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UN ÉVÊQUE RÉFORMATEUR

Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, contribua pour sa grande part à l'introduction de la Réforme dans le pays de Béarn1. « La plus belle des savantes et la plus savante des belles » vint s établir au château de Pau en 1531, apportant dans ce pays jusqu'alors rude et inculte tout l'éclat des arts et de la science : elle fit venir des artistes italiens qui firent du château de Pau un des premiers chefs-d'œuvre d'architecture de la Renaissance, par la construction de l'aile qui est située en face du plus beau panorama du monde. Sa cour rivalisait avec celle de France, sinon par le faste et la splendeur, du moins par la culture élégante de l'esprit. Toutefois le culte des belles-lettres ne lui faisait point oublier ses devoirs de reine. Elle prenait une vive part à tous les intérêts du peuple de ce beau Béarn qu'elle aimait à parcourir en compagnie du roi Henri II, son mari, et l'amélioration de leurs Etats était leur constante préoccupation. Les terres, à peu près improductives, se fertilisèrent par l'introduction de nouvelles méthodes de culture mises en œuvre par des laboureurs venus du Berry, de la Sologne et de la Saintonge. Les lois et coutumes du pays formaient un dédale où les juges ne savaient se reconnaître. Ils y apportèrent de l'ordre et de la clarté ; et grâce aux lumières du bon sens et de la science du droit, transformèrent leurs pays, en faisant succéder au régime de l'arbitraire celui de la justice inscrite dans le nouveau for. Enfin ils aidèrent à dissiper

l. — M. d'Haussonville. Reçue Chrétienne, 1861, trois articles sur Marguerite de Valois.

l'ignorance des populations en répandant autant qu'ils purent les bienfaits de l'instruction et ils créèrent pour cela à Lescar un collège qui, transporté après eux à Orthez, y devint une célèbre université.

La Reine Marguerite, comme tous les esprits distingués de son époque, s'occupait de Théologie. Elle était encore duchesse d'Alençon lorsque, selon Brantôme : « Elle adonna son cœur à » Dieu, parce que son mari ne l'avait pas, et prit pour devise » une fleur de souci regardant le soleil, avec cette légende : » Non inferiora secutus, ne s'arrêtant pas aux choses de la » terre en signe qu'elle dirigeait et tendait toutes ses affections, » pensées et volontés à ce grand soleil qui est Dieu, et pour » cela la soupçonnait-on de la religion de Luther. »

Le Catholicisme de nos jours ne peut nous donner une idée de ce qu'était celui du xvie siècle, où avec une logique implacable s'épanouissaient sans contrainte les conséquences inouïes du système théocratique qui s'était lentement élaboré depuis le ive siècle. Le Pape Léon X, pour trouver l'argent nécessaire à la construction de la magnifique cathédrale de Saint Pierre, ne craignit pas de vendre aux chrétiens le pardon de leurs péchés. Cette simonie, affichée au grand jour, sépara l'Allemagne de la papauté. En France la Réforme se fit avec moins d'éclat et d'une manière plus conforme au génie national. Un humble et pieux professeur de la Sorbonne se met à commenter avec ses élèves les épitres de Saint Paul et dès 1512, cinq ans avant que Luther eut affiché ses fameuses thèses sur la porte de la cathédrale de Wittemberg, publiait le résultat de ses travaux dans un commentaire où il exposait en toute naïveté la doctrine de Saint Paul sur l'inutilité des œuvres pour le salut, fruit unique de la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ, accordée pleinement et sans condition à tout croyant.

Il était certes bien loin de se douter de la Révolution que son livre allait produire. La Sorbonne ne s'en émut même pas. Elle se borna à condamner l'assertion de l'auteur qui refusait d'attribuer à Saint Jérôme la traduction latine du Nouveau -Testament. Ce ne fut que vers 1521 ou 1522, que Le Fèvre d'Etaples et ses disciples Gérard Roussel et Farel comprirent toute la portée de l'enseignement de l'apôtre Saint Paul. Ce fut pour eux comme

une illumination, un rayon de lumière divine qui transforma leur vie. C'est vraiment la date de la Réformation Française. Alors, dit Farel, « ce pôvre idolâtre (Le Fèvrê) me retira de la fausse » opinion du mérite, et m'enseigna que nous n'avions pas de » mérites, mais que tout venait de grâce, et par la seulle misé* » ricorde de Dieu sans qu'aucun l'ayt mérité. Ce que je creu si » tost qu'il me fust dit 1 ».

Ce qu'il y eut de nouveau dans le mouvement qui naquit d'un fait aussi simple, ce n'est pas qu'on osa commenter l'Écriture Sainte — cette liberté n'avait jusque-là jamais été contestée — mais que l'Église, craignant l'effet des doctrines qu'on venait d'y découvrir, en interdit la lecture. La Sorbonne devint l'âme de cette réaction. Les savants excitent la plus grande méfiance. Le grec et l'hébreu sont les langues de l'hérésie. Le Concile de Trente, en condamnant le libre usage des Saintes Écritures, ose se mettre en contradiction avec les conciles antérieurs ; et contre les déclarations de ses prédécesseurs, le Pape Pie IV en défendit la lecture à qui n'en avait pas obtenu la permission expresse.

Mais par contre, ce qui pouvait passer pour une nouveauté c'était la doctrine de l'apôtre Paul, qui fait reposer le salut entièrement sur la foi, considérée, non comme un acte intellectuel, une adhésion à un corps de dogmes, mais comme une confiance, un don du cœur, un acte moral par lequel le pécheur, désespérant de lui-même, se jette dans les bras de son Sauveur et se donne tout entier à celui qui s'est donné pour lui. Il y avait là non seulement une nouveauté, mais une puissance redoutable qui devait briser tout le système romain. La repentance, c'est-à-dire la douleur intérieure causéeparle péché, allait remplacer les œuvres extérieures de la pénitence ; le pécheur, se sentant racheté par Jésus-Christ, qui lui fait obtenir, avec le pardon, les secours du Saint-Esprit, opposera une vie aussi sainte que possible aux bonnes œuvres qui, selon St Augustin, ne sont que de « splendides péchés ». Puis tout ce qui se place entre le croyant

1. — Herminjard, Correspondance des Réformateurs , tome II. p. 13, note. Voir aussi la fin de la lettre de Gérard Roussel à Farel du 6 Juillet 1324. Tome I. p. 239.

et son Sauveur sera rejeté : mérites des œuvres, intercession des Saints et de la Vierge, messe, pénitences, indulgences, médiation nécessaire de l'Église. On ne saurait en effet trop le redire, les Réformateurs étaient des hommes éminemment pieux, qui, saisissant un des côtés les plus méconnus et pourtant les plus fondamentaux de la religion chrétienne, en ont été comme subjugués et qui, faisant part de leurs propres expériences à leurs contemporains, ont produit la Révolution étonnante qui, sous le nom de Réforme, a transformé les peuples qui ont subi son influence.

En effet, il ne s'agissait rien moins que des droits imprescriptibles de la conscience et de la vérité auxquels des chrétiens sacrifiaient volontiers leur vie. Or attribuer un tel mouvement à une simple querelle de moine, ou je ne sais à quel besoin de nouveautés, c'est méconnaître entièrement les lois de l'histoire.

Tout le protestantisme est dans cette théologie dont les deux principes, l'autorité de l'Écriture Sainte en matière de foi et le salut par la foi en Jésus-Christ, fils de Dieu, se retrouvent dans tous les symboles delaRéforme et ont été rappelés dans la déclaration du Synode général des Églises Réformées de France de 1872. Telle était la Théologie de la Reine de Navarre, qui l'expose et la défend dans tous ses ouvrages. Avec sa mère, Louise de Savoie, elle avait fait imprimer en 1523 le Nouveau -Testament que venait de traduire le savant Lefebvre d'Etaples « pour leur » édification et consolation et de ceux du royaume ».

L'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, premier guide de la duchesse d'Alençon vers les idées évangéliques, entretint avec elle une correspondance volumineuse, qui nous a été conservée. Il reçut dans son palais épiscopal Lefèvre d'Etaples, Vatable le savant Helléniste, et Gérard Roussel, auquel il avait donné la cure de Saint-Saintin. Il avait une telle idée du savoir de ces trois personnages « qui ont l'intelligence hébraïque et grecque », qu'il en écrit à la Reine Marguerite qu'ils « peuvent esclaircir » plusieurs ténèbres qui sont par maulvaises translacions en » l'Ecripture Sainte1 ».

Gérard Roussel était né vers 1480 à Vaquerie, près d'Amiens.

1. — Henri in jard. Correspondance des Réformateurs, tome I, p. 109.

Il avait publié des ouvrages de mathématiques, de philosophie et <lc théologie mystique. Il fut chargé m 1524 de faire tous les jours dans la cathédrale de Meaux une explication en langue vulgaire des Epitres de Saint Paul. Sa profonde connaissance des Saintes Écritures, son talent de parole sa pi<;i<; sincère le désignaient à ses amis de la Suisse comme celui qui devait tenir haut et ferme le drapeau de l'Évangile en face des théologiens de Paris. Mais il ne se sent ni la force ni la vocation d'entreprendre une tache aussi périlleuse. Le Parlement prête son appui à la Sorbonne et décrète de prise de corps tous ceux qui sont soupçonnés d'hérésie.

La duchesse d'Alençon, qui protégeait les novateurs, devint veuve et partit pour Madrid afin d'y travailler à la prompte délivrance du Roi, alors prisonnier. En son absence, le Parlement prit des mesures extrêmes. Les bûchers s'allumèrent et, sous le vent de la persécution, Briçonnet courba la tête et renia ce qu'il savait être la vérité. Lefèvre d'Etaples et Gérard Roussel, l'un vicaire -général du diocèse et l'autre prédicateur, s'enfuirent devant l'orage et se réfugièrent à Strasbourg, où la Réformation, "déjà complètement organisée, fit une profonde impression sur les fugitifs qui n'avaient vu jusqu'alors que des fidèles persécutés. Roussel en rend ainsi compte à Briçonnet dans une lettre datée du 24 août 1524 :

« Presque tout ce que je vois ici, ce qu'on fait pour exciter » et propager la piété, le soin des ministres de la parole cà pro- » curer au peuple, à presque toutes les heures du jour, une » nourriture spirituelle sans aucun mélange de ferment phari- » saïque, tout cela te remplirait de joie si tu en ('Mais témoin, o Dès cinq heures du matin on prêche dans les différents tem- » pies de la ville et on y dit des prières communes. A sept heures » la même chose a lieu; à huit heures il y a sermon dans » la cathédrale, accompagné du chant des psaumes traduits » en langue vulgaire ; le chant des femmes, se mêlant à celui » des hommes, produit un effet ravissant l. A quatre heures » de l'après-midi il y a de nouveau, dans le même temple,

l. — C'est depuis. la Réforme que le peuple prend part au chanl dans le culte chrétien.

» prédication précédée et suivie de chant ; par les cantiques » avant le sermon, on demande au Seigneur d'être rendu capable » de recevoir la semence évangélique, et par ceux qui suivent » on lui rend grâces de l'avoir reçue. Bien que le nombre des » services divins paraisse très considérable, il n'en est pas un » pourtant qui ne soit fréquenté par une foule nombreuse, avide » d'entendre la parole de Dieu. Combien serais-je heureux de » voir chez mes compatriotes un désir pareil !... Je suis réjoui, » en outre, de la sollicitude qu'on a pour les pauvres; par de » sages mesures on fait que pas un seul jour les vrais indigents » ne manquent de pain, en même temps qu'on évite d'entretenir » les hommes valides dans la paresse. Le magistrat consacre » à ce but une partie des deniers publics, en y ajoutant le pro- » duit des aumônes et des collectes faites parmi les habitants ; » dans toutes les églises on a établi, à cet effet, des troncs où » chacun dépose son offrande. . . Cependant il est aussi des choses » de nature à affliger ceux qui ne sont pas encore assez avancés » dans la doctrine de l'Esprit, pour pouvoir s'élever au-dessus » du monde extérieur, et qui, tout en se laissant emporter par » la foi vers les régions invisibles, croient devoir ne pas scan- » daliser le prochain et s'accommoder par charité à sa mesure. » C'est ainsi qu'à Strasbourg les images ont été enlevées des » Églises ; on n'a laissé subsister qu'un seul autel, accessible » à tous, où se célèbre la communion, comme du temps de Jésus- » Christ même. Enfin, pour tout dire d'un mot, le Seigneur seul » y est adoré d'une manière conforme à sa parole1. »

Malgré son enthousiasme pour cette réformation, Roussel n'ose franchir le pas qui le sépare de ceux qui la pratiquaient, se bornant de les admirer, mais s'avouant sincèrement incapable de les suivre. D'un caractère doux et paisible, tout en se laissant emporter par sa foi mystique vers un monde renouvelé par l'Évangile, il ne parvient pas à s'élever entièrement au-dessus des choses extérieures, et dans la crainte de scandaliser le prochain, il se complaît à donner une nouvelle signification à des formes anciennes auxquelles il n'ose pas renoncer.

1. — C. Schniidt, professeur à la Faculté de Théologie et au Séminaire protestant de Strasbourg : Gérard Roussel, prédicateur de la reine Marguerite de Navarre, 1845, p. 55-58.

Le Roi. de retour de sa captivité, rappelle • avec honneur » les réfugies, confit* à Lofehvre «I Ktaples la surveillance de ses enfants qu'on élevait àBlois, tandis que Gérard Roussel devient prédicateur de la Reine de Navarre.

En 1533, sa prédication éloquente et distinguée obtient un grand succès. Pendant le Carême, il se fait entendre au Louvre même devant des milliers d'auditeurs, dont le nombre, allant en croissant, l'obligea, à trois reprises, à choisir un plus vaste local. L'empressement qui accueillait sa parole évangélique lui faisait augurer que L'heure de la Réformation de l'Église de France allait enfin sonner: le Roi venait de bannir les trois principaux sorbonnistes dont le zèle aveugle poursuivait l'œuvre du prédicateur, lorsque l'affaire des placards remit tout en question. Les bûchers se rallumèrent et, désespérant d'atteindre le but désiré, à l'imitation de beaucoup de nobles et de savants, il s'en alla chercher un refuge à l'étranger.

C'est dans ses États, à Nérac d'abord, puis à Pau, que la Reine de Navarre emmena son prédicateur et le pieux Lefèvre. Roussel, dont l'esprit mystique s'accommodait aux formes de l'Église catholique, quoique sa prédication ne s'inspirât que des doctrines remises en lumières par la Réforme, avait accepté, dès 1330, le titre d'abbé de Clairac. Les communautés de l'Agenais font le meilleur accueil au nouvel abbé; elles espéraient, comme lui, introduire dans l'Église les principes évangéliques. Des moines, indignés des abus qui ont envahi les cloîtres, quittent le couvent et viennent demander à Roussel les leçons de l'Écriture Sainte, dont les exemplaires sont placés dans chaque famille1. Mais ne voulant point rompre avec les vieux cadres, il poursuit l'œuvre de la Réforme avec l'autorité que lui donnait son titre d'abbé. Calvin, venu à Nérac en 1534, ne peut s'entendre avec lui. Marguerite l'emmène en Béarn.

C'est dans la cour du Château et dans l'église Saint-Martin de Pau qu'il faisait entendre ses explications de l'Évangile et qu'il célébrait ce qu'on appelait la messe à sept points, à cause des

I. — Chronique des Églises R> formées rie l'A<i>>na>s, par Alphonse Lagarde. Toulouse, 1870, p. 38 et 39. — Voir aussi La Réforme à .V< rue. Les Origines l530-tô60,, par G. Bourgeon, pasteur. Toulouse, 1880, p. 17 et suivantes.

sept changements apportés à la liturgie : 1° communion générale de tous les assistants ; 2° pas d'élévation de l'hostie ; 3° pas d'adoration du Saint- Sacrement; 4° communion sous les deux espèces ; 5° nulle commémoration de la Vierge ou des saints ; 6° un seul grand pain rompu et distribué au peuple par le célébrant ; 7° nulle obligation du célibat pour le prêtre Le reste

à peu près comme dans les Églises Romaines, et pour les ornements et pour les cérémonies1.

Les Béarnais suivaient avec intérêt ce mouvement religieux. Aussi ce fut sans aucune difficulté et même avec bonheur que Ton accueillit en 1539 la nomination de Roussel comme évêque d'Oloron, dignité qui le faisait président en second des Etats du pays. « Son élévation remplit de joie et la cour et le peuple du Béarn », elle fut chantée par les poètes comme un événement d'heureux présage.

Si quis verum hodie profitetur libère et audet

Proferre in lucem quae latuere diu...

Aut nemo, aut Russellus is est quem postera talem

Sœcula laudabunt et superesse volent2.

Par contre, ceux qui étaient persuadés que la Réformation ne pouvait s'accomplir qu'en dehors des cadres de la hiérarchie romaine, jugèrent sévèrement sa conduite, mais le nouvel évêque se promettait, sous la protection éclairée et libérale des souverains du Béarn, de poursuivre à Oloron l'œuvre que Briçonnet avait dû brusquement interrompre à Meaux. Il se proposait donc de répandre dans son diocèse des idées plus pures sur le Christianisme et d'y mettre l'Évangile à la place de la tradition.

Sa devise était qu'il fallait « nettoyer la maison de Dieu sans » la détruire ». Il se mit vaillamment à l'œuvre et au grand étonnement de son époque, prit au sérieux son apostolat. En effet, voici ce qu'en dit un historien catholique : « Sa vie estoit » sans reproche, sa meute de chiens et de lévriers estoit un

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