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Bordenave, p

de lever le camp : ne songeant pas même à prendre un repos nécessaire, il les poursuit avec son armée « merveilleusement lasse » et les atteint à Orthez où ils se sont réfugiés.

Aussitôt il attaque cette ville. L'affaire fut chaude. De Lusse et ses basques s'enfuirent et les soldats de la reine, après avoir passé le gave à gué, escaladèrent les murailles avec des échelles et des râteliers trouvés dans les faubourgs. Telle était la stupeur des gens de la place, qu'ils laissèrent ceux qui y avaient pénétré ouvrir les portes à leurs compagnons. Alors eut lieu une épouvantable mêlée. La lutte corps à corps dans les rues a quelque chose d'horrible : rien n'est épargné, ni l'âge, ni le sexe. Les prêtres ou les moines qui avaient été assez oublieux de leur caractère sacré pour prendre les armes, payèrent de leur vie leur acharnement dans la lutte. Ce furent du reste les seuls religieux qui furent mis à mort dans le Béarn : encore ne périrent-ils pas comme ecclésiastiques, mais comme belligérants.

Deux jours après, le château de Moncade, où s'étaient réfugiés tuus les chefs de l'armée d'occupation, ouvrait ses portes. Les prisonniers étaient dirigés sur Navarrenx, où le 21 août plusieurs d'entre eux furent arquebusés comme ils essayaient de s'enfuir. Toutes les villes se rendirent aussitôt, et le 23, Montgommery est à Pau où il assiste à un service d'actions de grâces présidé par un des pasteurs miraculeusement délivrés des mains d'Henri de Na vaille, Pierre Viret, qui se mit à commenter le Psaume cxxiv : « Notre âme s'est échappée comme l'oiseau s'est envolé du filet » de l'oiseleur. »

Il y aurait beaucoup à dire sur cette époque, dont les écrivains catholiques, et d'autres après eux, ont défiguré comme à plaisir les événements, en mettant sur le compte des protestants et de la reine Jeanne en particulier une foule d'atrocités.

D'abord, à ceux qui semblent trouver légitime que le roi de France ait entrepris contre la volonté de Jeanne de protéger le royaume de Navarre, je répondrai par une parole de Bordenave qui. fait prisonnier par les rebelles, affirme que leur dessein était « d'approprier la souveraineté de Béarn aux Français et à eux le domaine ».

Quant au massacre des sept seigneurs, compris dans la capi-

tulation d'Orthez, que des écrivains , se piquant d'impartialité, mettent sur le compte de Jeanne d'Albret, les faisant égorger sous les yeux de Montgommery, après un copieux banquet, servi dans la salle des gardes du Château, au moment où le soleil couchant illuminait de ses rayons enchanteurs le plus beau panorama du monde1, disons que si l'histoire n'a pas encore dit son dernier mot sur la manière dont les faits se sont accomplis, elle a établi d une manière péremptoire : 1° que Jeanne, alors à La Rochelle, ne connaissait pas encore la capitulation d'Orthez, à plus forte raison ne pouvait-elle donner des ordres concernant les chefs des catholiques. A la date du 5 septembre, Montgommery lui écrit de Tarbes : « C'est ici le » treize ou quatorziesme messaiger que vous ay envoyé et à » Messeigneurs les princes, du jour que je suis party de Castres, » sans avoir eu aucunes nouvelles ny responce de vous, fors » que par Messrs Sperien et La Roze qui arrivèrent hier. » — Donc, Montgommery n'avait eu aucun ordre de la reine pour cette exécution. — 2° D'après Bordenave, qui blâme ce massacre, il aurait eu lieu, non à Pau, mais à Navarrenx, non le 24 août mais le 21.-3° Enfin, rien n'établit que Montgommery lui-même ait eu aucune participation à ce meurtre. L'exaspération où les avaient plongés les spoliations, les indignes traitements et les massacres, dont avaient été victimes les sujets restés fidèles à leur souveraine, suffit à expliquer et non à excuser, comment quelques-uns se permirent sur ces seigneurs, qui étaient les fauteurs des troubles, une exécution terrible. C'était la loi Lynch qui leur était appliquée ; Montgommery fit de vains efforts pour que le Conseil souverain restât dans la modération 2. D'ailleurs, l'article de la capitulation d'Orthez, qui garantissait la vie de ces seigneurs, portait en même temps que les ministres retenus à Pau auraient la vie sauve. Or, un seigneur catholique, Henri de Navailles, seigneur de Peyre, gouverneur de Pau, du moment que Montgommery fut en Béarn, se mit à faire pendre de sangfroid les ministres et les fidèles serviteurs de la reine, ses

1. — L. T. d'Asfeld. Souvenirs historiques du Château de Henri IV, Pau, 1841. Seconde édition, p. 75, ss.

1 — Mllu de Vauvillier. Histoire de Jeanne d'Albret, tome II, p. 209.

prisonniers, et continua ses massacres après la capitulation d'Orthez. C'est ainsi que sept ministres lurent exécutés contre la clause de cette capitulation '.

Cela me semble réduire les proportions de ce qu'on a appelé la Saint -Barthélémy protestante, dont l'autre ne serait que des représailles ! Bref, n'oublions pas que nous sommes au wie siècle, que si des atrocités ont été commises par des soldats, il serait ridicule d'en faire remonter la responsabilité à la cause qu'ils représentaient.

Il est peu de mémoires qui aient été aussi attaquées par la calomnie que celle de Jeanne d'Albret. On en a fait une reine fanatique et cruelle. Mllc Vauvilliers l'a vengée en grande partie de telles affirmations, cependant beaucoup sont encore en vogue. On est étonné de nos jours, où l'histoire revêt un caractère d'impartialité inconnue jusqu'ici, de trouver chez des historiens sérieux des affirmations comme celle-ci, sur la réformation en Béarn : « Dès 1563, la messe était abolie sous peine » de mort ; les biens ecclésiastiques confisqués ; les images et » -les autels détruits 2. » Les faits précédemment cités suffisent pour réduire cette assertion à sa juste valeur.

Lorsque en 1620 les armées de Louis XIII rétablirent violemment le catholicisme en Béarn, une foule de légendes eurent cours au sujet des prétendues cruautés de la reine Jeanne, présentées tantôt comme des faits certains, tantôt comme des traditions populaires. On indique des places, des campagnes, des coteaux, des cavernes où des massacres auraient eu lieu. Rien ne justilie de telles fables, et les archives publiques, riches sur cette époque, ne font pas mention d'un seul procès fait à un religieux ou un laïque pour cause de catholicisme. Aussi le Père Mirassou, barnabite, a-t-il pu dire dans son Histoire des troubles du Béarn :i : « Il ne faut pas croire les traditions populaires du

1. — Voir au sujet des massacres des sept seigneurs : Revue Historique du Uni ru et de lu Sueur re, juillet 1882. Bulletin du Protestantwm Français, 34e année, p. 89 et suivantes. Les Huguenots dans h> Béarn et lu Navarre, Â. Communay, p. 69 et suivantes.

2. — Revue Historique du Béarn et de lu Navarre, juillet 1862. Invasion du Béarn par Montgommery et par Communay, p. 36.

3. — Histoire des troubles de Béarn, par 1»' IV Mirassou, Paris. \H\x.

» Béarn, qui prétendent qu'elle (la reine Jeanne) faisait préci- » piter tous les ecclésiastiques dans le Gave, à Orthez. Les » historiens n'en disent mot, mais elle punissait des rebelles, » des séditieux et des gens qui croyaient qu'on ne devait pas » lui obéir dans les choses temporelles, parce qu'elle était » hérétique. Cette maxime de ligueur était très accréditée de » son temps, et Henri IV, son fils, en ressentit les funestes » effets. S'il y eut des catholiques injustement mis à mort, il » est vraisemblable que ce fut à son insu et contre son gré : » comme il arrive dans des temps de trouble où les exécuteurs » des volontés des grands en font plus souvent qu'on ne leur » dit. » (Note sur Jeanne d'Albret.)

Son crime, aux yeux de l'Église, est d'avoir trouvé la satisfaction de ses besoins religieux directement dans l'Évangile, et d'avoir persuadé à son peuple qu'on peut être chrétien sans se soumettre au pape et à sa puissante hiérarchie.

Aussi a-t-on essayé de ternir sa mémoire, en l'accablant sous les traits de la calomnie. Mais, au-dessus de cet amoncellement de mensonges, sa grande âme se dresse noble et pure, et nous présente un des plus beaux caractères qu'ait produit l'humanité. Au milieu de la Cour impure que présidait. Catherine de Médicis, elle brille de tout l'éclat de la droiture et de la vertu, et son élévation morale fait un violent contraste avec la corruption et le vice sous lesquels s'éteignait la triste famille des Valois.

Dans ce temps où le pouvoir n'était qu'une école de plaisirs malsains, où l'on faisait litière de l'honneur de la France, Jeanne s'honorait en mettant le bien de ses sujets avant son intérêt personnel, et, en avance sur son siècle, malgré ses profondes convictions religieuses, elle pratiqua largement la tolérance, en respectant les opinions sincères, contraires aux siennes. Comme sa mère, elle n'était indifférente ni aux arts, ni aux lettres. Elle était fort instruite, en particulier dans les langues anciennes. Les richesses de cette belle nature ont été ainsi rendues par un de nos contemporains : « Artiste, poète, âme généreuse, elle » encouragea les lettres, ouvrit dans ses États des écoles pour » tous, protégea les victimes de l'intolérance et du fanatisme, » et dut à sa religion de devancer son siècle à tant d'égards.

» Elle parla, dans le conseil des rois1, le vrai langage de la

» réforme, humilia l'insolence des cardinaux el les prétentions

» des papes, fit respecter partout son caractère et sa foi, prit le

» beau rôle dans les guerres de religion et jeta dans la balance

» où se décidaient les destinées de la réforme, et sa grande

» âme, son génie et ses affections de mère. »

1. — Gaufrés. Bulletin du Protestantisme Français, tome III, p. 693.

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