Psaume IX. v. 20. Traduction ûc Clément Marot
» pour le mal qu'il vous conviendra endurer aussi bien que » nous. Toutefois, soyez forts, et ne soyez espouvantez, vous » asseurans de l'aide de ce bon Dieu qui nous a secourus comme
» vous voyez » et les consolait La nuit étant venue, ils
» s'esjouissoyent tous deux ensemble et se consoloyent l'un » l'autre par la méditation de la vie céleste et du mespris de ce » monde, chantant Pseaumes jusquesaupoinct du jour. Rebezies » s'escria deux ou trois fois : « Va arrière de moi. Satan. » Fri- » deric, estant couché auprès de lui, lui demanda : « Que vous » propose ce malheureux ? Vous veut-il destourner de la course ? » » Rebezies dit : « Ce meschant me propose mes parens, mais, » par la grâce de Dieu, il ne gaignerarien sur moi. »
Pauvre enfant qui se faisait un crime des légitimes regrets que lui causait le souvenir de ses parents, qu'en vain les juges lui avaient rappelés pour obtenir de lui une rétractation.
Mais reprenons le récit du vieux chroniqueur. « Le jour venu, » ils furent mandez pour aller devant Messieurs (les Conseillers » du Parlement) et cuidans recevoir sentence de mort, embras- » sèrent leurs frères, les exhortans de se préparer au combat ; » toutefois ils n'eurent point encores sentence pour ce coup ; » seulement on leur demanda s'ils ne vouloyent point déclarer » leurs complices. Ils respondirent que non. Après, s'ils vou- » lovent demeurer opiniastres en leurs erreurs ? « Nous n'avons » point, dirent-ils, soustenu d'erreurs, mais seulement la pure » vérité de Dieu, et, par la grâce de Dieu, demeurerons fermes » en icelle jusques à la mort. » Sans passer outre et sans sen- » tence, ils furent remenez contre leur attente, aucunement » contristez, pource qu'il sembloit que leur exécution fust » encore différée, d'autant, disoyent-ils, que ce jour ils se trou- » voyent, par la grâce de Dieu, bien disposez à endurer tous » tourmens. Mais aussi ne la firent-ils pas longue, car sur les » onze heures ils furent tirez du cachot et menez à la chapelle, » louans Dieu d'un cœur joyeux.
» Là, ils eurent sentence d'estre menez en des tombereaux en » la place Maubert, embaillonnez et estre attachez chacun à son » posteau, et, après qu'on les auroit estranglez, estre mis en » cendre. Incontinent on leur présenta des croix, mais les refu- » sèrent, disans qu'ils avoyent la croix de Jésus-Christ emprainte
» en leurs cœurs. Rebezies crioit à son compagnon : « Mon » frère, garde-toi de ces séducteurs. » Après que le bourreau » l'eut attaché aux boucles qui sont là, il demanda un peu de vin » pour se conforter, afin qu'il peust, comme il disoit, porter » plus patiemment le tourment qui lui estoit ordonné. Quand un » chacun se fust retiré pour disner, ils ne cessèrent de chanter » Pseaumes et louanges à Dieu, jusqu'à ce que les docteurs » arrivèrent qui leur rompirent leur chant ; l'un estoit Demonchi, » l'autre Maillard. Demonchi s'adressa premièrement à Rebezies » et le solicitait de se convertir. Rebezies disoit tousjours qu'il » n'avoit rien maintenu que la pure vérité de Dieu. Demonchi » oyant cela, comme forcené, print une croix de bois qui estoit » en la dite chapelle et lui fit baiser par force. Rebezies com- » mença de rendre grâces à Dieu, de ce qu'il l'avoit choisi pour » endurer le martyre pour la confession de son sainct nom, » et le prioit de lui vouloir pardonner ce qu'il faisoit (parlant » du baiser de la croix) « Car, ô seigneur, disait-il, tu vois » qu'on me le fait faire par force. » Demonchi se tourna vers r> Frideric, mais lui, le voyant approcher pour le tourmenter, >» lui dit : « Je vous prie, laissez-moi, j'ai assez respondu par » devant les juges en la Cour et à vous, ou à vos semblables, » que gaignez-vous de me vouloir soliciter de croire votre i transsubstantiation ? Voulez-vous que j'arrache Jésus-Christ » de la dextre de Dieu son Père ? » Là-dessus ils disputèrent » longuement sur la Cène, et le docteur voyant qu'il ne profi- » toit de rien, dit à Frideric : « Il y a si longtemps que ceux qui » ont soustenu votre opinion ont esté exécutez, et néantmoins » il n'y a eu aucun d'eux qui ait fait miracles, comme ont fait » les Apostre et les Saincts. » Frideric lui demanda s'il vouloit » de lui aucun signe. Il dit que non, et demeura muet. Maillard » prit la parole et dit : « Pensez, je vous prie, à ce que nous » avons dit : Je gage mon âme à estre damnée, s'il n'est »> ainsi. » Frideric respondit qu'il savoycnt le contraire être »> véritable et tendoyenl au vrai but auquel tous chrétiens » doyvent tendre.
• » Alors se retirèrent ces docteurs et eux furent menez hors » de la Conciergerie sur les trois ou quatre heures, embaillonnez. » Ils avoyent tousjours une face joyeuse et contenir, et ainsi
» qu'on prononçoit leurs arrests eu la cour du Palais, oyans » qu'ils etoyent condamnesz à estre bruslez, Rebezies, frappant » sa poitrine de sa main, fit signe à Frideric, et ainsi eslevèrent » ensemble les yeux au ciel, glorifians Dieu par signes extérieurs » de l'honneur qu'il leur faisoit. Quand ils furent arrivez au lieu » du supplice, un prestre présenta une croix de bois à Frideric » mais se retournant lui dit qu'il la portoit en son cœur. Puis » le prestre lui dit avec le peuple : « Voulez-vous point croire » en la Vierge Marie ? » Il respondit assez intelligiblement et dit » par trois fois : « Règne un Dieu seul. » Lors ceux qui estoyent » plus près de lui, crioyent que c'estoit un Luthérien meschant, » et il respondit : « Je suis chrestien. » Ils furent attachez chacun » à un posteau, l'un vis à vis de l'autre, et prioyent Dieu » ensemble, disans : « Seigneur, veuillez-nous assister aujour- » d'hui, à ce que nous ayons jouyssance de vie éternelle. » » Comme ils continuoyent la prière, quelqu'un dit qu'on les » despeschast. Frideric dit : « Je vous prie, laissez-nous prier » Dieu. » Après ils disoyent l'un à l'autre : « Rataillons, mon » frère, bataillons. Satan, retire-toi de nous. » Lors quelques-uns » s'escrièrent : « Les meschans, ils invoquent Satan. » Jean » Morel (martyr depuis de Jésus-Christ et lors estant encores en » liberté) se trouva là et respondit : « Je vous prie, escoutez ce » qu'ils disent, et vous orrez (entendrez) qu'ils invoquent le nom » de Dieu. » Ils se teurent, et entendirent qu'ils crioyent : « Veuilles nous assister Seigneur. » Incontinent après ils ren- » dirent leurs esprits au Seigneur doucement, et comme s'ils » n'eussent aucunement enduré. »
Une telle foi, une telle constance ne peuvent-elles pas être mises en parallèle avec celles de n'importe quel martyr de l'Église primitive ! Ces jeunes gens, distingués par leur capacité et leur intelligence, comme nous le voyons dans leurs réponses vraiment remarquables, loin d'être épouvantés par la torture et le plus horrible des supplices, considèrent comme une faiblesse indigne de chrétiens le moindre sentiment naturel qui aurait pu diminuer leur courage. En vain on cherche à obtenir d'eux une concession quelconque à la foi qu'ils ont répudiée, ou une dénonciation des personnes qui ont pu se dérober aux poursuites ; la pensée d'une telle lâcheté leur est totalement étrangère.
Vaillants, ils vont sans crainte au devant de la mort Ils savent mourir, car, par l'Évangile, leurs aines ont été affranchies des folles terreurs dont les hommes entourent ce moment suprême. Ils croient à la miséricorde absolue de Dieu qui, en vrai père, les veut recevoir auprès de lui à cause des mérites infinis de Jésus-Christ, leur seul recours. Ils n'ont pas besoin d'autres intermédiaires, et avec cette loi profonde ils repoussent connue des superstitions la messe et tous les moyens extérieurs que l'Église propose comme devant contribuer à leur salut. Enfin, comme les chrétiens des premiers siècles, la parole qui leur vient naturellement sur les lèvres n'est autre que celle-ci : « Je suis chrétien. » L'Église de Jésus-Christ, c'est-à-dire celle des martyrs, ne revit-elle pas complètement en eux. Dans l'incident suivant de son interrogatoire, Rabeziès nous découvre ses sentiments. Le président St-André s'exclame sur sa fermeté : « Hé ! » povre enfant, ne crains-tu point d'estre bruslé, comme les » principaux de ta compagnie ont esté ces jours passez à la » place M aubert ? » Ajoutant, selon la relation que le martyr lui-même nous a conservée, que « puisque j'avoi parens, si je ne » doutoi de les mettre en deshonneur à tout jamais? Sur quoi » le priai à jointes mains, et au nom de Dieu, qu'il me permis! » que je parlasse. Alors il dit : « Je permets que tu parles ; di, mon » ami. » « Monsieur, di-je, quant à ce que (vous m'avez dit, » et si je ne craignoi point, et si je n'avoi en horreur les » dangers, lesquels j'avoi à passer, comme mes frères, en » premier lieu, il m'est tout certain que tous ceux qui voudront » vivre en Jésus-Christ souffriront persécution, et que, quant à » moi, je me pouvoi bien préparer un gibet, ou semblable u tourment, si je vouloi soustenir sa querelle ; mais que tout » cela, et mort et vie, m'était gain au Seigneur. Quant au déshon- « neur de mes parens, le Seigneur nous a desja prédit que » quiconque aime son père et sa mère plus que lui, n'est pas » digne de lui. » Le Président ayant oui reste résponse : Jésus » Maria, qu'est-ce que veut dire aujourd'hui ceste jeunesse qu'ainsi elle se veuille l'aire brusler à crédit, i Si depuis 1521 des bûchers, dressés sur tous les points de la France, avaient dévoré des milliers de chrétiens réformés, ce ne fut (pie pendant l'occupation du Béarn par l'armée de Charles IX
que ce petit pays, jusque-là protégé contre les fureurs de L'intolérance et du fanatisme, fut le théâtre de semblables spectacles. Il est à croire que la mort courageuse de Frédéric Banville eut un profond retentissement dans sa ville natale, où le mot de Tertullien dut être encore une fois confirmé, si bien que le sang du martyr fut une semence de chrétiens évangéliques. Dans tous les cas, parmi les premières victimes de l'invasion étrangère, se trouva un ministre originaire d'Osse, du nom de Pierre de Loustau. En 1561, nous le voyons exercer le saint ministère dans la ville de Castre en Albigeois *, il était alors ministre à Lembeye 2, de concert avec Matthieu de Bédat3. Ils furent faits prisonniers par Gerderest et Peyre, qui s'étaient emparés de tout le Vic-Bilh, dont Lembeye était une des villes principales et avaient « saccagés tous ceux de la religion réformée ». A peine la ville de Lescar fut-elle envahie par les troupes de Terride, qui y commirent toutes sortes d'atrocités, qu'en guise de réjouissance publique l'on donna au peuple le spectacle hideux de l'exécution de ces deux ministres et d'un troisième, Jean du Luc, auxquels on avait joint Thomas du Blanc, diacre, et Benauges, notaire. C'était pendant la semaine de Pâques (avril 1569), d'après l'abbé Poeydavant, qui raconte qu'ils furent étranglés à Pau sur une potence dressée au milieu de la place4. Selon Crespin, ils « eurent le garrot, un soir après souper, dans la prison de » l'Evesché, sajis aucune procédure ni forme de jugement; » assistant avec risée à cette inique et cruelle exécution, Claude » Bégin, évesque d'Oloron, accompagné de tous les principaux ».
Bordenave ajoute que les corps de ces malheureux « furent » après portez et jettez dedans la rivière avec grandes risées » de toute cette compagnie, qui, forcenée du désir de changer de » Prince, rioit au milieu des cendres de ses concitoyens, et » dançoit insensée sur le tombeau de sa propre patrie6 ».
Oloron était une des premières villes du Béarn qui était tombée
1. — Histoire Ecclésiastique tir Bèze, éd. do Toulouse, t. I, p. 473.
2. — Lembeye, chef-lieu de canton des Basses-Pyrénées, au N. de Pau.
3. — M. Du Bedat exerçait son ministère à Mont-dc-Marsan en 1562. Voir T. de Bèze, Histoire Ecclésiastique, éd. Toulouse, 1882, t. II, p. 250.