DES PROTESTANTS
Si le peuple béarnais voyait sans déplaisir le protestantisme se reconstituer sur cette terre, jadis le berceau de la tolérance, el à cette époque où les philosophes revendiquaient hautement les droits de la pensée et le jansénisme ceux de la conscience religieuse, le clergé, aussi passionné que dans les plus mauvais jours, ne cessait de dénoncer aux intendants et au parlement les agissements des ministres et d'invoquer contre les dissidents "des lois barbares, dont l'application produisait l'effet d'un douloureux retour à un âge dont on avait honte.
Tout d'abord, ce sont de vastes enquêtes faites dans différents endroits en grand appareil. Le procureur général du roi, assisté de conseillers, y siège avec les jurats du lieu. Des témoins y sont appelés en grand nombre. Puis ces enquêtes sont suivies d'arrêts décrétant de prise de corps une vingtaine des principaux compromis et d'ajournement personnel jusqu'à cent trente-trois personnes. Après quoi, des détachements de la maréchaussée 1 se répandent partout pour les arrestations et accompagnent les huissiers chargés des assignations. Tout est en l'air, tout fuit, et le peuple vit dans de perpétuelles alarmes. On voit se reproduire en Béarn les scènes déplorables dont le Languedoc avait été le théâtre. On va « jusqu'à arracher les entants à la mamelle
1. — Il y ont, outre l'enquête de 1756, une autre l'année d'après, suivie d'un arrêt rendu le 13 septembre 1757.
» de leur mère pour les rebaptiser : ce sont les maires et les » jurats qui, de concert avec les curés, exercent ces tyran- »' nies *. »
On essaie même d'exploiter la terreur qu'avaient laissée dans le pays les logements militaires, et le clergé obtint du duc de Gramont, gouverneur de Haute et Basse-Navarre et duBéarn,des troupes qui séjournèrent trente-cinq jours à Orthez; on logeait cinq hommes à la fois chez les protestants. Mais on n'était plus au beau temps de Foucault : les soldats, loin d'être logés à discrétion, n'avaient droit « qu'à l'ustensile et au lit ». Malgré cela, la terreur fut grande. Journet, dans sa correspondance, décrit ainsi l'épouvante générale : « Les protestants, dit-il, se crurent entiè- » rement détruits. Mon confrère (Defferre) en fit la triste expé- » rience, jusque-là qu'il fut sollicité fortement par nos chapeaux » noirs à sortir de la province, à se retirer ou à Montauban ou » à Bordeaux ; mais en pasteur intrépide et zélé, il n'en voulut » rien faire et repoussa leurs conseils en leur répondant que tan- » dis qu'il trouverait des asiles il resterait, que le bon pasteur ne » quitte jamais ses brebis et qu'il était résolu de subir tout ce » que la Providence trouverait à propos de lui infliger ; en un » mot, l'épouvante fut si grande que la moitié de la ville d'Or- » thez, des protestants, avaient pris la fuite aussi bien que des » villages entiers... Les choses se sont un peu raccommodées ; » chacun a repris son courage du plus au moins; on ne s'est » jamais démenti ni pour les baptêmes, ni pour les mariages... » Je pense qu'une autre fois nos fidèles, jusqu'ici novices dans » l'art de souffrir, manifesteront plus d'intrépidité. Dieu le veuille » (Tenjour, Orthez le 10 avril 1757). »
Si ces moyens bruyants avaient peu de succès, d'autres plus discrets arrivaient mieux à leur but.
Ainsi en fût-il à l'égard de Catherine de Minvielle d'Osse, née le 17 mai 1736. Son père, Jean Minvielle, dit Sabaté, avait épousé Catherine Candau Lavigne ; il faisait un petit commerce de vins et de laines, qui n'eut guère de succès, de sorte qu'à sa mort son bien était fort réduit. Il laissait deux enfants, un fils né
1. — Pour ces détails et les extraits de la correspondance de Journet, conférer Ch. Coquerel, ouvrage cité, tome II, page 247 et suivantes.
en 1729 qui resta à Qsse et Catherine, qui lut retiré* ehez son oncle, du nom de Doumecq, négociant à Nay, célibataire et tics honnête homme, mais calviniste obstiné.
Doumecq éleva sa nièce dans ses principes; c'était une fille sage qui à dix-neuf ans Taisait une ménagère accomplie, et par ses soins dévoués récompensait amplement son oncle de la peine qu'il avait prise pour l'élever. Le cure'' de Nay allait souvent dans cette maison, où on lui faisait bon accueil ; on était loin de se douter du danger qui menaçait ce paisible ménage. Ce curé essaya de convertir la jeune tille, qui lui opposa d'abord une vive résistance; mais insuffisamment instruite, elle ne tarda pas à céder et consentit à faire une abjuration publique du protestantisme. L'oncle, désolé, ne voulut pas garder sa nièce qui le trahissait ainsi et le curé la plaça dans le couvent de Saint-Dominique, où il l'entretint pendant un an, après lequel elle était devenue, paraît-il, très bonne catholique, et s'y entretenait parle travail de ses mains, son oncle refusant de rien lui donner1.
Ce succès isolé et d'autres semblables étaient loin d'atténuer le mal qu'au point de vue de la législation d'alors la présence des ministres produisait dans le peuple béarnais. Les curés qui, depuis la Révocation, baptisaient et mariaient les réformés, fermaient les yeux sur leurs sépultures. Ce n'est pas qu'on ne puisse relever parfois des essais de conversion in extremis. mais en général ils respectaient, à l'heure suprême, les sentiments de leurs paroissiens par nécessité. Dans tous les cas, on se gardait bien d'appliquer la loi qui prescrivait de faire le procès aux cadavres et à la mémoire de ceux qui avaient refusé en mourant l'assistance du prêtre. Or, quand les ministres eurent réorganisé les églises, les curés se virent, pour les réformés, dépouillés des fonctions d'officier d'état civil, ceux-ci ne leur portant plus leurs enfants à l'église pour le baptême et ne leur demandant plus de bénir leurs unions. D'abord dans les paroisses où la population protestante était considérable, c'était une forte diminution de leur casuel et puis, ce qui était plus grave, il se
1. — Cet incident nous a été communiqué par M. le pasteur Bohin, qui l'a relevé à Auch d'un registre de correspondance de l'intendant d'Etigny. Archives départementales du Gers, C. 9.
constituait une population irrégulière, sans état civil et par conséquent sans droits. Pour obvier à cet état de choses que les administrateurs et les magistrats ne pouvaient que déplorer, on essaya de tous les moyens, mais à l'époque où de tels faits se produisirent en Béarn, les procédés violents n'étaient plus guère de mise, quoiqu'on y eût recours encore comme nous le verrons tout à l'heure.
Quant aux réformés, ils acceptèrent pour la plupart la position irrégulière qui les dispensaient d'actes hypocrites. Durant tout le cours du dix-huitième siècle, il y eut à Osse des protestants qui se passèrent du mariage ecclésiastique. Ils faisaient baptiser leurs enfants qui étaient inscrits comme illégitimes1. Le synode du Béarn « tenu sous les yeux de Dieu » le 17 juillet 1758, prescrivit « que l'article 6 du chapitre XI de la discipline qui ordonne » aux pères et aux mères de porter ou faire porter leurs enfants » aux assemblées religieuses pour y recevoir le saint baptême, » soit religieusement et exactement observé, sous peine de » censure contre ceux qui voudront s'y soustraire ». A partir de ce moment, les réformés cessèrent à peu près complètement de faire baptiser leurs enfants par le prêtre et de lui faire bénir leurs mariages. Mais ces mariages n'avaient aucune valeur devant la loi et il pouvait en résulter de très fâcheuses conséquences pour les intéressés. Aussi y en eut-il qui essayèrent de se faire inscrire sur le registre du curé. Celui-ci se montrait parfois fort exigeant, soit en se faisant payer des sommes considérables, soit en obligeant les parties à faire un acte d'abjuration et à suivre les offices catholiques pendant un temps plus ou moins long-2. Nous avons retrouvé, durant les années \ 764 à 1768,
1. — Le curé les inscrivait comme bâtards et traitait leurs parents de concubinaires. Registre de l'état civil d'Osse (mairie).
2. — D'après des documents de l'époque, M. Ch. Goquerel raconte que les curés du Béarn exigeaient trois, quatre, six années de communion et de confession avant de donner la bénédiction nuptiale, qu'ils faisaient payer des prix exorbitants. Le sieur Douce, curé d'Orthez, ne mariait les protestants qu'après les avoir contraints de faire des obligations par main de notaire au profit de l'église, de trois, de quatre, de six cents et jusqu'à mille livres, selon les facultés de chacun : c'est ce qu'il a exigé des nommés Lafournère, Bétat, Dufourq et d'un grand nombre d'autres ; point de femmes pour eux qu'à cette condition. Un
dans l'état civil d'Osse, six actes d'abjuration dont cinq ont été à peu près immédiatement suivis par des actes de mariages. Mais devant ces exigences des prêtres, les protestants abandonnèrent la poursuite de ces légalisations que d'ailleurs leur conscience réprouvait. Les baptêmes et les mariages au désert se multiplièrent et bientôt on ne voulut point d'autre garantie que celle d'être inscrits sur les registres des ministres, qui conservaient avec le plus grand soin l'inscription de ces actes contrôlés par les signatures des intéressés et de leurs témoins. N'avaient-ils pas une certaine sanction dans la publicité même de ces actes, accomplis au sein d'assemblées nombreuses ? Seulement, quelle valeur pouvaient avoir aux yeux du roi ces unions consacrées dans des assemblées illégales et par des hommes dont la tête était mise à prix ? Car malgré le souffle de tolérance qui pénétrait alors la société toute entière, dos exécutions dignes d'un autre âge rappelaient que les lois qui proscrivaient la foi protestante étaient toujours en vigueur. On sait qu'en l'année \1&2 le parlement de Toulouse appliqua encore à François Rochette, âgé de 85 ans, la législation qui condamnait à la potence tout ministre trouvé dans l'intérieur du royaume. En même temps que lui, eurent la tête tranchée les trois frères de Grenier de Gabre (comté de Foix), gentilshommes verriers, accusés d'avoir pris les armes pour défendre leur pasteur '. Cela se passait le 19 février, et le 10 mars suivant, cette même ville assistait au supplice d'un vieillard protestant, qu'on accusait d'avoir tué son tîls pour l'empêcher de devenir catholique : c'était Jean Calas. L'émotion fut vive en France et à l'étranger. La Cour donna des ordres pour qu'on laissât tranquilles les protestants. Voltaire prit en main la réhabilitation de Calas, laquelle, trois ans, jour
autre curé, plus consciencieux, ne voulait marier les protestants à aucun prix ; en conséquence, plusieurs religionnaires durent élire domicile à Bordeaux ou à Marseille pour pouvoir se marier. De retour chez eux, le curé ne veut baptiser leurs enfants que comme illégitimes; de là des procès sans lin, frais énormes, leurs affaires et leur commerce en souffrent beaucoup et on peut dire sans exagération qu'il en a coûté près de 100,000 livres à la seule ville d'Orthez. — Bist. des Egl du Désert, tome II, p. 2;>0.
1. — O. de Grenier-Fajal. François Rochette et les trois frères de Grenier. Montauban, 1886.
pour jour après son supplice, le parlement de Toulouse, toutes les chambres réunies, prononça à l'unanimité. Cette grande iniquité devait faire triompher la cause de la tolérance.
Le synode du Béam, assemblé le 19 mars 1762, fut saisi dune demande de secours, adressée aux églises par la veuve d'un des martyrs, les frères de Grenier. Cette pauvre femme, sans ressources, avait une famille à élever, une telle situation ne pouvait qu'émouvoir les protestants du Béarn, et « le synode, participant » sensiblement au triste état de cette famille, promet de faire » tous ses efforts pour disposer les églises à leur tendre au plus » tôt une main secourable ».
Le sort de Rochette montrait combien était précaire la vie des pasteurs du Béarn ; aussi Ton comprend que le synode, réuni le 10 mars 1763, adoptât la fille de Defferre, présentée au baptême par Daniel Loustalot, ancien de Salies
Cependant le Béarn était paisible et la tolérance semblait s'y consolider, d'après le tableau que nous en fait le pasteur Journet : « L'exercice de notre culte se continue comme ci-devant ; nous » le remplissons dans la plus parfaite sécurité; nous faisons fré- » quemment des baptêmes, des mariages, en un mot toutes » les fonctions du ministère sans être recherchés en aucune » manière, et quoique nos adversaires nous refusent les devoirs » de la société par rapport aux mariages parce qu'on leur en a » fait une loi de conscience, ils les voient néanmoins de sang- » froid et avec une sorte de plaisir ; malgré tout cependant, nous » redoutons leurs sentiments 5. »
Dans ce temps d'accalmie, les pasteurs venaient de temps à autre jusqu'à Osse, comme nous en avons la preuve dans un feuillet détaché d'un registre qui est parvenu jusqu'à nous 3. Nous y constatons que dans l'espace de trois ans les ministres vinrent six fois visiter l'église d'Osse, à des intervalles fort inégaux; en
1. — Les Synodes du Désert. Ed. Hugues, tome II, p. 266 et 287.
2. — Lettre du 1er novembre 1763. Ch. Coquerel, ouvrage cité, t. II p. 371.
3. — Cette page provenait probablement d'un registre fait pour l'église d'Osse et copié sur les registres personnels des ministres ; elle nous a été remise par M. Lagun Jean de Bedous et est déposée clans les archives du conseil presbytéral.
voici les dates : en 1764, visites de M. Defferre le 24 juin et le 12 juillet; de M. Journetle 30 septembre. En 17(15, M. DeH'erre y vint le 1er avril et le (5 juin, et en 17(>t> le 0 novembre. On sait que pour prévenir autant que possible les poursuites, pasteurs et fidèles avaient adopté un langage conventionnel, emprunté à la langue du commerce. Leur église était leur entreprise, les devoirs du ministère, leurs affaires, les actes ecclésiastiques et l'administration des sacrements, leurs opérations. Lorsque nos montagnards avaient besoin de la présence des ministres pour des baptêmes et des mariages ils leur écrivaient : « Venez, les fromages sont prêts. » Cette formule étrange, bien faite pour déjouer la sagacité des plus habiles, avait son explication dans la coutume de donner au pasteur un fromage pour chaque baptême, mariage, ou réception de catéchumène qu'il accomplissait.
Quant à la rédaction de ces actes, voici d'abord copie d'un acte de mariage que nous possédons séparé. La mariée est tille d'un des couples dissous par l'arrêt du parlement du 19 août 1729, (voir page 312).
« L'an mil sept cent soixante et le vingt et cinq6 jour du mois de dexcembre, je soubsigné ministre du Saint Evangile ay selon l'usage des Eglises Refformées de France béni le Mariage de Jean Latour dit Salafranque, fils légitime de feu Jean Latour et de fuë Engrace Sallafranque avec Jeanne Soussens fille légitime de Joseph Soussens et de Marie Escameig tous du lieu d'Osse, vallée d'Aspe, diocèze d'Oloron, témoins signés dans notre Registre pour servir au besoin. (Signé) Jean Journet ministre du Saint Evangile. »
Voici un acte de baptême d'après le feuillet du registre indiqué plus haut :
« L'an 1765 et le 6e Juin M. Defferre ministre de J. G. a baptisé Jean fils légitime de Pierre Miherre dit Latounette et de Magdelaine Mirassour présenté au St baptême par Jean Miherre dit Latounette et Magdelaine Coulou, né le 23e Janvier de la même année que dessus, tous du lieu d'Osse. »
On remarquera l'absence du lieu où la cérémonie a été accomplie. Si les ministres ne pouvaient venir, on allait faire baptiser ou se marier à Orthez, Salies ou Bellocq â.
1. — Voir les registres de ces églises et les états civils de la mairie d'Orthez.
Le clergé, qui jusqu'ici tenait les protestants par l'état civil, voyait ce dernier lien leur échapper. Aussi comprend-on ses efforts pour qu'ils restent inscrits dans ses registres. Le parlement, au nom des édits invoqués, dut leur prêter la main. Nous voyons donc, à partir de 1766, comme une recrudescence d'arrêts rendus contre les religionnaires. En voici un qui concerne notre église, à la date du 24 mai 1766. La cour, sur une « procé- » dure dressée par les jurats du lieu d'Osse le 10e May 1766, au » sujet du baptême des enfants de plusieurs particuliers faits par » le ministre de la religion prétendue réformée. . . ordonne. . . » qu'il sera informé par le sieur de Boyrie à ces fins député, sur » les faits contenus en la dite procédure ».
S'agissait-il des mêmes individus qui furent appelés cinq mois plus tard auprès du Marquis de Lons, comme nous le raconte un mémoire fort curieux, trouvé dans les papiers de Court-Gébelin et donné par M. Ch. L. Frossard aux archives de notre église. Voici ce que nous y lisons :
a Au commencement du mois d'octobre (1766), le Sr curé d'Osse reçeut une lettre de M. le marquis de Lons 4, par laquelle ce seigneur lui marquait de l'aller trouver. Ce curé y fut et on ne sçait point sur quoi roula leur entretien, mais ce qu'on sçait de positif c'est qu'il fut le porteur d'une lettre pour les jurats, par laquelle le seigneur marquis de Lons leur marquoit d'avertir huit particuliers qu'il désignait et qui avaient été sans doute indiqués par le sr curé, de se rendre dans son château à Lons: la lettre aux sieurs jurats porte qu'ils pouvoient rassurer les dits particuliers pour leur persuader qu'il ne leur serait point fait de mal et qu'ils pouvoient se rendre sans nulle crainte... En conséquence, les dits particuliers se rendent auprès de M. le marquis de Lons, qui leur dit que le Roy ne veut point permettre leurs assemblées, qu'il les désaprouve, leur défendant d'en faire plus à l'avenir, et que s'ils contreviennent à cette défense, ils seront grièvement punis, que se tenant dans les bornes de cette défence, le passé leur étoit pardonné, tout le monde pouvant être tranquille et que Miherre, en faveur de qui les dits particuliers sollicitoient la liberté, l'obtiendrait dans peu... M. le marquis de Lons leur dit encore qu'ils dévoient porter leurs enfants à l'église pour les y faire baptizcr. On eut l'honneur de lui représenter qu'ayant épouzé au dézert. ils ne promettoient rien à cet égard, parce que le sr curé ne manquèrent point de les inscrire sur son registre comme bâtards. »
1. — Le marquis de Lons était commandant ordinaire des Etats pour le roy.
Ces quelques lignes éclairent d'un jour précieux la situation assez troublée des protestants d'Osse à cette époque, que nous connaissons d'ailleurs par les récits d'événements que les vieillards racontent encore pour les avoir bien des fois entendus redire par leurs grands-pères, acteurs dans ce dernier drame de l'histoire des persécutions. Les précautions que Ton est obligé d'employer pour faire venir ces huit chefs de familles auprès du marquis de Lons, l'emprisonnement de Miherre, chez qui les ministres étaient plusieurs fois descendus, et qui avait reçu chez lui le régent Chéruque (cet ancien catholique condamné aux galères pour avoir enseigné le chant des psaumes), enfin l'intervention de ce curé, acharné contre ses paroissiens égarés, nous montrent combien était précaire cette tolérance dont on avait joui pendant quelque temps en Béarn.
Ce curé, du nom de Suhare, était un basque. Il était installé dans la paroisse depuis la fin de 1705 et s'était donné la tache impossible de réduire les protestants. Le souvenir sinistre qu'il a laissé parmi eux a été conservé dans ce quatrain :
u Quand Suhare arriva Les protestants espouvanta Il mit les hommes en prison Et lit grande persécution. »
Un dimanche que les protestants tenaient leur assemblée au sommet du Bugala, le curé fanatise ses ouailles : « Il faut en finir avec l'hérésie. » Il réussit à entraîner le premier jurât qui, à la tète des catholiques, se met à escalader la montagne.
Pendant que l'on se dispose à l'attaque, une femme a quitté silencieusement l'église, a pris un chemin détourné et s'en est allée prévenir ceux qui, sans penser à mal, priaient Dieu à leur façon. Nos montagnards avertis, craignant de s'isoler, préfèrent rester ensemble et attendre leurs adversaires de pied ferme. Ils n'ont pour toute arme qu'un mauvais fusil. Les hommes arrachent d'une barrière les pieux de buis, les femmes rassemblent dans leurs tabliers les cendres des foyers, se disposant à les lancer aux yeux des assaillants, puis tous viennent se ranger en bataille au sommet de la montagne.
Cependant la colonne des catholiques parait au détour d'un
rocher (le cap de Coussau). Dès qu'ils virent les protestants groupés au-devant d'eux, sur le Bugala, l'ardeur des plus intrépides se refroidit instantanément. Le premier jurât, prenant la parole : « Mes amis qu'allons-nous faire ici? Ces gens semblent » résolus de se défendre et parmi eux sont des gaillards de taille » à se mesurer avec les plus solides d'entre nous. Nous risquons » fort de ne pas redescendre aussi nombreux que nous montons. » Si vous voulez m'en croire, nous laisserons ces gens-là tran- » quilles et nous retournerons chez nous. » Un coup de fusil tiré en l'air au sommet du Bugala mit fin aux hésitations, et la troupe se retira comme elle était venue.
Ces attaques sauvages, où le fanatisme armait les uns contre les autres les voisins, les parents, n'avaient pas toujours une solution aussi pacifique. Il ne semble pas pourtant que les catholiques d'Osse aient jamais été très farouches contre les protestants. On ne saurait en dire autant de ceux des autres villages de la vallée. Un soir arrivent de Lescun une trentaine de jeunes gens fanatisés, prêts à faire un mauvais parti aux protestants. 11 y avait justement chez Latisnère une nombreuse réunion, à l'occasion d'un décès. C'est là que les Lescunois furent adressés. Les hommes sortent pour répondre à l'insolente provocation dont ils sont l'objet, et il s'en suit une bagarre épouvantable. La maréchaussée, qui se trouvait dans le voisinage, accourt. Les protestants, ne doutant pas que ce fût un coup monté, tombent sur les gendarmes, qu'ils repoussent aussi bien que les Lescunois. Mais cet exploit leur coûta cher. Les maréchaux déchirés et blessés montent chez Lagunpocq, un des notables protestants, et se mettent à verbaliser. En descendant ils aperçoivent derrière la porte un pieux de buis, semblable à ceux qui avaient décidé la victoire de ceux qu'on avait provoqués sans raison. Cette rencontre, d'ailleurs toute fortuite, fut l'occasion d'un procès qui coûta quinze mille francs à la famille Lagunpocq. Quant aux Latisnère, ils furent ruinés et durent vendre leur grange dans la montagne pour s'acquitter des frais énormes qui leur furent faits.
Le souvenir de ces luttes plus ou moins héroïques, où les protestants, toujours sur le qui-vive, triomphèrent des fanatiques qui voulaient les accabler, s'est conservé plus fidèlement que
les noms des malheureux qui lurent décrétés de prise de corps et conduits dans la prison du roi. Ceux-là lurent cependant nombreux. Cinq hommes, dit-on, furent conduits dans les prisons de Bergerac où quatre périrent de misère, et le cinquième, nommé Loustau, relâché dans des temps meilleurs, racontait les horribles traitements dont ses compagnons et lui lurent l'objet. Homme d'une constitution à toute épreuve, il vécut jusqu'à l'âge de 103 ans.
Avaient-ils été porter leurs enfants dans la plaine pour les faire baptiser par le ministre, comme le nommé Latounette qui, pourun fait semblable, fui décrété de prise de corps. Plus heureux que ceux qui succombèrent dans les prisons du roi, il réussit à se dérober aux poursuites de la maréchaussée sans quitter le pays. Changeant chaque nuit de domicile, se cachant surtout dans les bois ou dans les rochers, pendant sept ans il mena cette vie errante. N'y tenant plus, il résolut d'en finir, au risque d'y laisser une vie qu'il était décidé à vendre chèrement. Armé de sa faux, ayant dans son panier une paire de pistolets, il se rend, en compagnie de Larrose, au Sailhet pour faucher sa prairie. Aussitôt on va prévenir le curé Suhare qui vient en personne se rendre compte d'une telle hardiesse. Latounette, payant d'audace, crie à son implacable adversaire, qui le contemple du haut de l'Espoune : « Venez m'arrèter si vous l'osez. » Le soir venu, se retirera-t-il par le sentier qu'il avait pris le matin, comme lui propose son compagnon ? « Non, lui répond » l'intrépide, je traverserai le village et malheur à qui mettra la » main sur moi. » Personne n'osa l'arrêter, et à partir de ce moment il ne fut plus question de le poursuivre.
Non moins étranges sont les aventures du notaire Pierre Datournou, qui font l'objet du chapitre suivant.