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Aspois, chacun vaut plus que trois

Les gens d'Aspe sont, à bon droit, fiers de ce dicton ; en voici l'origine. Vers 1674, Pierre Despourrins, d'Accous, chef-lieu de la vallée, eut à se défendre contre trois Espagnols. Apres avoir tué l'un, blessé l'autre et désarmé le troisième, il emporta leurs épées. « Louis XIV voulut que le souvenir de ce vaillant combat fut conservé par l'addition de trois épées à l'écusson des Despourrins. » F. Rivarès. — On voit cet écusson gravé sur la porte d'entrée de la maison où naquit le poète "Despourrins, dont les pasteurs de nos montagnes aiment tant à redire encore les charmants couplets. Voyez Dictons du Pays de Bèarn, par V. Lespy; Pau, Veronese, 1875.

à toute épreuve et une profonde sympathie pour les malheureux. Loyal, serviable, hospitalier, généreux, c'est ainsi que l'Aspois se présente à nous.

L'isolement où ce peuple a vécu Fa habitué à ne dépendre que de lui-même pour les nécessités de l'existence. Il est sobre et économe, sachant vivre de peu et être heureux du peu qu'il possède ; riant d'ailleurs des richesses qu'il ne peut atteindre, il traduit ce sentiment en chantant ce couplet de haute philosophie de son poète favori :

Las richesses deu monde nou hèn que da turment Et lou plus bèt seignou dab soun argent Ne bau pas lou pastou qui biu countent1.

Les Aspois sont tous de petits propriétaires, ayant chacun sa maison et son lopin de terre. Ils apprécient hautement l'indépendance dont ils jouissent et qu'ils ne peuvent conserver que par le travail. Parmi eux ne se trouvent ni riches, ni pauvres. Ne tombent dans la misère que ceux que la maladie, les infirmités ou des accidents empêchent de travailler, et alors il est touchant de voir la sympathie effective qui les entoure. Les orphelins sont ordinairement adoptés par les familles les plus proches, les étrangers pauvres, malades ou affligés, rencontrent des secours et des soins touchants. Un rocher écrase une étable, les bêtes qui faisaient vivre la famille sont restées sous les débris, une quête s'organise et l'on trouve dans le village et celui d'à côté de quoi relever la grange et la garnir de bétail.

Cette solidarité indique le haut prix attaché à l'indépendance individuelle, dont la perte est considérée comme le plus grand malheur, indépendance que garantissent le travail et les instruments qui le facilitent.

La Révolution de 1789 a peu modifié ce pays qui jouissait sous l'ancien régime de presque tous les avantages de la liberté, sauf toutefois de la liberté religieuse. La seule modification apportée par ce grand mouvement d'émancipation populaire a

1. — G. Despourrins. — Les richesses du monde ne font que donner des tourments, et le plus beau seigneur avec son argent ne vaut pas un berger qui vit content.

été (le transformer la maison qui, considérée jadis comme un petit fief indépendant, a cessé d'être l'unique préoccupation de la famille ; le droit d'aînesse a été remplacé par un partage de la fortune du père entre tous ses enfants, mais le père profite du droit que la loi lui accorde de favoriser l'un d'eux, du tiers s'il n'en a que deux, et du quart s'il en a davantage. Par contre, les cadets ont leurs parts et ne se considèrent plus comme tenus de rapporter à la maison paternelle le gain de leurs travaux et leurs bénéfices. Aussi arrive-t-il plus souvent qu'autrefois qu'un cadet fonde une nouvelle maison ou s'en va porter ailleurs son activité. La maison s'appauvrit par suite de ce partage obligatoire et par une émigration continue.

L'Aspois conserve un profond amour de la liberté, et au jour du scrutin politique ce sera toujours la cause libérale qui aura sa sympathie et réunira presque tous les suffrages. L'exercice plus que millénaire de la liberté lui a appris le respect de la propriété et de l'honneur de ses concitoyens. De là une pureté remarquable dans les mœurs ; nous sommes heureux de dire q-ue les causes criminelles pour attentat à la vie et à l'honneur des personnes sont inconnues dans la vallée. Il est bien rare d'y constater de simples écarts de conduite. Les garçons et les filles du village, élevés ensemble, sont entre eux comme frères et sœurs et ces sentiments si simples et si naturels se font jour dans la jolie habitude des jeunes gens quittant le pays, soit pour aller garder les troupeaux dans la plaine, soit pour se rendre sous les drapeaux, d'embrasser sur les deux joues toutes les jeunes filles du village, baisers de pure camaraderie et tout aussi innocents que ceux qu'ils échangent avec les compagnons de leur sexe.

La vallée d'Aspe a conservée intacte la vieille tradition d'hospitalité qui caractérisa de tous les temps les montagnards des Pyrénées, tradition passablement altérée dans les vallées fréquentées par les étrangers. Le touriste égaré pendant la nuit est assuré de trouver place dans les cayolars de la montagne, dussent pour cela les bergers passer la nuit à la belle étoile ; ils le guideront dans les pas difficiles, et partageront avec lui leur lait et leur brulk*. Entre beaucoup d'autres, je citerai ici un

1. — Brulh (jrulh, , laitage fait du résidu du lait converti en fromage.

trait qui m'est personnel : Toute une joyeuse bande, venant des Eaux-Chaudes, descendait du coi d'Igey. Aux premières granges, un aimable habitant d'Accous vient au devant de nous, nous pressant d'entrer dans sa borde pour nous rafraîchir. « J'ai vu ce matin passer les montures qui allaient vous chercher là-haut et pensant que ces dames seraient heureuses de se désaltérer, j'ai retenu tout le lait d'un troupeau de chèvres. » Comment résister à une aussi aimable invitation, et certes il n'aurait pas fallu parler d'indemniser celui qui nous faisait une pareille offre. Qui n'admirerait cette façon délicate et distinguée d'exercer l'hospitalité ?

Le montagnard est naturellement religieux. Vivant dans ces sites grandioses, aux merveilles desquels il est loin d'être insensible, il se sent dans la solitude des hauts sommets « plus près de Dieu », selon son expression poétique. Aussi est-il facile d'aborder avec lui les profonds sujets de philosophie religieuse. Il ne dira point de mal de son Eglise, mais déplorera parfois que les prêtres qui la dirigent ne soient pas toujours à la hauteur de leur belle mission. Souvent il a avec lui un exemplaire de l'Ecriture Sainte et associe dans sa dévotion le Dieu de l'Evangile à l'Auteur de la nature.

Je ne saurais mieux clore cette description du peuple Aspois qu'en rapportant ces paroles de Palassou. D'après ce grand naturaliste, « les habitants de la vallée d'Aspe sont presque » envisagés comme les plus instruits des Pyrénées. Les obser- » valeurs qui parcourent cette chaîne de montagnes conviennent » que leur conversation est fort au-dessus de ce qu'on a lieu » d'attendre d'individus villageois, dont la principale occupation » est la garde des troupeaux ambulants ; et soit qu'il faille attri- » huer leur instruction aux rapports qu'ils ont avec les habitants » des plaines, chez lesquels ils les mènent au commencement de » l'hiver jusqu'aux portes de Bayonne et de Bordeaux, ou qu'ils » en soient redevables à une disposition naturelle, ce n'est pas » sans étonnement qu'on les entend s'entretenir, fort à propos, » d'affaires abstraites et sérieuses. Libres et dignes de l'être, ils » s'honorent de discuter leurs droits. 1 »

1. — Palassou. Observations pour servir à l'Histoire naturelle et ri ri h' de la vallée d'Aspe. Pau, Vignancour, 1828.

2° Mœurs et Coutumes.

On peut diviser les Aspois en agriculteurs, restant chez eux et faisant valoir leur petit bien, ('levant des vaches et des chevaux et jouissant d'un certain bien-être, et en bergers, dont la vie est consacrée au troupeau de brebis qu'ils accompagnent sur les hauts sommets, de juillet à septembre, et dans les plats pays, sur les rives de FÀdour et de la Garonne, de novembre en avril ou mai. Leur troupeau leur assure grandement l'existence et ils reviennent des plaines avec une somme assez rondelette, Suffisante pour parer aux besoins dun ménage. Cette vie errante, qui les prive de la vie de famille, a souvent inspiré les chants mélancoliques des poètes de nos montagnes.

Rien n'est plus sacré et plus uni que la famille Aspoise. Une maison l'abrite, assez spacieuse pour contenir les hommes, les bêtes et leurs provisions de Tannée. Au rez-de-chaussée est Tétable, au premier l'habitation, au-dessus une véritable grange où l'on serre le produit des fenaisons. Ces maisons sont les unes sur les autres, accolées chacune dun petit jardin, car la terre cultivable est rare et fort chère dans nos montagnes. Si chacun en a sa part, cette part est bien mesurée.

Mais entrons dans une de ces maisons aux murs solides et blanchis à la chaux, aux ouvertures encadrées d'un marbre gris ou noir et au toit couvert par les sombres ardoises qui viennent des carrières de Bedous. Nous sommes sûrs d'y rencontrer le plus aimable accueil. Un large escalier nous conduit au premier étage, dans une énorme pièce avec une cheminée élevée et spacieuse ; c'est là le vrai foyer domestique. Cette pièce est la principale, c'est là que se tient la famille. Les trois ou quatre portes placées de côté et d'autre, s'ouvrent dans des chambres à coucher, car l'alcôve fermée par les rideaux, qui est dans cet le pièce, est réservée au maître et à la maîtresse de la maison, c'est-à-dire aux plus âgés. En effet, la maison abrite souvent deux ménages, les parents et la famille de l'héritier, plus les cadets ou cadettes, c'est ce qui explique les nombreuses chambres qui donnent sur la pièce principale. L'une d'elle porte le

nom de la chambre, c'est celle de la nonre ou de la jeune mariée. Elle est toute meublée à neuf à l'occasion de la constitution de la nouvelle famille. La grande armoire qui contient rénorme trousseau de la jeune femme, c'est elle qui la fournie, ainsi que la literie, les six chaises, la table et la glace; par contre, le bois de lit et la table qui va avec, est au mari. Après que le contrat a été signé, les amies de la jeune fille ont porté processionnellement ce trousseau, placé dans une vingtaine de grandes corbeilles rondes, élégamment chargées sur leur tête. La future belle-mère Ta reçu, compté et placé elle-même dans l'armoire.

Le vrai moment du mariage pour les Aspois est celui où la jeune fille est amenée dans la maison de son conjoint. L'acte civil et la cérémonie religieuse n'en sont que les préliminaires. En effet, les époux, escortés chacun de son côté par ses parents et ses amis, se rencontrent à la mairie et se rendent ensemble à l'église, puis ils se séparent pour les deux repas qui se font dans leur maison respective. Quand on a copieusement banqueté, fait dans les rues la passade obligatoire accompagnée de chansons, fthanilhets1 et de décharges de mousqueterie, après entente préalable, l'on déclare venue l'heure où l'époux ou l'épouse doit se rendre à sa nouvelle demeure. Le cortège s'ébranle et arrive à une maison fermée où le père frappe discrètement. Souvent on renvoie les importuns, disant qu'on n'est pas encore prêt à les recevoir, qu'une mesure de millet vient de se renverser près de la porte et qu'il faut avant d'ouvrir la ramasser grain à grain. Après une autre passade, le chef de la famille où va s'établir le jeune ménage, la porte entr'ouverte, demande : « Que voulez-vous ?» — « Nous amenons un gendre pour votre fille, ou une jeune femme pour votre garçon. » — « Où est-il? De quoi a-t-elle l'air? » Puis discussion sur les conditions de l'arrangement ; enfin après de longs pourparlers, l'on fait venir l'autre conjoint pour lui demander son consentement. Les parents embrassent le nouvel arrivant et l'on ouvre largement la porte, par où pénètre le cortège venu du dehors, prémuni de pain, de vin et de fromage, pour faire le repas du mariage. Car c'est là pour

1 . — L'hanilhet farrenilhet) est le cri aux notes descendantes que pousse le montagnard.

les Aspois le moment décisif, où une nouvelle famille est fondée. Cette coutume explique comment, au siècle dernier, les protestants se soustrayaient assez facilement aux obligations du mariage catholique, les seules alors légales.

Il serait difficile de trouver une conscience plus haute de son importance et une plus grande dignité dans l'accomplissement de ses fonctions, que chez un chef de famille de la vallée d'Aspe, lorsque, vêtu de sa veste de gros drap noir, ceint de sa large écharpe rouge et coiffé d'un grand béret, il fait à des étrangers les honneurs de sa maison. Ces hommes, autrefois jurats de la vallée, remplissaient les fonctions des pays souverains, étant tour à tour ambassadeurs de la république Aspoise ou généraux de sa petite armée. M. Gerber nous rapporte un trait qui montre de quelle autorité ils jouissaient parmi leurs concitoyens.

« Nulle part, dit-il, les préposés du pays n'ont montré plus de » dignité et d'indépendance de caractère, et n'ont joui de plus » de considération, quoique généralement ces hommes ne fus- » sent distingués de leurs concitoyens ni par la fortune ni » par une plus grande somme de lumières ; sous Louis XV, » quoique déjà on eût ôté à la vallée beaucoup de ses privilèges, » quand le gouverneur de la province, à laquelle l' Aspois avait » été annexé, vint à Athas, le corps des jurats d'Osse fut à sa » rencontre sur les limites de la commune. Le premier jurât » voulut haranguer le gouverneur et réclamer le redressement » de certains griefs. Celui-ci refusa, non seulement d'écouter, » mais même de s'arrêter. Le jurât président donne immédiate- » ment à la population qui le suivait Tordre de se saisir de ce » haut fonctionnaire. Celui-ci voyant ce mouvement, non seu- » lement fait arrêter sa monture, mais il en descend, écoute le » discours du premier jurât et se rend à pied, avec tout le » corps, au port exécuté pour le flottage du bois de la marine » qu'il devait inspecter. Ce courageux citoyen et magistrat, » quoique les protestants fussent censés ne pouvoir plus rem- » plir aucune fonction publique, appartenait à ce culte. Il a » encore des descendants, comme le gouverneur. » • A ces vertus civiques les Aspois joignent les vertus domestiques. Voici commentM. Gerber s'exprime sur les mœurs intimes de la famille Aspoise :

« Le sexe masculin jusqu'aux plus petits garçons jouit seul des » honneurs de la table. Les femmes servent, mais elles ont » beaucoup de dignité dans leur personne ; elles sont épouses » fidèles, dévouées mères. Quand un enfant doit naître, on lui » prépare simultanément et le vêtement du baptême et celui de » la sépulture. De même quand une jeune fille se marie, parmi » les objets constituant le trousseau, qu'elle fait porter la veille » de la noce chez le futur époux, se trouvent et le vêtement de » noce et celui de la sépulture. Si Ton estime grandement la » vie, on sait aussi se mettre en présence des scènes de la » mort. Le père et la mère ne quittent jamais la maison dans » laquelle ils sont nés et tout en ayant de petits enfants ils con- » servent cette simple appellation ; pour distinguer les propres » parents des grands parents on y joint le nom de baptême. »

Tout cela est encore vrai de nos jours. Ajoutons à ces traits l'empressement avec lequel nos montagnards aident les infortunes et les malades. Tous vont à l'envi leur porter des secours effectifs, des soins dévoués, avec leur témoignage de sympathie et d'amitié. Devant le malheur ou la mort les distinctions religieuses s'effacent. Protestants et catholiques indistinctement prodiguent leurs consolations aux affligés et honorent par leur présence les obsèques de celui qui vient de quitter ce monde.

Jusque vers 1830 on avait conservé l'habitude de ne fermer les cercueils que sur le bord de la fosse. Encore aujourd'hui le défunt, revêtu de ses plus beaux habits, est exposé sur un lit de parade dans la pièce principale de l'habitation. La veillée des morts se pratique avec un dévouement scrupuleux : les parents, les amis, les voisins, se relaient, jour et nuit, pour remplir ce pieux office.

3° Les Poètes de la Vallée. — La Langue.

La poésie a dû naître dans les montagnes. La vie contemplative des bergers, les loisirs que leur laisse la garde des troupeaux, la variété des scènes d'une nature ou clémente ou sévère, la terreur qu'inspirent les orages, la majesté sereine du ciel étoilé, les dangers des précipices, les sourds mugissements des

torrents, le perpétuel scintillement des cascades, les ombr.es obscures des immenses forêts, rochers, grottes, abîmes, objets mystérieux, où, pour les peuples enfants, semblent s'agiter tout un inonde de génies, tantôt gracieux comme des naïades, tantôt terribles comme des titans, tout cet ensemble produit dans le cœur et dans l'esprit du montagnard une abondance d'émotions et d'images qui fait de la poésie son langage naturel. Levers jaillit sans effort des profondeurs de l'àme de l'Aspois. Sa forme musicale et concise rend avec plus de force les impressions et cristallise les pensées. Un berger m'a récité une élévation à Dieu qu'il a composée en vers français, tout en gardant son troupeau; j'en ai admiré la netteté de l'expression et le tour passablement heureux.

La poésie Aspoise offre divers genres. Parlons d'abord de ces courtes sentences, à l'allure brève et piquante, que la mémoire retient sans peine : proverbes ou selon le mot du pays arrépourès.

Beaucoup de dictons populaires du Béarp ont pris naissance dans la vallée d'Aspe, où ils revêtent des formes particulières.

A l'aygue douce nou-t hides1.

Quoaiid l'arbe e cadut tout et mounde qu'ey hè legne.

Ni per bèt, ni per lèd,

Nou lèches la cape ni lou brespè.

Et mensoungè qu'a tau bertut, Quoand dits bertat, que n'ey cregut.

Ou bien à côté de ces maximes générales ce sont des proverbes se rapportant à la localité :

Que bau mes et casteig d'Ousse2 Que toute France et Saragousse.

Quel trésor renfermait donc ce rocher, dénommé du vocable

1. — A l'eau tranquille, ne te fie. — Quand l'arbre est tombé tout le monde y fait du bois. — Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, ne laisse ni ton manteau ni ton goûter. — Le menteur a telle vertu qm\ quand il dit la vérité, il n'est pas cru.

2. — Le château d'Osse vaut mieux que France et Saragosse. Ce château est la colline autour de laquelle le village est bâti.

pompeux de château, autour duquel sont groupées pêle-mêle les maisons du village. Il était, disait-on, habité par des fées, qui y gardaient des monceaux d'or, d'autant plus considérables que personne ne les a vus. Il n'y a pas longtemps encore que, le jeudi saint, des bandes d'enfants se rendaient près d'une excavation de rocher pour invoquer ces daunes qui n'ont d'ailleurs jamais pressuré le peuple placé sous leur protection. Ils chantaient :

Hate, Hate, da-m argent \ Que-t darèy lèyt et bren.

Quelques-uns de ces proverbes ont une pointe d'ironie : «

Si habetz met que nou siatz prou hurous 2, Hètz a dise misses e respous.

Mais ce n'est pas seulement sous la forme concise de ces sentences proverbiales que se manifeste le génie poétique de nos montagnards. La vallée d'Aspe a conservé plus longtemps que les autres vallées des Pyrénées l'usage des lamentations rhythmées, exprimant avec une franchise parfois un peu vive, les sentiments qu'inspirent les scènes funèbres. Dans les aurostz l'on dit le bien comme le mal, et souvent sous une forme assez heureuse on traduit des sentiments touchants. La dernière des pleureuses Aspoises dont les chants ont attiré par leurs formes poétiques l'attention du public, était une femme du nom de Marie Asserquet, connue surtout sous le nom de « Marie Blangue », ou la blanche, nom qui lui venait de la blancheur de son teint. Née à Osse le 29 août 1765, elle était l'aînée d'une famille de cinq enfants ; sa mère, qui s'appelait Marie Chine de Ménager, semble avoir été étrangère au pays. Elle était, dit-on, fille d'un des forestiers que le gouvernement avait alors envoyés à Osse pour l'exploitation de la forêt d'Issaux et était mariée avec un membre de la famille Asserquet d'Osse. -- Ces époux appartenant à la religion Réformée, leur mariage et leurs enfants ne furent reconnus légitimes qu'en vertu de l'édit de tolérance

1. — Fée, fée, donne-moi de l'argent, je te donnerai du lait et du son.

2. — Si vous craignez de n'être pas assez heureux, faites dire des messes et des répons.

appliqué à Osse en décembre 1788. La vie de Marie Blanche semble avoir été passablement accidentée. Contrariée dans ses affections, elle aurait été mariée à Orthez à un pâtissier. Le ménage ne fut pas heureux. Revenue à Osse, elle vivait fort misérablement, mais son talent d'improvisation vraiment remarquable la taisait partout recevoir. Elle est morte en ISii). Plusieurs de ses compositions ont eu les honneurs de l'imprimerie, et la dernière édition des Causons beartieses de Despourrins et autres, 4e édition, Pau, imprimerie Vignahcour, 1886, renferme trois aurostz de Marie Blanche1. Ce qui est mieux encore, c'est que ses vers sont restés gravés dans les mémoires et sont encore récités aux veillées d'hiver. Naturellement, les variantes sont assez nombreuses et assez remarquables pour être signalées. Dans sa longue vie, beaucoup d'événements tragiques lui inspirèrent des complaintes, dont les vers les plus marquants, gravés dans les mémoires, conservent le souvenir.

Au mailh de Couret, près de Sarrance, rocher qui surplombe le Gave d'environ une centaine de mètres, un nommé Lagunpocq, monté sur un cheval boiteux, fut précipité dans la rivière ; la Blanche s'écrie :

Ghibau mailhet de Lagunpocq2 !

Et Tresine nou paré per locq !

L'on ne sait où trouver Trésine, la femme du pauvre homme, pour lui annoncer ce malheur.

Une autre fois, c'est un berger, Antoine de Loustalot, qui est foudroyé dans un orage au sommet de la montagne ; Marie Blanche chante :

De la capane de Bisquère3

Tant que bisque que m'en brembère.

Antouni, det cop d'eslamac

Tout a l'entour de l'estoumac,

David d'Audap et Abraham Coulou

Bee l'han lhebat dab grand bigou.

1. — Pouesies bpftrnesps vpcoupilhurips drus lu balh'r d'Aspc, Pau, Vignancour,. 1843.

. 2. — Cheval boiteux de Lagunpocq ! et Trésine ne parait nulle part. 3. — De la rabane de Hisquriv. tant que je vivrai je nie soutiendrai. Mon Antoine, enflammé tout à l'entour du eorps, David d'Audap et Abraham Coulou l'onl levé avec une grande force.

C'est encore un autre berger, François d' Arnaude, qui est tué par des Espagnols et enterré dans la montagne.

Dequets boulurs, murtiès d'Espagne1, Qu'han hèyt ue mourt en la mountagne.

De la mountagne d'Alhari James n'y habousse habut cami.

Si cami nou y' habè habut, You a Françoès nou haurèy pergut.

Dequets boulurs, murtiès d'Espagne, Qu'han hèyt ue mourt en la mountagne.

De l'escoupete de Françoès

Que-s soun serbitz lous murtiès,

De l'arrec dinqu'a la capane

Qu'èy habut sang dinqu'a mieye came.

Era seque (?) de l'Arquiveri

Arnaude Ta ta cimetèri.

Dequets boulurs, murtiès d'Espagne,

Qu'han hèyt ue mourt en la mountagne.

De tous les aurostz, le plus connu est celui qui se rapporte à la fin misérable dune cousine de Marie Blanche, morte dans des circonstances particulièrement tragiques.

Une femme, trahie par son mari qui lui préférait la domestique, était montée sur une chaise afin de prendre un objet suspendu au plafond. Sa rivale renverse la chaise et la pauvre femme est tuée ainsi que reniant qu'elle allait mettre au monde.

Ce qui fait l'intérêt de cette pièce, est la mention de noms de maisons d'Osse, qui ont d'ailleurs été fort mal rendus

! . — Ces voleurs, meurtriers d'Espagne, ont fait une mort dans la montagne. — De la montagne d'Alhari, que jamais il n'y eût eu (aucun) chemin. — S'il n'y eût pas eu de chemin, je n'aurais pas perdu mon François. — Ces voleurs, meurtriers d'Espagne, ont fait une mort dans la montagne.

De l'escopette de François, les meurtriers se sont servi. — Du ruisseau jusqu'à la cabane, j'ai en du sang jusqu'à mi-jambe. — Arnaude a, comme cimetière, le désert d'Arquiveri. — Ces voleurs, meurtriers d'Espagne, ont fait une mort dans la montagne.

dans les éditions imprimées. - En voici le commencement :

DTchère 1 ina sou y debarak* 1 :

-V»u-n >èy L'-iayiv j».-r mu, <„uy date. Souy arribate per Pount-Suzou, Que m'han dit qu'ère de la serou.

Sony arribate eatsus la lane, Qo'èy audit souna la eampane.

Sony arribate debaut Muundine, Que m'han dit qu ère de la cousie.

Sony arribate debant Lasfterre, Nou-m sooy espiate ta Mi m bielle3.

Quèv tirât dret ta Casanoet, Enta l'ouneou et ta cousiet.

Elle se rend donc chez Casanouet et revient avant l'enterrement dans la maison voisine de celle qu'habitait sa cousine :

Tara tapie de Latourete*, Ta demoura ara cousiete.

En attendant la cérémonie funèbre elle fait des réflexions :

Qu'a Casanoet hasieu earbou * Aquiu nou-n y-a cap deshaunou.

Qu'en y-ha mes de claba la inique Que nou pas de gagna la bite.

Cousiete. bous qu'em plagnètz hère, Quoand you ra'anibi tad Ichère.

A Ichère, you n èy habut manque d arré ; A bous que p an clabat dinqu au bourité.

Jurd^Si,!:3"16311 dC 'a VaHée faiSaUt Parlk> de 13 ~

\",K^frC Jd su,Hd^»«»ue.je ne sais pas où je suis passée. - Je suis ar nee par Pont-Suzon. on m a ,lit que t'était, e ma - ,ur - Je suis arrivée dans la plaine, j'ai entendu sonner la cloche -Ts„i« feSaSïï?. !" W '1" villagefon mVd'it

que c'était de ma cousine. - Je suis arrKé e n Z ^ i.- u-fi

3. - Demeure de la pauvre défunte, ancienne abbaye laïque i. - A 1 entrée de Latourette pour attendre ma cousine

Ê- ilTen a nh,arr °" "," (lucharbon- " ">' • Pas de déshonneur.

I j en a pins dé former le pain que de gagner n vie - Cousine vous me plaigniez fort quand je m'en allais à Ichère — A Ichère ie n ai en manque de rien, et a vous on vous ■ fermé jusqu'au levain ' '

Elle voit passer la domestique avec un grand capuchon :

Hemne, tiratz-p' et capuchon Datz-lou ad Annete ou a Balou, A Margalite ou ad Annete, A la hilhe de la cousiete.

Q'habetz hicat et de Yalenciane Enta pareche dus pams mes grane.

- Qu'has pla noutat, era d'Ichère ?

— Qu'èy noutat et que noutarèy ; De la vertat nou-m passerèy.

Elle passe devant la chambre où repose la morte :

Dequère crambe tant sacrade, Quoate mees ha. non ètz entrade.

Per u bou dimenje inati, Cousie, bous que-y batz i, Ta-y prene la boste h 2.

Mais lorsque le convoi est en marche, elle reprend ses lamentais d'un manière s, bruyante que le curé est obligé d in - 1 S, la priant de ne pas troubler les prières ; c est alors qu elle lui décoche ce trait qui sent la huguenote :

Moussu eurè gajine-petit3.

Cacle pater bau u ardit.

Et si îiiiii hèn truvtrin au plat.

Certes pater que uou dit'/, cap.

Vaurost le plus touchant est bien celui auquel on a donné

, Femme ôtez votre capuchon, donnez-le à Annette ou à Balou (peuûf X^ion de M àW *

li,!, ,ie la cousine. -Vous fait tes remarques,

ÎSnïï ffi -TSoSIe les ai not.es et je ,es notera, encore; de la vérité je ne me priverai pas.

pour y mourir-

o ' Monsieur le curé <-st un gagne-petil : cha pater vaut un

liaVeuî l?ôn ne fait sonne? le plat, certes s dit point de pater.

le nom de la « Beudete de quinze ans », la petite veuve de quinze ans.

Plouratz. plouratz, petitz c grans',

La beudete de quinze ans.

Sony ite noure a Pouyane:

Que non y-èy demeurât qu'ue semmane;

El poc de temps qu'èy demourat,

Maie bite que m'han pourtat.

Etz eugnats, qui soun ta la libère,

Cap nou-m counechen eneoère.

La mère : Oun t'èy. oun t'èy, bilbe pergute ?

Despueb que t'y èy, nou t ey babute.

La reure : May, aci que souy en liet.

En loc mes ne-m eouneehi cap dret.

Je qu'en daune de dus oustaus ;

Hoey que m'a calut rende las claus.

E las Ii il botes det nié temps.

Que porten de bèts babil haments :

Coutilbous de coutounete,

Debandaus de la betete,

Coutil hous de rase fine.

Et mouchoèrs de mousseline:

Et you, la tinte de caparos :

Que Tèy pla joene sus etz os.

Rays de case, datz-mé la ma :

A case que m'en bouy tourna.

En dehors des auront % voici quelques vers que Marie Blanche composa à l'occasion d'une visite laite à Osse, en 1818, par les frères Mourgues, tous deux ministres de l'Eglise Réformée et

1. — Pleurez, pleurez petits et grands, la petite veuve de quinze ans.

— Je suis allée comme bru à Pouyanne. je n'y suis restée qu'une semaine: et peu que j'y suis restée, j'ai enduré un mauvais temps.

— Mes beaux-frères qui sont dans la plaine, ne me connaissent pas encore. — La mère : où t'ai-je ? où t'ai-je, ma pauvre tille ! Depuis que tu es là je ne t'ai plus. — Lu jillp : ma mère, je suis ici, dans mon lit, ailleurs je ne me connais aucun droit. — Hier j'étais maîtresse de deux maisons, aujourd'hui il m'a fallu rendre les clefs. — Et les jeunes filles de mort âge portent de beaux habillements : cotillons de cotoiinade, tabliers de toile de lin, jupons de serge fine et mouchoirs de mousseline! et moi la teinture de couperose (noire): je l'ai bien jeune sur mes os. Frères de ma maison, donnez-moi la main. Je veux retourner dans ma maison.

qui avaient réussi à rétablir la paix dans une famille divisée :

Diu counserbe etz Moussus de Mourgues',

Enta bï lia las causes bonnes !

Diu lous hase bibe mille ans

Enta counberti etz machans,

E ramena etz esgaratz

Ans messages de Diu embiatz2 !

Marie Blancbe est loin d'avoir absorbé tout le génie poétique de la vallée. Il ne se passe pas au village un événement tant soit peu marqué, sans qu'il se produise une chanson dont Fauteur reste ordinairement inconnu.

A côté de ces cbants de circonstance, les gracieuses compositions de Cyprien Despourrins, le chantre des Pyrénées, font partie obligée de toutes les fêtes de villages : repas de noce ou réunion d'amis. A notre époque, où les vieilles gloires sont remises en honneur, le nom du poète d'Accous est souvent mentionné dans les journaux on dans des revues littéraires. On sait que Louis XV aimait entendre l'Oloronais Jéliote chanter De cap a tu, soy Mariou. « Prise isolément, chacune de ces » chansons forme un drame intéressant ou un tableau gracieux. » Mais si on les réunit, on sent que le même thème, les mêmes » idées reviennent trop souvent, et cette mélancolie de l'amour, » qui d'abord nous séduit, devient à la fin monotone. » Ce jugement de M. X. Marinier 3 semble encore plus vrai qu'au jour où

1. — Que Dieu conserve les Messieurs Mourgues, pour venir accomplir de bonnes œuvres! Que Dieu les fasse vivre mille ans, pour convertir les méchants, et ramener les égarés aux messagers envoyés par Dieu !

2. — Ces quatre derniers vers sont cités dans une petite brochure, imprimée à Pau étiez Vignancouren 1843, intitulée : Pouesies beameses recoueilhudes dois la ballèe d'Aspe ; ils font partie de la première pièce intitulée : Louanges a u yoenen canounge, à l'adresse de M. Manaudas, d'Accous, de son vivant vicaire général du diocèse de Rayonne, pièce qui n'est qu'un assemblage de fragments faits dans différentes circonstances et adressés à diverses personnes. La plus grande partie avait, été composée en l'honneur de M. le pasteur Faite qui, vers 1820, avait fait à Osse un séjour béni dont on se souvient encore.

3. — Poésie populaire de nos provinces, par X. Marinier, Revue de Paris, août ix:*:;, cité par M. Ch. Du Pouey, dans sa Notice biographique sur Cyprien Despourrins, — (Tarbes).

bette appréciation était écrite. Il nous est en effet do plus en plus difficile de rester longtemps but une même impression, quelque vive qu'elle puisse être. Mais on ne contestera pas à Deepoorrins qu'il sait parfois varier la manière dont il représente ce thème éternel de l'amour. On l'a quelquefois appelé le Tliéoerite des Pyrénées. La pièce déjà connue, que je citerai de lui, montre qu'à la grâce aimable de ce poète il sait joindre le tour enjoué d'Ànacréon. Dans la traduction, j'ai essayé de sacrifier, le moins possible, le sens au rh\ thme, sans lequel la poésie ne se comprend guère.

L'amou qu'ey u petit menit.

Enetuic de toute eounstrence :

Quoan hè tan des mourde lou dit, Que pousse a bout toute counstenee.

Nou y a garde, nou y a presou, Qu'et nou force dab biulence:

Hètz lous murs de ta gran hautou, Per dessus tout bole l'amou.

L'amour est un petit enfant.

Ennemi de toute contrainte, Quand de vous saisir il fait tant, Des plus forts il n'a nulle crainte, Vous n'avez ni gardes ni tour, Vous dérobant à son étreinte.

Mettez de hauts murs tout autour, Par dessus tout vole l'amour.

L'amou qu'ey u bou messatyè, Que court toustém dab diliyence:

Et n'ey qu'aies deu cap au pè, Toustem qu'ey dens l'impatience; Yames y abou tau poustilhou.

Animât per la reeoumpense.

Que hasse tourrade ou calou, Per dessus tout bole l'amou.

L'amour est un bon messager, Qui sans repos fait diligence.

Son corps est tout aile, et léger, Emporté par l'impatience.

Jamais autant cocher ne court Animé par la récompense.

Qu'il soit glacé ou chaud le jour Par dessus tout vole l'amour.

Homi n'a james desligat

Lous nouds qu'aquet Maynadet sarre

Nou y a haure qu'aye hourgat

De tau hers, quoan eth se desbarre.

Arre n'esbarye soun ardou.

Quoan lou prestiren dab ue barre ; .

Mey esberit que nad faucou,

Per dessus tout bole l'amou.

Personne n'a défait le nœud Que cet enfant malin fabrique; Le forgeron forger ne peut De tels liens, quand il s'applique.

Rouez-le de coups à son tour, Nul ne résiste à sa réplique. Bien plus alerte que l'autour.

Par dessus tout vole l'amour.

Quoau lou maynatye arbaleste, Enclignan, porte sa hisaade, Nou y a hournére, ni brasé Qui mie ta gran eslamade.

Nou y a crenhte ni rigou.

Que nou sie léu surmontade.

Feble secours que la rasou !

Per dessus tout bole l'amou.

Quand il vise et lâche son trait Le petit porteur d'arbalète.

Ni four ni brasier ne saurait Causer brûlure plus complète.

Crainte, menaces ou discours En vain veulent lui tenir tète.

La raison est faible secours.

Far dessus tout vole l'amour.

Aspois par son père. Lavedanais par sa mère, ces deux vallées se sont disputé les honneurs de sa nais>anee. (/histoire Ips ;i mises d'accord en établissant qu'il est né et a été ondoyé à

Accous, tandis qu'il a reçu le sacrement du baptême à Adast, arrondissement d'Argelès, en janvier 1699. Si sa femme possédait des terres dans la Bigorre, son frère était curé d 'Accous et il partageait son temps entre les deux vallées. Ses chansons ont été composées dans la langue Béarnaise, et les expressions familières à la vallée d'Aspe s'y rencontrent à chaque vers. D'un côté, St-Savin a son monument qui rappelle aux Lavedanais le chantre des bergers, de l'autre, Accous lui adressé un obélisque, où des inscriptions de Jasmin et de Navarrot disent aux Aspois que le chantre qui est né au milieu d'eux a une réputation dans tous les pays où la langue d'Oc est parlée.

Si le genre élégiaque est le caractère essentiel des productions de Despourrins, la chanson gaie et spirituelle, la chanson française dont Béranger a incarné le genre, est celui où excelle Xavier Navarrot1, qui doit à la vallée d'Aspe ses plus gracieuses inspirations. Il a le trait pour rire, mais il a aussi cette sensibilité de bon aloi qui tranche devant les fadeurs des élégies pastorales, dont on se lasse assez vite, tant la convention y a de part. Le poète Oloronais, qui vécut de 1799 à 1862, a aussi produit quelques élégies, mais autrement touchantes que celles de Despourrins, car elles ont vraiment été senties. Je citerai entre autres : Loas adius à la balée d'Aspe. J'ai essayé de donner une idée de la richesse de son génie dans une traduction par trop libre de la pièce suivante que mon sujet m'oblige de citer en entier :

Ousse, la bien aymade, Osse, la bien aimée,

Tu, deu balou, Toi, du vallon

Bee-n es la hilhe aynade, Le cboix, la fille aînée,

Tu-n'ès la fiou ! Le vrai Ileuron 1

Sus tu l'babou fixade, C'est sur toi qu'est fixée,

Dens soun amou, Dans son amour,

Sa premere pensade La première pensée

L'array deu sou, Du roi du jour,

Coum sus sa fiensade Comme à sa fiancée

L'aymadou sou. L'amant accourt.

1. — Les Chamom de Xavier Navarrot ont été publiées par V. Lespy ; Pau, Yeroncse, 1868. — La ville d'OIoron vient d'élever an chansonnier un buste, qui a été découvert%n présence des Cigaliers el des Félibresdé In langue d'Oc, en août 1890.

Per lu bcnt de Sarrance,

Qu'il $ouflle de Sarrancc

Ni bent d'Esquit,

Ou bien d'Esquit,

D'Espagne ni de France,

Vent d'Espagne ou de Franco

^nn-t hi» ïi'il fUit ■

ilUU l lit- Util U'CCb y

Point ne te nuit ■

Tu plti3. u-os ftrriocoftdO|

Aussi bien abrités

Cou m l'ocu-nidîiu

Oue l'œuf au nid,

UUUUJ U.U CMUllLÏ i 1 . i i . i > l '■ 1

On'nm» cnintr» Mni'ô*»

Tî* ii cmi m lui vin

11*11 oUlllil UUjttUj

J-jll OVJll UUllf

^Ut LUL1I1I UUiLUUUG LIc&UU

llii>n niii>nY f'mïimo niio fY*M

1*1 11 1 1 1 ! 1 l L \ . 1 1 Mllill' I..1'

Ail vUUU UllUlll.

llfinfl snn cil ni 1

(Jui-ii QB qû pnslourotos,

un uergers, jeunes iiiies

De joens paslous,

Plus attrayants,

Mey penses, mey limpretcs,

Aux façons plus gentilles,

Mtîy tiiuistous

Plus avenants ?

C&bb&t 1ms Jirril)ùr6s

Nuls moutons, dans les plaines

Por In ^p^nii ici iti ol-owuj

A la saison,

A np^mii^ Ha nliiQ hÂi*AQ

N'nnt *li> t»]ii^ ht>llpq Inînna

1> 'Mil Ll L UlUo UC1ILO 1 < 1 * . i 3

Sou bord KftzoQj

Sur le gazon,

RmTtlAATlf 1 :1 Ç ASITIIAFAQ

Mi çnnnpllp>; <;i nlcinos

TVnn inli <ïnn

XJ UU J '7 1 i OVM 1 .

Ouoaud l auzet, a laubete,

(Juand 1 oiseau cbante a 1 aube,

Hcra piu-piu,

Son doux babil,

Ousse, preu ta raubete

Osse, revois ta robe

De llous d'Abriu,

De Heurs d'avril,

Ta que lou rey deu monde,

Pour que du roi du monde

L'array gauyous,

Les rais vainqueurs,

Acabant de lia founde,

Amante, aspirent l'onde,

Nobi ! louns plous,

El tous tes pleurs,

Encoère bec t'inounde

Et puis pour qu'il t'inonde

De sas ardous.

De ses ardeurs.

X. Navarrol faisait la plupart de ses chansons sur des airs connus, tandis que Despourrins composait les airs des siennes. On raconte que te dimanche, sur la place publique d'Accous, le poète Aspois chantail ses petits poèmes que son frère, le curé; accompagnait de son violon. Cette musique est un peu langoureuse et mélancolique, mais parfois la gravité en est relevée par des motifs dont la vivacité et la grâce ne laissent pas que d'y ajouter beaucoup d'agrément.

Ce qu'on a lu précédemment suffit pour montrer «pic la langue Aspoise appartient au béarnais, qui est lui-même un des nombreux dialectes de la langue d'Oc2, la langue des troubadours et des Albigeois. Dans nos montagnes, elle s'est conservée, bien

1. — Exactement dans son <lr — allusion aux Qeurs de digitales ou des des fées, selon l'expression poétique de nos montagnes.

2. — Voy. Grammaire Béarnaise, par Y. Lespy : — Dictionnaire Béarnais, ancien et moderne, par V. Lespy et P. Raymond.

mieux qu'ailleurs, pure des influences du dehors. On y trouve beaucoup plus de tournures et de mots originaux. Elle a un caractère de netteté un peu rude, qui tient à la précision de la prononciation, et qui n'exclut pas la sonorité particulière aux langues du Midi. L'on y connaît peu l'emploi des consonnes douces, qui dominent dans la plaine, et qui sont ici remplacées par des fortes. Ce langage a été, jusqu'en 1789, la langue officielle du Béarn. Les délibérations des conseils de la vallée et les actes publics dressés par les gardes-notes ou notaires étaient rédigés en béarnais. Les prêtres catholiques s'en servent encore dans leurs prônes et leurs catéchismes. Lors de la Réforme, l'Évangile était prêché dans cette langue, en laquelle on traduisit les Psaumes de C. Marot et de Théodore de Béze pour l'usage des Églises Réformées.

4° Le Présent et l'Avenir.

En terminant ce chapitre je ne peux me défendre d'un sentiment mélancolique. Je viens de décrire les vertus antiques de nos montagnards, leurs mœurs particulières, qui disparaissent peu à peu, leur langue à laquelle le français se substitue de plus en plus. Devant cet effacement des traits caractéristiques de ce petit peuple, le cœur se serre involontairement. Combien le passé en a-t-il déjà englouti ? Les danses de la vallée ont disparu sans laisser de traces. Les aurostz ne se font plus entendre, l'antique maison, pivot de l'organisation de cette petite société, n'est plus entourée du respect d'autrefois. Nous assistons à une révolution sociale qui transforme les esprits et les institutions. Aussi n'est-il que temps de noter les traits encore apparents qui faisaient de la vallée d'Aspe un monde à part.

A vec la Révolution de 1789, ses privilèges particuliers se sont confondus dans l'égalité universelle, mais le niveau social qui ('■lève certains peuples, en abaisse nécessairement d'autres. La fierté, Que l'Aspois puisait dans le sentiment de son indépendance, l'a abandonné et son défilé est ouvert à tout le monde. Les produits du commerce l'ont franchi et ont tué l'industrie privée. Les bergers vont toujours durant les mois d'hiver conduire leurs

troupeaux dans les pâturages de l'Adour et de la Garonne, et pendant l'été sur les hauts sommets, mais ils ne savent plus tricoter des habits avec la laine lilée par leurs femmes ; celles-ci, en l'absence de leurs maris, sont encore chargées de la culture du jardin et du champ, nécessité dont on a dit assez de mal pour qu'il soit juste d'en rappeler la cause légitime. En l'absence des pasteurs, les travaux du dehors revenaient à la femme. Aussi ne fût-ce qu'avec la plus vive répugnance que Ton vit, il y a quarante années à peine, les travaux à l'aiguille et le tricotage être enseignés dans les écoles. A la femme revenait pourtant la garde du linge de la maison, d'un linge solide fabriqué durant les longues soirées d'hiver ; avec son fuseau agile, elle en avait filé le lin qu'elle récoltait au bout de son champ et qu'elle-même préparait, le faisant rouir à la rosée, le passant au four ou à la chaleur des feux qu'elle allumait dans des trous creusés dans la terre, le teillant avec des machines à main, le peignant, et ne perdant aucune des fibres de la précieuse plante, dont les plus grossières servaient à faire des chandelles de résine. Par contre, elle ignorait l'art d'entretenir ce linge, que parfois elle tissait elle-même, et elle était obligée d'avoir recours à une couturière pour la confection et les réparations des vêlements. Sa place était aux champs et non à la maison. Aussi les cartes de l'instruction du département, dressées il y a dix ans, montrent-elles les cantons de montagnes parmi les plus blancs pour les hommes et les plus noirs pour les femmes.

L'introduction des produits de l'industrie, que les machines fabriquent a >i bon marché, a profondément modifié les vieilles routines de la vie. A quoi bon hier pendant les nuits d'hiver, quand le linge coûte si peu d'argent ? Pourquoi tricoter la laine de ses brebis et se façonner des vêtements grossiers, quand on peut en avoir de confortables pour la valeur de deux ou trois fromages? Les femmes ont renoncé au fuseau, les jeunes tilles reçoivent toutes une bonne instruction primaire et même obtiennent le certificat qui couronne les études faites à l'école du village. Beaucoup d'entre elles se mettent en condition dans les villes et même s' expatrient pour l'Amérique. Autrefois l'on vivait à peu près sans argent. Aujourd'hui il en faut pour se procurer ce que les ménages ne produisent plus. En avoir devient la pen-

sée fixe de notre jeunesse. Les Aspois ne craignent pas d'eu aller chercher au loin. Ils y sont d'ailleurs encouragés par ceux de leurs proches, partis avant eux, et par ces heureux américains qui, favorisés de la fortune, ont remplacé la masure paternelle par une somptueuse demeure.

Ce mouvement d'émigration prend des proportions effrayantes. Si depuis un demi siècle la vallée a perdu près du tiers de ses habitants, ceux qui sont restés ont la vie plus facile. Ils se nourrissent mieux et la santé publique, en profite : les goitreux et les crétins disparaissent. Le pain de froment a presque partout remplacé la méture*. Quant à la population émigrante, avec ses solides qualités, sa vive intelligence, sa patience dans les plus rudes labeurs, elle conquiert individuellement sa place dans le vaste monde, impatiente d'échanger pour un meilleur sort les conditions pénibles de l'existence, auxquelles elle a été jusqu'ici assujettie.

Et maintenant que nous réserve l'avenir ? Depuis dix ans il est question qu'un chemin de fer international traverse la vallée. Les ressources que ses cours d'eaux rapides peuvent offrir à des manufactures, les trésors inexploités de ses forets et de ses mines eu feront-ils un pays industriel ? Ses eaux minérales réussiront-elles à obtenir une vogue jusqu'ici inespérée ? Sa température moyenne et son air pur seront-ils recherchés par les malades ? Lescun, aux maisons tapissées de treilles et entouré de champs de maïs malgré une altitude de 3.000 pieds, deviendra-t-il le Davos des Pyrénées ? Nous ne le savons. Mais ce qui est certain, c'est qu'il sera difficile de rencontrer par le monde un coin de terre que la nature ait autant favorisé et par la beauté des sites et par la douceur du climat.

— Pain de maïs.

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