‹ OsseChapitre 68 sur 132 · Bordenave, op. cit., p · texte numérisé non relu

Bordenave, op. cit., p

Dans l'examen de ces lois, il est nécessaire de se souvenir que nous sommes au xvie siècle et non au xix% que nos pères étaient bien moins que nous respectueux de la liberté individuelle, qu'ils ne comprenaient pas. Imbus du préjugé païen, que l'Etat a le droit de décréter tout ce qui lui plaît et que tout citoyen doit se soumettre à ses obligations, et habitués par suite de l'éducation catholique à courber la tête sous l'autorité religieuse sans discuter avec elle, ils ne craignaient pas de réglementer les menus détails de la morale privée et réussirent à constituer un peuple dont l'honnêteté, la rigidité et l'austérité sont la gloire de la Réforme. D'un autre côté, par le souffle largement libéral et démocratique qui la pénètre dans toutes ses parties, cette législation force notre admiration, tant elle devance son époque. Expliquons notre sentiment par un exemple : Certainement la loi qui prescrit d'assister au prêche, sous peine d'amende, nous étonne par sa rigueur, tandis que celle qui oblige les parents à faire instruire leurs enfants et assure des secours aux enfants pauvres, n'est-elle pas digne de tout éloge et ne met-elle pas le Béarn en avance de trois siècles sur la patrie française ?

Jeanne voulait faire de ses Béarnais un peuple religieux, un peuple instruit, un peuple honnête. Telles sont en effet les trois parties dans lesquelles son code est divisé. Tl est précédé d'un préambule où il est dit que le devoir des princes que le Christ a daigné éclairer du rayon de la pure lumière, est d'établir la morale évangélique. Aussi, « pour obéir au commandement de » Dieu même, pour le salut de tout un peuple, pour assurer la » paix publique et enfin pour satisfaire aux vœux et aux sollici- » tations des Etats du Béarn, légitimement assemblés, elle » établit ses ordonnances sur les écrits des prophètes et des » apôtres ». Ce préambule est suivi de la profession de foi des églises réformées de France, qui était aussi celle des églises béarnaises, laquelle venait d'être fixée au 7me Synode national, tenu à La Rochelle (7-11 avril 1571).

Cette confession de foi, très connue, contient quarante articles établissant la foi des églises sur Dieu, l'autorité de la Bible, la Trinité conformément au Concile de Nicée, le péché originel, le salut en Jésus-Christ, Dieu et homme, dont le sacrifice est suffisant pour le salut des pécheurs, salut accordé gratuitement aux

croyants, et par lequel ils sont régénérés, — le rejet de tout intermédiaire en dehors de cet unique Médiateur, — la vraie église, où la parole de Dieu est reçue et qui est gouvernée par des pasteurs, des surveillants et des diacres sous un seul chef, Jésus-Christ , — l'élection de tous les fonctionnaires de L'église, les sacrements ramenés aux deux seuls que Jésus-Christ a institués : le baptême et la Sainte-Cène, symbole de la régénération morale et de la vie unie à Jésus-Christ. Enfin l'obéissance à toute autorité humaine « moyennant que l'empire souverain » de Dieu demeure en son entier ».

Première partir : Pour que L'instruction religieuse trouve respect et foi, qu elle soit donnée par des bouches dignes de cette mission auguste : tout ministre sera soumis à un examen scrupuleux de doctrine et de mœurs, afin que « paissant leurs » troupeaux en piété et sainteté, ils attirent par leur exemple » les ignorants et les infirmes en la connaissance de Dieu ». Ils feront serment de se soumettre aux lois de l'Etat et aux magistrats qui en sont les organes, de maintenir l'honneur et l'autorité du prince, d'entretenir les peuples dans la paix et l'union. Les ministres élus seront honorés dans tout ce qui concerne les devoirs de leur ministère. Leurs armes seront la persuasion et jamais des punitions qui font gémir l'humanité. Si les ouailles sont tenues à la déférence pour les avis des pasteurs, ceux-ci doivent les donner « sans haine ni faveur ».

La connaissance des devoirs de chacun étant la garantie du bon ordre, ceux qui négligeront d'assister aux instructions données dans les temples seront passibles d'une amende qui de cinq sols pour les pauvres pourra s'élever jusqu'à cent poulies riches. En cas de récidive, l'amende sera doublée, une troisième désobéissance sera punie de prison. Celui qui négligera de faire la Cène1 sera banni pour six mois, s'il persiste dans sa rébellion on peut aller jusqu'à l'enfermer pour qu'il ne porte pas avec lui le scandale et le mauvais exemple.

Pour prévenir les schismes et les hérésies, il y aura un Synode national, au moins une fois l'an, auquel assistera le prince. Les

!, — Conférer avec la discipline ecclésiastique du pays de Béarn, titre vu, art. 5.

biens de l'Église seront administrés par un conseil de onze membres. La comptabilité sera sous le contrôle de la Chambre des Comptes.

Le soin des pauvres devra être une des parties les plus essentielles du ministère sacré, attendu que la charité « part et découle de la foi » et que vêtir et nourrir le pauvre, c'est nourrir et vêtir Jésus-Christ lui-même. Les vrais pauvres seuls auront part aux aumônes, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent se suffire. La mendicité est sévèrement interdite.

Deuxième partie : En outre des fonds d'aumônes, les biens d'Église serviront à entretenir les ministres et les écoles. Comme tous peuvent arriver aux charges et aux dignités, la source du savoir doit être ouverte à tous : au pauvre comme au riche. L'Etat se charge de donner l'éducation, même supérieure, aux enfants dont les parents ne sont pas en état d'y pourvoir. Les enfants qui ont reçu de Dieu une heureuse inclination seront, les garçons élevés à l'académie d'Orthez et les tilles confiées aux soins de femmes « sages et pudiques ». La première instruction est obligatoire ; comme le pain du corps, le pain de l'esprit est dû aux enfants. Après cette première instruction, les parents sont tenus de leur donner un métier qui assure leur existence. Nul ne doit rester oisif : « Tu travailleras six jours. »

Troisième partie : Quant à la pureté des mœurs, il est ordonné à tout Béarnais de se marier « s'il n'a reçu du ciel le don de » continence ». La promesse de mariage ne peut se faire que devant quatre notables, soit d'entre les parents, soit d'entre les diacres de l'église. Le mariage ne pourra se faire que trois mois après la publication de la promesse. Le mari doit habiter avec sa femme et ses enfants. L'abandon consommé sera passible de prison. « Encore que le divorce soit un remède misérable », il est permis en certains cas. Alin de pratiquer dans toute son étendue le commandement : « Tu honoreras ton père et ta mère », le consentement des parents est exigible pour le mariage, même quand il s'agit d'une seconde union à contracter. Tout individu convaincu de libertinage sera condamné au pain et à l'eau, pendant un mois pour la première et pour la seconde fois, à la troisième il sera banni à perpétuité.

Les assassins et les empoisonneurs sont punis de mort. Les

prétendus sorciers, traités comme de misérables faiseurs de dupes, seront punis du fouet et du bannissement perpétuel. En France on les brûlait encore à la fin du wn" siècle. Tout homme trouvé ivre dans an cabarel subira trois jours prison au pain et à l'eau et le cabaretier paiera cent sous d'amende au profit des pauvres.

Les excès du luxe sont interdits. L'on doit s'habiller en toute modestie à peine de cent livres d'amende. Tout discours, toute chanson déslionnête et impudique sont détendus sous peine de deux sous d'amende. Le sont également les danses « accompa- » gnées de contenances et gestes lascifs, appas et hameçons de » voluptés et dissolutions ».

La législation de Jeanne s'étendit jusque sur les morts. Le deuil est interdit, ainsi que « toutes clameurs excessives, vraies » façons payennes ». Les sépultures ne peuvent se faire dans les temples ni près des lieux habités, tous les tombeaux doivent avoir une marque uniforme : la cendre du riche est la même que celle du pauvre.

« Telles furent les ordonnances de la reine Jeanne, sous » l'influence desquelles, dit Mlle de Vauvilliers, les Béarnais, » régénérés, vécurent vertueux durant un demi-siècle jusqu'à » l'époque où Louis XIII, son petit-frls, crut devoir les anéantir » et les soumettre aux mobiles coutumes de la France 1 ! » Nous voyons, dans ce code, la confirmation du fait que la Réforme, loin de n'avoir été qu'un schisme, a été surtout une réaction contre la licence des mœurs qui déshonorait jusqu'au sanctuaire. Aujourd'hui nous ne comprenons plus l'immixtion de l'autorité civile dans le domaine privé', pas plus que l'intervention de l'autorité religieuse dans les affaires civiles, mais en dehors de ce mélange qui nous choque et qui doit être attribué aux mœurs de l'époque, qui n'admirera l'esprit largement démocratique et égalitaire de la reine Jeanne prescrivant, en 1571, l'admission de tous les citoyens aux charges publiques, l'instruction primaire obligatoire, dépouillant la sorcellerie de la consécration qu'elle recevait des bûchers, interdisant les inhumations près des centres habités ? Cette législation mettait le Béarn sur un pied bien plus

Page 1