Histoire de Jeanne d' AJbr et , tome II, p
avancé que la France, ce qui nous fait comprendre d'autant mieux la résistance acharnée des Béarnais, lorsqu'ils durent abandonner l'heureuse condition que leur faisait les lois de la « Bonne Beine » et cette foi évangélique à laquelle ils s'attachèrent cle tout cœur, pour subir les amères épreuves de la double servitude de la théocratie romaine et du despotisme de l'ancien régime.
Jeanne ne devait guère survivre à son œuvre. Elle quittait le Béarn quelques mois après, au milieu des témoignages de la plus profonde sympathie de tout son peuple. Elle y laissait son fils, lui recommandant d'assembler à Saint-Palais les Etats de Basse-Navarre et d'y confirmer de nouveau sa promesse faite aux catholiques de les laisser vivre paisiblement dans leur croyance, « ne leur demandant que leur amour1 », montrant par là qu'elle savait respecter et même honorer les convictions sincères et que l'accusation de fanatisme, dirigée contre elle, tombe complètement à faux.
Quelques mois après, elle mourait à Paris, à l'âge de quarantequatre ans. Le protestant d'Àubigné a dit d'elle : « Princesse » n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, » l'esprit puissant aux grandes affaires et le cœur invincible dans » les adversités. » Un catholique, l'abbé Le Laboureur, lui rend à son tour ce témoignage : « La princesse de son temps la plus » sage, la plus généreuse, la plus docte, la plus affectionnée au » bien de ses sujets; qui les a gouvernés avec le plus de douceur » et de prudence et qui avait dans son cœur la source de toutes » les vertus et de toutes les grandes qualités. »
Les faits s'unissent aux témoignages pour établir que le Béarn embrassa la Réforme sans ruse ni contrainte, comme la malveillance l'a trop souvent insinué et impudemment soutenu, et que dans ce mouvement religieux, la nation prit autant de part que sa Souveraine. L'on a reproché aux Etats de 4571, qui ont supprimé la religion romaine, de ne compter qu'un membre du clergé « l'imbécile » Arnaud de Foix 2, abbé de Lucq, et neuf de la noblesse. Ce reproche pourrait passer pour un éloge. Car le
1. — Mlle de Vauvillers. Hwt. de Jeanne d'Albret, tome II, p. 339. ±. — Menjoulet, op. cit., p. 132 et 136.
Tiers-État, dont les députés avaient été multipliés, représentait incontestablement la nation qui professait la même croyance que la reine. Jeanne ne fut que l'exécutrice des volontés nationales. Cela est si vrai que cette œuvre de Réforme subsista et se consolida après la mort de Jeanne d'Albref qui ne survécut que quelques mois à la promulgation de ses ordonnances. Celles-ci furent accueillies avec entbousiasme par le peuple entier. Seuls le Syndic Luger, quelques ecclésiastiques et le Baron de Lustt réclamèrent en faveur de la religion catholique'.
Ainsi, deux cent vingt ans avant l'Assemblée Nationale de la France, le Béarn eut sa constituante, où le peuple fit entendre sa voix au-dessus de celle des prêtres et des seigneurs. Mais cette indépendance pouvait être d'un exemple fâcheux pour la France, à laquelle il était uni par des liens qui allaient chaque jour devenir plus étroits. Comment tolérer que ces députés du Tiers aient osé mettre la main sur les biens du clergé et en disposer en faveur d'un culte que n'agréait point le roi très chrétien !
En effet, dès la victoire de Montgommery, les biens ecclésiastiques avaient été mis sous séquestre, ce qui en avait empêché la dilapidation. Ces biens, qui étaient beaucoup trop considérables pour les besoins de l'Église Réformée, étaient utilisés en outre pour le soin des pauvres : orphelins et veuves ; l'instruction publique, université d'Orthez et écoles, et pour l'entretien de la garnison de Navarrenx, place à laquelle le pays était redevable de son indépendance.
Les églises réformées, tout autrement organisées que les églises catholiques, étaient fort peu nombreuses. On n'en comptait qu'une seule par ville, dirigée par un seul consistoire : une seule aussi par division territoriale, aussi grande que nos cantons actuels. Le parsan d'Oloron n'en comprenait que dix. Celle d'Oloron était la seule qui eût deux ministres. Les autres étaient celles de Navarrenx. Monein, Luc, Josbaig, Castetnau, Arette, Osse, Bielle et Arudy -\ Les ministres recevaient pour leurs honoraires 450 livres tournois. De plus, un ministre allait prêcher aux Eaux-Chaudes pendant la saison des bains, c'est-à-dire