‹ OsseChapitre 108 sur 132 · Arch. Dép., B · texte numérisé non relu

Arch. Dép., B

Nous ne savons quel en fut le résultat. Le curé resta à Osse où il fournit une longue carrière. C'était un homme bienveillant, qui ne redoutait pas de rendre service aux religionnaires, lesquels savaient aussi reconnaître sa bonté à leur égard.

Ce curieux épisode nous montre les protestants d'Osse, fatigués dune hypocrisie forcée, levant ouvertement l'étendard de la révolte contre une église dont ils ne voulaient plus supporter le joug. De là l'indignation profonde du curé, qui ne veut pas profaner les saints mystères, et l'émotion dont nous retrouvons l'écho dans les registres du parlement de Navarre. Qu'y avait-il donc dans les événements extérieurs qui pût leur donner une telle hardiesse, à ces pauvres gens?

Louis XIV était mort depuis treize ans ; la régence, qui avait été moins rigoureuse contre les protestants, n'avait laissé d'en envoyer aux galères et même à la mort. Louis XV venait d'inaugurer son long règne en apposant sa signature au bas du violent édit de 1724, qui aggravait toutes les rigueurs du régime de la Révocation, et les parlements étaient toujours sans pitié dans leurs poursuites. Ainsi rien n'était changé dans leurs conditions politiques.

Mais dans l'intérieur du protestantisme français s'accomplissait un véritable réveil, dont nous avons ici le retentissement. Les églises réformées, démantelées depuis quarante ans, se réorganisaient secrètement d'après leur discipline ; des anciens et des diacres étaient placés à la tête des fidèles, et les ministres, qui risquaient leur tête pour sauver la Sion abandonnée, se répandaient de plus en plus. On avait beau les atteindre et les pendre impitoyablement, le peuple protestant en fournissait toujours de nouveaux, et Antoine Court, qu'on a appelé à juste titre le restaurateur du protestantisme français, était alors occupé à fonder à Lausanne (Suisse) un séminaire où devaient se former ces jeunes gens remplis de « l'esprit du désert ». C'est par centaines que l'on peut compter les pasteurs qui, jusqu'à la Révolution, sortirent de cette « école du Martyre ».

Certainement les bergers d'Osse, en parcourant en hiver les « rivières » du Réarn ou les bords de la Dordogne, entendirent

parler par leurs frères d'en-bas de ce mouvement, qui répondait si bien à l'état d'esprit des persécutés. Un premier synode provincial s'était réuni dans les carrières des environs de Nîmes, l'année mémo de la mort du grand roi. L'église sortait de son tombeau et se réunissait aux catacombes. En 17-2d, s'assembla le premier des sept synodes nationaux qui eurent lieu << au désert », et si les frères de Béarn n'y furent pas représentés, il est à croire qu'ils durent avoir avis de ses décisions.

Le même esprit religieux qui, en dépit des lois, poussait les populations des Cévennes et du Daupbiné à reconstituer l'église de leurs pères, animait nos montagnards, qui se déterminèrent à s'affranchir, eux aussi, des obligations de l'église catholique. Le curé leur avait refusé les sacrements, ils en useront à l'avenir le moins possible. Le mariage était l'acte qui froissait le plus leurs sentiments intimes ; ils devaient faire alors des protestations de foi et de soumission qui les blessaient profondément. Ainsi se constituèrent dans notre village un certain nombre de ménages irréguliers. Les parents des conjoints étaient consents, les notaires avaient rédigé les contrats, mais le prêtre n'y était point intervenu. En vain les sollicitait- il de mettre fin à ce scandale.

Les enfants naissaient, on les portaient à l'église pour le baptême et le prêtre ne manquait pas de les inscrire comme « bâtards » nés de parents « concubinaires », et même, lorsqu'il existait entre les parents certain degré de consanguinité, comme «nés d'un concubinage public incestueux et scandaleux1 ». Le nombre de ces unions augmentant chaque année, le curé voulut faire un exemple. On choisit douze de ces ménages irréguliers pour les dénoncer au procureur général du roi, qui fit dresser une procédure en règle par les jurats d'Osse, laquelle il soumet au parlement avec ses conclusions. Le 19 août 4720, sur le rapport du Sr Candau, conseiller, la Cour ordonne une enquête et en attendant que le procureur du parsan fasse son rapport,

1. — Registre de l'Etat Civil d'Osse de 1604 à 1754. Les premières années offrent de grandes lacunes. — Interruption du 28 juin 1719 au 16 juin 1724.

elle « fait inibition et deffence » de cohabiter ensemble à peine de punition corporelle à :

1° Joseph de Casanouet et Margueritte d'Arrare ;

2° Jean de Pon et Catherine d'Urdos ;

3° Bertrand de Lacasanoue et Anne de Lembeye ;

4° Pierre de Supervielle et Margueritte de Barromeres ;

5° Jean Pujou et Marie Lamé ;

G0 Jean de Laplace (du hameau d'Ichère) et Jeanne de Clergueig ;

7° Joseph de Gasteig et Magdelaine de Pon ;

8° Joseph de Soucens et Marie d'Escameig ;

9° Jean d'Escameig et Suzanne de Casteig-Lacazette ; 10° Jean de Casevielle et Catherine de Nouqué ; 41° Pierre de Miramon et Marie d'Asserx ; 12° Couret et Laplace.

Et comme Ton craint la faiblesse des jurats dans l'exécution d'une mesure aussi grave , la Cour leur enjoint d'y tenir la main « à peine d'en répondre en leur propre et privé nom ».

Quelle consternation un tel ordre dut produire parmi cette population paisible. Il ne s'agissait pas de séparer des individus isolés, mais de dissoudre des familles. Tous ces ménages possédaient un ou plusieurs enfants. Les difficultés que leur créèrent les poursuites dont ils furent les objets, les obligèrent les uns après les autres à subir les exigences du prêtre. Nous avons retrouvé dans les registres des curés d'Osse les actes de leur mariage, sauf pour le dernier couple dont nous ne voyons nulle part les noms. Étaient-ils peut-être de Lourdios qui formait une paroisse à part, ou bien faisaient-ils partie d'un groupe de réfractaires, ne voulant en rien avoir affaire avec le prêtre ? Ce qui est certain, c'est qu'il devait y avoir avec ce dernier des accommodations, qu'il devait parfois porter comme mariés des gens qui n'étaient pas passés par l'église, peut-être parce qu'ils avaient acheté ce droit à prix d'argent, car nous relevons dans l'état civil d'Osse des baptêmes d'enfants dont les parents sont déclarés mariés et dont l'acte de mariage n'existe pas. Du reste on sait que des prêtres, pour régulariser des unions, ont souvent

fait de singulières concessions et même parfois recouru à des procédés qui leur sont particuliers

Dix-huit mois après que le parlement de Navarre BU1 dissous ces ménages et ordonné une enquête à leur sujet, il eut à s'occuper de nouveau des protestants d'Osse. Dans tout mouvement de résistance à l'autorité, il y a nécessairement un meneur, un homme qui incarne en lui-même l'esprit d'opposition. Supprimer cet homme, serait peut-être le moyen de tout faire rentrer dans Tordre. C'est ce qu'on s'avisa de taire l'année suivante.

Les Lasserre sont une vieille famille huguenote, qui compte encore des représentants. Elle possédait parmi ses membres au commencement du wm" siècle un homme instruit et influent, qui exerçait la profession de chirurgien. Dans ses fréquents rapports avec ses concitoyens, il les encourageait à la résistance aux lois impies qui les frappaient, et les exhortait à ne pas se plier aux exigences du prêtre. En fallait-il plus pour le désigner à la fureur des fanatiques. Dénoncé, il est jeté en prison et son procès s'instruit. Le 1:2 février 1731, le parlement examina son cas 2. Voici comment est exposée l'accusation dont il est l'objet : « Veu par la cour, le procès extraordinairement instruit à la » requête du procureur général du Roy contre Etienne de » Lasserre, chirurgien du lieu d'Osse en Aspe, prisonnier •» détenu à la conciergerie de la cour, accusé par le dit procureur » général de crime d'impiété, d'irréligion et autres cas. » Voilà, on l'avouera, le procès de tendance dans toute sa pureté. Impie, en quoi l'était-il î s'était-il permis d'exprimer des doutes sur quelque dogme particulier du catholicisme romain ? Irréligieux, avait-il refusé par droiture de conscience de prendre part à des

1. — Il y a une quarantaine d'années qu'un curé accompagné d'un moine régularisèrent à (>>>»• un ménage .dont le mari protestant et la femme catholique n'avaient pas été mariés à l'église. Les deux époni unis devant le maire, se trouvaient à leur fougeraie avec d'autres gens. Le curé et le révérend père survinrent inopinément S'adressant à l'homme : « N'est-ce pas votre femme qui travaille là-bas"? » Puis à la femme : ((C'est bien votre mari, cet homme-là?» et ce fut tout. Ils avaient affirmé devant le prêtre et en présence de témoins qu'ils étaient le mari et la femme, et l'on vint à considérer comme religieusement marié un homme qui n'aurait jamais fléchi le genou devant un autre.

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