‹ OsseChapitre 51 sur 132 · F. Puaux, op. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

F. Puaux, op. cit., t. I, p

était outrageusement contredite par une foule de nouveautés soit dans le dogme, soit dans le culte.

Les Réformateurs ne firent qu'accentuer un courant existai)! avant eux, en s'attachant plus particulièrement à des doctrines qu'ils pouvaient appuyer sur les déclarations des Pères les plus illustres et sur l'autorité de l'Écriture Sainte. Si Rome les a repoussés de son sein, les considérant comme hérétiques, c'est qu'elle-même s'était tellement éloignée du Christianisme primitif quelle ne reconnaissait plus pour siens ceux qui s'en réclamaient. Ce serait se condamner à mal interpréter les faits que de croire que, dès l'origine du grand mouvement religieux du xvie siècle, les partis présentèrent un caractère aussi tranché que celui qu'offre de nos jours le catholicisme et le protestantisme. En France surtout et particulièrement en Réarn, les positions de ces deux tendances qui devaient constituer deux Églises distinctes, furent longtemps indécises. La reine de Navarre, la Marguerite des Princesses, les évêques de Lescar et d'Oloron, étaient pour la Réforme tout en restant dans l'Église. Lorsque le -Concile de Trente eût répudié tout un ensemble d'enseignements, professés jadis par des Pères et des docteurs justement considérés, et qu'il eût délimité et défini le catholicisme romain, ceux qui voulaient ne s'en tenir qu'aux écrits des apôtres furent obligés de se constituer à part. En se séparant, les Réformés emportaient avec eux la véritable Église, celle qui par sa piété, son austérité, sa fidélité à l'Écriture Sainte, plongeait ses racines dans la tradition apostolique.

Parmi les nations qui se séparèrent de l'Eglise Romaine, on. compta le Réarn, qui était particulièrement bien préparé pour entrer dans le mouvement de la réforme religieuse. La liberté politique dont il jouissait depuis huit siècles l'avait accoutumé à une grande indépendance. La cour de Rome avait eu l'imprudence de froisser une première fois les souverains de ce pays en leur faisant perdre la Haute-Navarre par une querelle aussi blessante qu'injuste en elle-même. La Navarre, pays souverain comme le Réarn, avait toujours eu des évêques nationaux. Le pape Alexandre VI, Rorgïa, prenant pour prétexte que la Navarre et le Réarn étaient des pays d'obédience, c'est-à-dire dont un concordat ne réglait pas les rapports avec la cour de Rome,

brava les coutumes de tout temps reçues, en désignant aux Évêchés vacants, non les personnages du pays présentés par les Chapitres, mais des prélats italiens. Il présenta donc un Florentin au siège de Lescar, dont le titulaire présidait les États du Béarn. La reine Catherine le prit mal et déclara publiquement qu'elle entendait forcer le Pape à ne nommer à Lescar qu'un personnage du pays et agréé par elle. Rome céda devant cette résolution, mais eut l'occasion de prendre bientôt une terrible revanche. En 1508 le Pape Jules II renouvela, pour le siège de Pampelune, le procédé qui avait si fortement irrité les Béarnais. Le Chapitre avait choisi le cardinal d'Albret, frère du Roi; le Pape désigna un étranger, et devant la résistance du Chapitre, jeta l'interdit sur le Royaume de Navarre. Quatre ans plus tard, Ferdinand le Catholique, en guerre avec la France, envahit la Navarre ; le duc d'Albe s'empara de Pampelune, d'où Jean et Catherine avec leurs enfants n'eurent que le temps de s'enfuir, et la Navarre fut à jamais perdue pour ses légitimes possesseurs. Cette iniquité provoquée par un Pape blessa profondément le sentiment national. Enfin, en 1563, un conflit du même genre acheva de détacher le Béarn de la Papauté. Jeanne d'Albret étant excommuniée et déclarée inhabile à conserver ses domaines, le peuple n'hésita pas à prendre parti pour sa vaillante et pieuse souveraine.

Une telle résolution avait été préparée par une instruction publique largement répandue. Henri II et Marguerite y avaient d'abord contribué par la fondation du Collège de Lescar. Depuis, .les tendances littéraires et libérales de la nation se développaient de plus en plus. Les prêtres romains étaient restés en dehors de ce mouvement. Leur ignorance notoire, et, il faut ajouter, le dérèglement de leurs mœurs, excitaient un mécontentement général, dont les États du Béarn se firent l'interprète dans une requête adressée au roi Antoine en 1558. En voici la teneur :

« En ce présent pays, la plupart des recteurs demeurent hors » de leur paroisse, s'yvrognent, sont indoctes et ignorants au » point de ne savoir ni lire ni écrire. Les autres étant aussi » ignorants ou plus commettent une si grande infidélité, qu'ils » ne prêchent jamais ni ne font prêcher l'Évangile à leurs parois- » siens et qui plus est, leur sont en grand scandale et donnent

» un mauvais exemple, entretenant dans leurs maisons publi- » quement et impudemment des femmes perdues, le plus souvent » d'entre leurs propres paroissiennes, tant veuves que mariées... » Ils hantent les lieux publics avec les gens qui blasphèment » et renient le nom de Dieu, et ils sont abandonnés à toutes les » débauches1. »

On voit donc que déjà avant que Jeanne d'Albret se soit ellemême prononcée pour la Réforme religieuse, ce pays la désirait. Jeanne n'en fut que l'instrument passager. Si elle se lit en dehors du clergé, c'est qu'il comptait trop peu d'hommes instruits et capables de diriger un tel mouvement. Il ne tarda pas d'ailleurs à se montrer anti-patriote par son opposition systématique à la Reine et par l'appui qu'il rechercha auprès du roi de France. Aussi les États demandèrent-ils que les prêtres de Rome fussent remplacés par les ministres de la parole de Dieu. Ainsi, dans l'œuvre de Réformation, la nation béarnaise fut d'accord avec sa Souveraine. D'ailleurs, celle-ci ne régna seule que pendant huit ans, et ce peu d'années aurait-il suffi pour transformer tout un peuple? Car enfin, si l'oppression et la tyrannie exercées pendant un temps si court eussent amené un résultat si radical, comment comprendre que le Béarn ne fut pas revenu de luimême à ses anciennes croyances aussitôt après la mort de Jeanne, qui fut suivie de la Saint-Barthélémy, et quand tout fut entrepris au dehors pour le ramener au catholicisme. C'est le contraire qui se produisit. Le peuple resta fidèle à l'Évangile et à la mémoire comme aux ordonnances de « la bonne Reine ». Le Catholicisme, qui était, depuis les troubles de 1569, le symbole de l'asservissement à l'étranger, continua d'y être sévèrement proscrit. Nous verrons comment par l'Édit de Fontainebleau (1599), Henri IV rendit aux rares Béarnais restés attachés à l'Église romaine l'exercice de leur culte. Mais malgré son désir de plaire à la cour de Rome et aux Jésuites, il refusa toujours de sacrifier l'indépendance de son pays d'origine, répondant à ceux qui voulaient que l'on remit entre les mains du clergé les

1. — Cette requête était adressée au prince régent et au Cardinal. L'original est en Béarnais. Ce fragment a été traduit par M. le pasteur Lourde-Rocheblave. Reçue Chrétienne, vnu année, 1860. Article sur Jeanne d'Albret, p. 484.

biens ecclésiastiques du Béarn : « La religion Romaine y a été » détruite par une légitime convocation des États, ne s'y peut » et ne s'y doit rétablir que par une semblable *. »

A partir de l'Édit de Fontainebleau, on peut dire que le Béarn devint la terre classique de la liberté religieuse qui, à cette époque, ne fut nulle part mieux pratiquée. Non seulement les catholiques célébraient leur culte sans difficulté, mais encore ils pouvaient se livrer à une propagande sans laquelle la liberté n'est qu'un leurre. Mais malgré tous leurs efforts, le pays semblait perdu pour leur cause, et ils ne formaient que le dixième 2 de la population, lorsque Louis XIII, en dépit de ses serments, par un acte de tyrannie comme ce pays accoutumé depuis huit siècles à une entière indépendance n'en avait pas subi, rendit à l'Église Romaine les églises, cimetières et tous les biens ecclésiastiques dont disposait la nation. Pour cela il dut la briser en lui ôtant ses droits politiques, civils et religieux, en supprimant son université et en la plaçant sous le régime du sabre et du bon plaisir.

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