CHAPITRE QUATRIÈME LES MARTYRS PROTESTANTS
DANS LE DIOCÈSE d'oLOROX
Serait-ce une loi fatale de l'histoire que tout progrès doive être consacré par un baptême de sang, et que toute noble cause ait ses martyrs ? L'église romaine, pour sauver de la damnation éternelle les âmes des malheureux qui se séparaient d'elle, n'a pas craint d'avoir recours à la force matérielle ; et lorsqu'elle ne pouvait vaincre leur constance, de les envoyer aux bûchers. Méconnaissant les principes élémentaires de la religion chrétienne, par un de ces retours dont l'histoire nous fournit des exemples, elle a incarné le génie de la persécution. En effet, renchérissant encore sur la Rome payenne par sa ténacité sans égale et sa vigilance sans relâche, elle a été plus implacable contre les protestants, que n'avaient été les Néron et les Dioctétien contre les premiers chrétiens. Les cruels empereurs de Rome, dans leur férocité de sang-froid, ne procédaient guère que par accès et non avec la méthode et la suite qui ont réduit et à peu près fait disparaître du sol français les églises réformées.
Imitant les chrétiens des premiers siècles, les protestants ont transcrit avec une scrupuleuse exactitude les derniers moments de leurs martyrs. L'imprimeur Crespin s'est appliqué à noter avec un soin extrême et une fidélité que confirment chaque jour les documents officiels, les souffrances de ces généreux confesseurs qui, intrépides en face des plus horribles tortures, allaient avec joie au devant d'une mort leur réservant d'éternelles félicités. Le martyrologe de la Réforme, dont la dernière édition
était de KM9, vient d'être réimprimé par les soins de la Société des Livres Religieux de Toulouse, qui, par cette publication, a bien mérité de nos églises1.
Oloron a fourni à la liste des martyrs du xvic siècle le premier nom béarnais. Frédéric Danville fut condamné à être brûlé vif à Paris en octobre 1558 2. Son crime était d'avoir pris part, le 4 septembre de cette même année, à une réunion nocturne, tenue dans la rue Saint-Jacques et composée de trois ou quatre cents personnes. L'église évangélique, à l'instar de celle des catacombes, obligée de se cacber pour célébrer son culte, y devait pour la première fois participer au sacrement de la Sainte Cène. L'assemblée fut découverte par des prêtres de la Sorbonne, qui ameutèrent la populace sous prétexte dune conspiration contre l'État. Le commissaire du Cbâtelet, accompagné de « force sergents », d'abord plein de compassion pour les pauvres assiégés, parmi lesquels se trouvaient « dames et demoiselles de grandes maisons », se montra d'une rigueur implacable dès qu'il sut qu'il s'agissait d'un culte clandestin. Tous ceux qui n'avaient pu s'enfuir avant l'arrivée du commissaire furent jetés en prison.
Nouveau rapprocbement avec l'église primitive : on accusait les protestants dans leurs réunions nocturnes de commettre des obscénités et même d'immoler des petits enfants. Dans une supplique à Henri II, on lui rappelle qu'au temps de Tertullien, les mêmes accusations étaient dirigées contre les cbrétiens. Dans leur impatience de voir exécuter ces pauvres gens, les foules se réunissaient à tout moment sur les places pour ne pas manquer un tel spectacle. A la fin de septembre, on procéda à l'exécution de trois prisonniers : un vieillard, un jeune homme
1. — Le titre exact des livres des martyrs est Histoire des Martyrs persécutez et mis ù mort pour lu rérité (te l' Franç/ile, depuis le temps des apostres jusque* ù présent (1619), par Jean Crespin.Le gros in-folio de 1G 19 contenant 861 folios chiffrés et 24 non chiffrés a été réimprimé en 3 volumes in-8° jésus, en caractères elzéviriens, sur deux colonnes et contenant 8 et i) cents pages chacun. Toulouse, 1885-89. Cet ouvrage, qui est le livré d'or du protestantisme français, est en vente au prix de 50 fr. Toulouse, Société des Livres Religieux, 7, rue Romiguières.
2. — Mentionné par l'abbé Menjoulet. Op. cit. H, p. 71, comme parent d'un membre du chapitre d'Oloron. 11 écrit d'Anville.
et une femme veuve de 23 ans, belle et riche qui, nouvelle Blandine, supporta avec une constance admirable les tortures de la question. Au moment de son supplice, la dame de Graveron avait quitté ses habits de veuve pour revêtir ses parures de mariée, « reprins le chaperon de velours et autres aecoustre- » ment de joye, comme pour recevoir cest heureux triomphe et » estre jointe à son espoux Jésus-Christ ». En présentant sa langue pour être coupée, elle dit : « Puisque je ne plains pas mon corps, plaindrais-je ma langue ? » Après qu'elle eût été flamboyée et étranglée, son corps fut réduit en cendres1. Le 2 octobre, un médecin et jun avoué subirent le même sort. Le 23, ce fut le lour de deux étudiants: un gascon, François Rabeziès d'Astafort en Condomois et un béarnais, Frédéric Danville d'Oloron, âgés l'un et l'autre de dix-neuf à vingt ans. On se disposait à en envoyer douze ou treize autres au supplice, quand Henri II, pour ne pas perdre l'alliance du comte Palatin et des cantons évangéliques de la Suisse, fit relâcher les autres prisonniers, à l'exception d'une trentaine, auxquels on arracha une abjuration.
Danville et Rabeziès soutinrent avec une fermeté remarquable les nombreux interrogatoires qu'on leur fit subir et où l'on employa tantôt la douceur, tantôt la violence. Danville nous en a conservé le récit dans une lettre qui se termine par cette anecdote : Appelé une dernière fois devant ses juges, ils lui demandèrent, vu qu'il était d'Oloron, s'il n'avait point entendu Maître Gérard Roussel. Sur sa réponse affirmative, ils ajoutèrent : « Puisque lui chantait la messe, pourquoi ne la recevezvous pas ? » « Il le faisoit pour retenir son évesché », répondit hardiment le jeune homme.
Le 22 octobre, ils endurèrent ensemble la question, où l'on s'efforça en vain de leur faire dire les noms de ceux qui étaient présents à l'assemblée: Rabeziès tout rompu, quoiqu'il ne pût se remuer, ayant « une espaule beaucoup plus eslevée que l'autre, » et le col tout tors »,pria ses frères de le mettre sur un lit et
1. — Tout ce récit est extrait de la Persécution de l'Eglise de Paris, rapportée par Crespin, Histoire des Martyrs, édition Toulouse, tome II, liages 542 à 583.
acheva d'écrire le récit de ses peines dans une longue lettre qui nous a été conservée. Voici comment il raconte leur torture : « Avant que m'attacher mes mains, le Conseiller me dit que je » lisse le signe de la croix, et que je me recommandasse à Dieu » et à la Vierge Marie. — R.Que je ne feroi aucun signe de croix » et ne me recommanderoi à autre qu'à mon Dieu, et que icelui » estoit suffisant pour me garentir et délivrer de la génie des » lions. El quand je fu tendu en l'air, je commençai à dire :
)) Vien, Seigneur, montre ton effort, » Que l'homme ne soit le plus fort, etc.
» Alors, dirent-ils : « l)i vérité, François, et nous te lairrons » ;
o et moi toujours de poursuivre à l'invocation et prière du
» Seigneur, tellement que de moi n'eurent mot qui soit. Et après
» avoir vuidé un seau d'eau, dirent les Conseillers: «Ne veux-tu
» rien dire ? » — R. « Je ne vous dirai autre chose. » — « Sus,
o qu'on le lasche et qu'il soit mis auprès du feu », dirent-ils. Et
» ainsi lasché je di : « Est-ce ainsi que vous traitez les enfans
» de Dieu. » Ainsi en firent-ils à mon frère Frideric Danville et
o eurent mesme response de lui que de moi. En quoi avons
» connu que nostre Dieu nous a assisté autant qu'à gens du
» monde. Car il vous faut penser que mon frère Frideric estoit
» bien malade ; mais le Seigneur nous a secouru, comme il nous
» a promis qu'il ne nous baillera point chose que nous ne puis-
» sions soustenir. Nous n'attendons que l'heure du Seigneur.
» Voila, Messieurs et treschers frères, ce que vous ai voulu
« mander touchant les traitemens qu'on fait aux enfants du
» Seigneur. Nous nous recommandons à vos bonnes prières, tant
» que nous serons en ce tabernacle. A Dieu.
» Après qu'ils furent retournez de la question, voici comment
» ils se portèrent ainsi (pie nous ont récité aucuns frères confes-
» seurs de Jésus-Christ qui estoyenl avec eux. Ils ne cessoyent
» de louer Dieu de son assistance. Frideric géniissoit souvent.
» et estant requis des autres prisonniers pourquoi il gémissoit
». ainsi: « Cè n'est pas, dit-il, pour le mal que j'endure, mais