Déclaration générale, article
sont devenus ces beaux plans que je me souviens vous voir former? Hélas, tout cela s'est dissipé et peut-être n'y pensez-vous davantage! Ne vous rappelez-vous pas ce passage si remarquable que vous m'avez souvent cité, que celui qui quitte père et mère, femme et enfants, frères et sœurs pour l'amour de Dieu, Dieu ne l'abandonne jamais: après l'avoir fait prospérer dans ee momie. Il le récompense de la vie éternelle, au lieu que les tièdes lui sont en horreur et 11 les vomit de sa bouche? Ali! Je vois avec regret que vous n'y avei pas songé; non content de croupir dans un oubli presque total de son souverain bien, il faut contre ses propres lumières, recevoir l'erreur publiquement, et tout cela dans la vue de l'intérêt et quel intérêt? une minutie! Hélas, y peut-on penser sans frémir? i N'est-il pas vrai que le serviteur qui aura connu la volonté de son maître et ne l'aura pas exécutée, sera battu de plus de coups que celui qui l'aura ignorée? Hien de plus vrai, puisque notre Seigneur le déclare. Est-ce là chercher le royaume des cieux avant toutes choses? comme nous y sommes exhortés. Au contraire, c'est bien s'en éloigner et une tiédeur aussi manifeste ne mérite point d'excuse. Vous pouvez aisément vous apercevoir, mon très cher frère, que mon but ne tend qu'à vous faire revenir à vous-même, voyant que vous vous êtes toutà-fait égaré, et cet égarement ne laisse que d'être fort pernicieux. Au nom de Dieu, pensez-y et faites voir que quoiqu'on soit sujet à des faiblesses et qu'on succombe, on peut néanmoins s'en relever par une prompte et sincère repentance, car la grâce ne se rebute pas. »
Il est évident que le notaire Datournou ne fit au catholicisme qu'une soumission apparente. Il subit, comme une formalité passablement désagréable, les actes hypocrites qui lui permirent 'd'exercer la profession de notaire, et après cela, il ne se montra pas moins zélé pour la religion : conséquence de cette législation atroce, qui forçait les gens à se jouer des choses les plus saintes. Il fit acte de hou protestant, d'abord par son mariage (1760) avec Mlle Jeanne Lajus de Nay, qu'il tit bénir « au désert », puis en faisant baptiser également « au désert » sa fille unique Marie, née en 17()2. Cette insoumission manifeste à l'église catholique le fit fort mal noter, et le curé n'hésita pas à dénoncer ce notaire en rupture d'église, lorsqu'il apprit qu'en l'absence des ministres Pierre Datournou se mêlait de présider les assemblées religieuses.
La dénonciation eut lieu au mois de mai ou de juin 1706. Datournou en ayant eu connaissance et craignant les conséquences qui pouvaient en résulter pour sa situation et pour La sûreté de sa personne, vécut pendant tout Tété dans de « per-
pétuelles alarmes », au dire du mémoire de Court de Gébelin, auquel nous empruntons ces détails.
a Cella l'a obligé pour ainsi dire à prendre la fuite et de faire du dezert sa principale habitation pendant l'espace de trois mois et si par rapport à sa profession on l'a veu de temps en temps dans les paroisses de son district pour s'y exercer, il n'a eu le courage d'y aller qu'en prenant et d'avance les plus grandes précautions. Les mêmes bruits l'ont encore obligé de coucher pendant plusieurs nuits en plein air pendant les mois d'août et de septembre dernier, ne se croyant nulle part en sûreté, de sorte qu'on peut dire que sa situation a été plus fâcheuse que s'il avoit été emprisonné. »
L'entrevue rassurante qui avait eu lieu au mois d'octobre de cette même année entre huit pères de famille d'Osse et le Marquis de Lons, que nous avons rapportée au chapitre précédent, avait fait croire que cette dénonciation resterait sans effet. « On se flattoit de cette tranquillité, mais on le fesoit mal à pro- » pos. La suite de ce mémoire va le démontrer. »
« Le 28 janvier 1767, vers les dix heures du matin, deux jurats d'Osse, accompagnés de leur garde, joignent le Sr Datournou sur la rue du village, tout comme il alloit expédier deux étrangers dans une paroisse voisine. Ils commencent par lui dire que M. le marquis de Lons les a chargés de lui dire qu'il devoit l'aller trouver avec eux, en même temps ils font voir un ordre par écrit qu'il leur avoit donné par lequel il est porté qu'ils doivent arretter par ordre du Roy le dit Datournou et le conduire en bonne et seure garde aux prisons de Navarrenx. Sur quoy il s'enfuit, les deux jurats et leur garde courent après lui criant à haute voix au peuple qu'ils rencontrent : « Arrêtez cet homme de la part du Roy » ; ils prennent quatre records qui se joignent aux deux jurats et à leur garde, suivent cellui qui fuit devant eux pendant plus d'une lieue; le dit Datournou fait tout ce qu'il peut pour gagner la haute montagne et des endroits inaccessibles, on le suit toujours, on le joint presque. Ses jambes ni son corps n'en peuvent plus. Noyé de sueur, sa respiration pour ainsi dire éteinte, ne sachant que devenir ni quel parti prendre, il se jette en bas un rocher qui ne peut être pratiqué que par les chèvres ou par les bêtes fauves, rempli de buis et autres broussailles qui servent à le cacher. Là, toujours dans la crainte que ceux qui le cherchent lui tombent à tout moment dessus, il passe la journée la plus triste et la plus déplorable. Il n'ose se remuer que lorsqu'il n'y a plus de jour. Il veut sortir de cet affreux endroit, c'est alors qu'il est plus embarrassé que jamais, il ne sçait comment s'y prendre; ses mains, ses jambes sont remplies d'égratignures ; sa peau
est enlevée, son sang coule à cause des contusions qu'il s'est faites sur les rochers et à travers les broussailles pour vouloir se garantir. A force de chercher il parvient de trouver un sentier. Il le poursuit sans sceavoir où il va. Heureusement après un grand travail, il parvient à trouver un chemin qui le conduit à un autre, cellui-cy chez lui. Sa famille, qifil trouve toute éplorée et dans l'état le plus triste, n'est occupée que d'essuyer leurs larmes, poussent des sanglots et des soupirs, surtout quand il vient les embrasser pour leur faire ses adieux.
» C'est ainsi et en raccourci que s'est passée la journée du 28 janvier 1767, sur la tète du dit Datournou. Le jurât, interpellé, a dit que L'ordre avait été donné par M. le marquis de Lons et que ce parti avait été ainsi pris pour faire mieux réussir l'arrcstemcnt, attendu que les cavalliers de la maréchaussée fesoient trop de bruit et pour empêcher encore qu'on n'avertit. »
La maladresse des gens chargés d'arrêter Datournou fut évidemment calculée. Pierre Loustalot, premier jurât de cette année, fut mandé auprès du marquis de Lons et retenu indéfiniment dans son château. Sa famille, peu fortunée, en éprouva un grand trouble. Sa pauvre femme, chargée d'enfants, dut, malgré son état de grossesse, faire plusieurs fois le long trajet d'Osse à Lons pour intercéder en faveur de son mari1.
Quant au notaire, traqué comme un malfaiteur, il dut aller se cacher hors du Béarn pendant que ses amis s'employaient à obtenir la levée des mesures de rigueur dont il était l'objet. Dès le 14 octobre 1766, son frère Joseph, de Londres, offrait de recourir à la haute protection du comte d'Harcourt, chambellan de la reine, pour intervenir en faveur du notaire auprès du gendre du marquis de Lons, le marquis de Fronsac, fils du duc de Richelieu, gouverneur de la Guyenne. C'est par cette voie que le comte de St-Florentin fut saisi de cette affaire dans les premiers mois de l'année 1767. Mais il déclare que, devant la résolution du roi et de son. conseil de ne supporter aucune assemblée, il n'oserait prendre sous sa protection quelqu'un accusé d'être contrevenu aux arrêts du conseil.
1. — Nous tenons ce détail d'un petit-fils de Pierre Loustalot, l'abbé Poulide, curé de Poteaux, qui l'avait entendu souvent raconter par son grand-père.
A une nouvelle intervention du duc de Fronsac, le ministre St-Florentin fit la réponse suivante :
Fontainebleau, le 7 Novembre 1768.
a Je suis fâché, Monsieur, d'être obligé de vous inarquer que le Roy n'est nullement disposé à user d'indulgence pour le notaire Datournou, auquel vous voulez bien vous intéresser. C'est un protestant noté qui a même fait les fonctions de prédicant et qui n'est pas dans le cas de mériter qu'on lui fasse grâce. — J'ai l'honneur d'être avec un très sincère et parfait attachement. Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. »
St-Florentin.
Joseph Datournou taxe de calomnie l'accusation portée contre le notaire d'avoir fait l'office de prédicant, et le supplie de réunir des témoignages qui infirment cette affirmation et la détruisent. Peut-être cela n'était pas aussi facile qu'il le croit et en attendant, le malheureux Pierre végète à Paris, où son frère lui envoie de Londres des secours pour l'aider à séjourner dans la capitale. Au printemps de 1770, Joseph ayant perdu tout espoir d'obtenir une modification à cette malheureuse situation, le supplie de venir à Londres. Il n'est pas probable qu'il ait quitté Paris où des amis agissaient en sa faveur. Enfin une nouvelle lettre de Joseph jette du jour sur la société d'alors, suggérant à son frère, pour sortir d'embarras, un moyen pour le moins extraordinaire.
Dans une lettre précédente, il l'avait fortement engagé à s'adresser au chevalier d'Arc et à Mme Sabbatan, amis intimes du comte St-Florentin. Revenant sur cette idée le 26 octobre 1770 : « Je vous conseille, écrit-il, de voir vous-même en personne le » chevalier d'Arc et lui dire tout court que si au moyen d'une » somme d'argent dont vous ferez cadeau à une pauvre famille » qu'il recommandera il peut vous obtenir la liberté, que quoique » réduit par un long esclavage, vous ferez un effort pour la lever » et vous me communiquerez de suite le résultat de ce nouvel » expédient. Je pense que rien autre ne sera capable d'arracher » le venin à cette oppression. » •
Ce singulier procédé a-t-il été employé et aurait-il réussi ? Ou plutôt par l intermédiaire de l'ambassade de Hollande, comme
nous le pouvons inférer d'une note de M. le pasteur Gerber, serait-on parvenu à lever l'interdiction qui pesait sur le pauvre notaire ? Le fait est qu'il obtint sa délivrance dans les premiers jours de l'année 1771.
Son angoisse avait duré einq années. Il estime à vingt mille francs les dépenses qu'il dut faire à cette occasion. Son frère, qui lui écrit au sujet de sa délivrance, ajoute des conseils de prudence humaine : « Retirez-vous chez vous. Tachez de vous remettre » le mieux que vous pourrez en nous faisant part de l'état de » votre délaissement. J'espère, s'il plait à Dieu, qu'en mettant à » profit une dure expérience, vous ferez mieux que par le passé. » Ne vous embarrassez plus de culte public... Laissez la ven- » geance à part et vous ramasserez des charbons de feu sur la » tète de ceux qui vous ont persécuté à faux. Je souhaite qu'un » double bonheur fasse doublement oublier votre longue capti- » vite. Dieu est tout-puissant et véritable et récompensera ceux » qui lui auront été fidèles *. »
C'était en 1822. La Société Biblique de Paris, qui venait de se fonder (1818), répandait à profusion le saint volume dans toute la France. Un jour, à la nuit tombante, le pasteur Mourgues, installé depuis peu à Sauveterre, et tout récemment marié avec
1. — Avant de quitter l'histoire de ce notaire, rendons-lui un hommage mérité par la mention suivante due à M. Ch. L. Frossard. Court de Gébelin, qui s'occupa de lui, constate quelque part que M. Datourne de la vallée d'Aspe est possesseur d'un « grand livre folio », où sont les arrêtés de toutes les assemblées du consistoire de Pau depuis février 1663 jusqu'à la fin de 1681. Ce registre, hélas! bien réduit (les années comprises entre 1663 et 1668 y manquent), a été probablement sauvé d'une destruction complète par M. le pasteur J.-P. Gabriac. président du consistoire d'Orthez. qui l'a donné au consistoire en 1850. Le conseil presbytéral de Pau en a revendiqué la possession. Il avait aussi en main un autre « cahier 4° de papier marqué (timbré) où ces délihéra- » tions sont couchées d'une autre main commençant avec l'année 1682 » et finissant à l'assemblée du 22 février 1685 ». Est-il improbable de dire que c'est sans doute à cét homme d'ordre que nous devons la conservation du recueil des actes du consistoire d'Osse (1665-1685)? Dans tous les cas, grâce au soin avec lequel il a collectionné et conservé sa correspondance, nous avons pu pénétrer, tant soit peu, dans un passé qui sans ce secours nous eût été absolument fermé. (Lettre de M. le pasteur Ch. L. Frossard à M. Gerber, datée du U octobre 1S52. Archives du conseil presbytéral. Voir aussi Bulletin Prof. Fmnçaii, mai 1891, p. 319.)
une petite-fille du notaire Datournou, vit arriver chez lui un vénérable prêtre qui était curé d'une paroisse des environs. Il venait lui acheter une Bible. Le prêtre raconta au pasteur comment le notaire Pierre Datournou lui avait sauvé la vie pendant la terreur. Expert dans l'art de se dérober aux recherches d'ennemis acharnés, il avait réussi à mettre le curé à l'abri de ses persécuteurs. Celui-ci non seulement engagea des curés ses confrères à se procurer des Bibles, mais il acheta 130 Nouveaux Testaments pour les distribuer dans chaque famille de sa paroisse, voulant répandre partout le saint volume, qui avait appris à Datournou à rendre à ses adversaires le bien pour le mal. Le vieux prêtre voua au jeune ministre une amitié touchante et Mme Mourgues, de qui nous tenons ce trait, ajouta le détail suivant : M. le pasteur Mourgues souffrait des yeux et ne pouvait travailler à la chandelle, ce que le prêtre ayant appris, il fit venir à grands frais de Paris une lampe à huile (nouvellement inventée) pour faciliter au pasteur ses travaux de la veillée.