CHAPITRE TROISIÈME L'ÉMIGRATION A LONDRES
AU MILIEU DU XVIIIe SIECLE
La période qui s'étendit de 1730 à 1741, fut pour les protestants un temps de calme relatif. On y constate bien quelques condamnations particulières, ayant pour but de rappeler aux malheureux proscrits que les lois dirigées contre eux étaient toujours en vigueur; mais, si le comte de St-Florentin, chargé de la direction des affaires ecclésiastiques, continuait d'envoyer des ordres impitoyables, il avait le soin de rappeler aux agents qui devaient les exécuter de ne point provoquer de secousse qui aurait pu troubler le roi dans ses plaisirs.
Un grand synode national, où la Saintonge, le Poitou et la Normandie se joignirent aux protestants du Midi, s'était réuni au mois d'août 1744. Un incident touchant marqua cette assemblée, qui avait commencé comme de coutume ses délibérations par une protestation de fidélité inviolable à Sa Majesté. Au moment de la clôture du synode, on apprit que Louis XV était dangereusement malade à Metz. À cette nouvelle, l'assemblée de tomber à genoux pour demander à Dieu le rétablissement du roi. « Grande scène que celle-là et digne d'être contemplée, dit un » historien moderne : des proscrits, représentants de proscrits, » ayant vu leurs pasteurs traînés la veille à l'échafaud, menacés » de le revoir le lendemain, comptant des centaines de leurs » frères et parents aux galères, de leurs mères et soeurs dans » la tour de Constance, ne possédant plus d'état civil, plus de » nom légal dans leur patrie, les plus opprimés des êtres » humains ; écoutez : ils prient d'une voix unanime pour un
» prince qui prête froidement les mains à leurs longues et » cruelles souffrances. Les premiers chrétiens ont-ils jamais » fait mieux el plus '. »
Le croirait-on? Ce synode fui le signal, de la pari «lu pouvoir, de nouvelles mesures de rigueur contre les protestants que Ton accusait, hors de toute raison, d'intelligence avec l'étranger. Deux ordonnances furent soumises à la signature de Louis XV, en l'année 1745, où l'on vit se renouveler les horreurs des plus mauvais jours : enlèvements d'enfants, morts de pasteurs, amendes, prisons, galères.
C'est alors que quelques-uns de nos montagnards, exaspérés par ces troubles continuels et plus résolus que jamais de ne pas céder sur la question de foi, prirent la résolution de s'expatrier. Ils manquaient ainsi à la seconde partie du serment de 1685, où l'église avait juré de ne quitter ni sa foi ni son pays. Mais l'on sait que le montagnard ne quitte jamais son pays sans espoir de le revoir; et nul doute que les émigrants de 1745 caressaient le doux rêve de rentrer dans leur chère vallée d'Aspe, le jour où se lèverait pour la France le soleil de la liberté (de la précieuse liberté « après laquelle nous soupirons depuis tant d'années », disait Antoine Court en 1725) 2.
Les rapports entre les Aspois et la ville de Bordeaux doivent dater de loin. Les bergers qui conduisent en hiver leurs troupeaux sur les bords de la Garonne vont y vendre leurs agneaux. Us y apprirent la route de l'Angleterre. Londres comptait tout un peuple de huguenots français, qui dès le milieu duxvf siècle avaient été se réfugier dans cette cité hospitalière. Commencé sous François Ier et Henri II, ce mouvement d'émigration, déjà fort important après la Saint-Barthélemy, avait pris des proportions considérables à la Révocation. Londres compta depuis lors jusqu'à vingt-trois congrégations françaises, dont la plus ancienne, qui subsiste encore, est celle de St-Martin's-le-Grand. fondée par le roi Edouard VI en 1550.
Mais il était difficile et dangereux pour des huguenots ou des
1. — G. de Félice. Hist. des Synodes Nationaux. Paris, Grassart, 1864, [t. 272.