Arch. Dép., B
2. — Nous tenons ces détails et ceux qui vont suivre de M. le Docteur Carrive, médecin à Sauveterre, qui a eu l'obligeance de nous communiquer les papiers particuliers de la famille Datournou, dont il est un des descendants. Nous lui en témoignons ici toute notre reconnaissance.
dres de jeunes gens d'Osse, nous permet aussi de pénétrer dans l'intérieur d'une famille protestante de notre village, au milieu du siècle dernier. La famille Datournou était des plus honorables de l'endroit. Elle se composait du père, de la mère, qui était la sœur de Bertrand et de Joseph Casalar, et de huit enfants.
L'ainé Pierre, né à Osse le 1er janvier 1723, était alors placé à Pau, en qualité de clerc chez M. de Casaubon, procureur au parlement de Navarre. Il demeurait chez M. Laleman, cavalier de la maréchaussée, près de la Fontaine. — Il était tout particulièrement lié avec une famille Bataille, gens très dévoués à la religion et qui, originaires de Pontacq, demeuraient à Pau. Il avait avec lui son frère cadet, Joseph, né en 1733, qui suivait en qualité d'externe les cours du collège des Jésuites. Enfin un troisième fils, François, né en 1737, restait avec ses parents. Il y avait en outre cinq tilles : Marie rainée et Jeanne la quatrième ne se marièrent pas; Suzanne épousa en 1759 Bernard Audap, Marguerite en 1757, Jean Mirassou, et Catherine en 1774, Pierre Berdigué1. <
Les deux fils Datournou devaient bien se garder à Pau de montrer quels étaient leurs sentiments religieux et en particulier celui qui fréquentait les classes du collège devait être bien circonspect et probablement suivre avec beaucoup d'exactitude tous' 'les offices du culte catholique, pour ne pas laisser de place au soupçon. Il nous raconte du reste fort naïvement que les révérends pères devaient bien se douter de quelque chose à son endroit, dans la lettre suivante datée de Pau du 30 mars 1750 et adressée à son père :
a Vous serez sans doute bien aise d'apprendre qu'allant aujourd'hui aux jésuites pour voir le père Alauze et mon récent, j'ay trouvé le père Orto, le père Bousquet et le père Dunol, avec lesquels j'ay demeuré presque une heure et demy : ensuite le père Dunol m'a fait aller dans sa chambre et après m'avoir fort caressé et in'ètre diverty avec luy , il m'a dit sy je voulais prendre une tasse de calïé ; je l'ai remercié ; ensuite [n'ayant demandé quelle place j'avais; je lui ai répondu que j'étais le premier; après quelque petit intervalle : il faut, m'a-t-il dit, que je vous
1. — Voir pour ces détails sur la famille des Datournou le registre des inscriptions de l'état civil des protestants d'Osse en 17ns. Mairie d'Osse.
fasse recevoir jésuite après votre rhétorique ; et tant de choses que je ne saurais rappeller et cela dans l'unique objet, à ce que je crois, de me faire dire quelque chose, à quoi il n'est point parvenu, bien que j'aye resté tout seul avec luy une heure. »
Cette vie de dissimulation continuelle était insupportable à Joseph Datournou. Aussi quand son oncle Bertrand Casalar vint en Béarn cette année-là, accepta-t-il avec bonheur la proposition qu'il lui fit de remmener en Angleterre. Quel sol ingrat que celui de la patrie pour ces jeunes gens qui ne pouvaient y professer librement leur foi religieuse ! et n'est-ce pas navrant de les voir considérer la terre étrangère comme le séjour du bonheur ? Il écrit à son père le 1er juin 1750 : « Il faut » bien croire que le Seigneur ne nous abandonne pas encore, » puisqu'il nous offre une occasion aussi favorable. Que pour- » rai-je faire icy. Je ne me verrais que chagrins, au lieu que » dans ce pays heureux et abondant je puis au moins espérer » ma consolation et la vôtre. » Il a soin de recommander qu'on tienne son départ absolument caché. Le 22 du même mois, il écrit de Bayonne à son frère Pierre, pour lui recommander son plus jeune frère François, « qu'on le mette avec un bon » régent, affin qu'il sache bien écrire et chiffrer » et il ajoute : « Il ne faudra point remettre la lettre à Margoton , vous lui » direz simplement de bouche ce que je lui marquais, car je suis » persuadé que si elle la recevait, cela éclaterait chez les jésuites » et ailleurs ; parce qu'elle présumerait que je me suis embarqué, » voilà encore, ce que mon oncle vous recommande affin de » cacher cela autant que possible. »
Outre Joseph Datournou, Bertrand Casalar emmenait aussi avec lui son frère Joseph Casalar. Les trois voyageurs s'embarquèrent à Bayonne le 24 juin, mais ils sont retenus à la barre, en attendant le vent favorable. Enfin, après cinq jours de mortelles angoisses, ils peuvent prendre la mer, et le 29 juin Bertrand annonce du Boucau son départ définitif. Encore ont-ils à redouter les croisières, qui étaient fort nombreuses en ces années où l'émigration avait recommencé sur une grande échelle ; mais grâces à Dieu, ils peuvent sans encombre atteindre le sol hospitalier de la Grande-Bretagne.
La correspondance qui suivit ce départ nous montre quelle
Intimité régnail entre les membres de la colonie d'Osse à Londres. Une lettre coûtait cher à celui qui la recevait, ±2, 23 et même 24 sous, et encore devait-elle n'occuper qu'une feuille grand format et n'être pas mise sous enveloppe, sous peine de payer double port. Le principal correspondant prenail pour lui une ou deux pages, et laissait aux autres l'espace qu'ils demandaient, de sorte qu'une lettre en contenait en définitive plusieurs, adressées à différentes personnes.
C'est dans une de ces ("pitres, écrites par plusieurs, que nous relevons ce récit que Joseph Datournou fait à son frère Pierre de son heureuse arrivée à Londres :
«Dieu m'a fait la grâce, mon cher frère, d'arriver à bon port; c'est maintenant que mon dessein est accompli, n'ayant jamais aspiré à autre chose, comme vous le sçavez, qu'à sortir de ce détestable chaos qui dévore et qui ronge le peuple jusqu'aux os.
Notre voyage, un peu retardé, nous a été fort favorable. Nous sommes arrivés en dix jours à l'Isle de Man, qui est à trois cents lieues de Bayonne ; de là nous nous embarquâmes encore le lendemain pour Vapoul (Liverpool) qui est à vingt-cinq lieues de cette isle, ensuite nous partîmes pour Warinton (Warington) ; c'est là que nous louâmes des chevaux qui nous ont coûté beaucoup, nous avons fait avec eux en trois jours et demy plus de quatre-vingts lieues : nous avons veu le plus charmant pays du monde : belles campagnes, de magnifiques prairies, de superbes métairies, de beaux bestiaux à corne et à laine, "de beaux chevaux, de belles juments, on ne peut voir en un mot rien de plus beau.
Ma tante Cazalar m'a reçu aussi agréablement qu'il est possible ; c'est une fort jolie personne; elle a une fille qui lit le franeois et l'anglais à merveille ; j'ai vu tous nos parents, sçavoir notre oncle Jean Cazalar, notre oncle Supervie et notre cousin d'Arabanet qui se portent à merveille et qui m'ont chargé de vous faire leurs compliments et vous prient de les faire à tous ceux de chez eux de leur part. Ils ne manquent de rien, grâces au Seigneur. 11 y a quelques jours que je suis arrivé : c'est une fort belle ville : j'ay veu le temple de St Paul, c'est une magnifique bâtisse ....
.... Marquez-moi s'il vous plaît ce qui s'est passé au collège et ailleurs sur mon compte »
Dans sa lettre h sa sœur Mmc Datournou, Bertrand Casalar écrit qu'il leur a fallu quinze jours pour aller de Bayonne à Londres, dont dix jusqu'à Pile de Man. Il l'exhorte à prendre tout comme venant de la part de Dieu et il envoie ses compliments à
ses cousins Apoey et Lembeye, disant qu'il serait charmé s'ils lui envoyaient chacun son fils.
Un post-scriptiim enfin réclame un extrait baptistaire de Joseph Casalar, qu'on doit prier le curé de transmettre. Ce curé était encore le sieur Guirail qui, en 1728, avait été l'objet d'une enquête de la part du parlement de Navarre, pour avoir refusé d'administrer les sacrements à ses paroissiens. Depuis, il avait appris à les estimer, malgré leurs opinions religieuses. Dans tous les cas, il se montrait bon et empressé à leur égard. Nous lisons en effet dans ce post-scriptum : « Ayez la bonté d'assurer » à M. votre curé de mes respects et de lui dire que je ne man- » querai pas de lui envoyer par la première occasion un castor » d'Angleterre. Joseph Casalar lui fait bien ses compliments et lui » rend grâce de tous les biens qu'il a reçus de lui.... » Ce qui ne veut pas dire qu'au point de vue religieux le curé ait rien gagné sur ceux qui faisaient ainsi son éloge, carie mois suivant, dans un envoi de Bertrand Casalar, à côté d'un chapeau en castor pour le curé et de pièces d'étoffe pour sa sœur, il avait placé trois livres religieux : un Traité de la divinité de Jésus- Christ par Jacques Abbadie, un Psautier, et un volume de Sermons de Saurin.
Rien ne saurait mieux rendre les pensées et les sentiments de ces émigrés que la reproduction intégrale de quelques-unes de leurs lettres. Aussi je commencerai par une de Bertrand Casalar ; nous y verrons en même temps des détails sur la situation religieuse des familles protestantes d'Osse.
Il écrit d'abord à son cousin Lembeye d'Osse pour l'engager à envoyer un de ses fils à Londres.
Du 14 juin 1751. — Mon cher cousin, par des principes d'amour, je serais charmé de pouvoir faire plaisir à tout homme, mais « principalement aux domestiques de la foi 1 ». Je voudrais seulement pouvoir me flatter d'être si heureux que de vous persuader de chercher le bien de vos enfans, à quoi vous êtes engagés par la voye de la nature. J'ai donc à vous prier de bien réfléchir dans quelle misérable situation vous vous trouvez, non seulement par rapport au temporel mais par rapport au spirituel, qui doit être notre principale occupation, de nous préparer
i. - St Paul, ép. aux Galates, VI. 10.
à une éternité bienheureuse. Sans cela « nous sommes les plus misérables de toutes les créatures ' «étant persuadés d'un événement qui sera effroyable pour les pécheurs qui auront eu le mal heur de s'abandonner aux voluptés de ce monde trompeur ; mais tout à fait contraire pour ceux qui auront tâché de s'approcher autant qu'il aura été dans leur pouvoir de notre bienheureux Sauveur, qui a souffert la mort cruelle de la croix pour BOUS misérables pécheurs, indignes de la moindre de ses faveurs. Qu'avons-nous donc à espérer si nous continuons à mépriser un Dieu si charitable, qui a bien voulu souffrir, lui juste, pour nous indignes de la moindre de ses grâces.
» Je ne puis oublier les larmes que j'ai répandues pendant mon séjour dans le Béarn en y voyant l'oppression du pauvre peuple. Si vous pouviez comprendre votre triste sort, vous fondriez en larmes et tacheriez au moins de faire éviter à vos chers enfants les maux qui nous menacent, par une repentance sincère de vos péchés.
n Si vous voulez m'envoyer un de vos fils, celui qui promettra le plus et qui écrira le mieux, je vous prie d'être persuadé que je ferai de mon mieux pour le placer ; et s'il se conduit en honnête homme, il pourra, avec la bénédiction du Seigneur, devenir un jour le support de la famille. Si vous vous déterminez d'en faire (le) sacrifice, envoyezle sans délai avec François Datournou et j'aurai soin de l'envoyer à l'école pour apprendre la langue, ce qui lui sera facile en attendant qu'on trouve à le placer. Je suis, mon cher cousin, en priant Dieu qu'il vous touche le cœur d'exécuter un tel bien, car quoique la distance qu'il y a entre nous et vous vous semble vaste, qu'est-ce qu'un voyage de huit jours et quelquefois moins.
» S'il ne convient pas de donner beaucoup à votre fils, si vous vous déterminez à l'envoyer, vous pouvez payer à ma sœur le peu que vous pouvez faire pour lui comme il vous conviendra. En attendant, je pourrai avancer à votre fils ce qu'il lui sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il puisse gagner.
» J'espère que parmi tous les esclaves il s'en trouvera quelqu'un qui aura envie d'accompagner votre fils pour franchir la carrière. Ce que je souhaite du profond de mon cœur.... Si le cousin Apoey a quelque garçon et le cœur d'en faire de même que vous, il peut compter sur la même faveur de mon côté. Je vous prie de lui faire ce message de ma part et je serai charmé de pouvoir vous rendre plaisir. J'attendrai votre réponse avec impatience pour savoir votre dessein.
» Mes compliments à la cousine, sans oublier aucun de nos bons amis. — Je suis avec respect votre très honoré. B. Casalau. »
Sur la troisième page de la même feuille, suivent les indications sur la manière de faire le voyage de Bordeaux à Londres,