MINISTRE DE LA « PALAU HE DE DIU EN ASPE
L'admirable confession de Miramonde de Loustau, mourant pour la foi évangélique en 1569, nous montre qu'à cette date le peuple d'Osse avait embrassé la Réforme, et que les idées chrétiennes, remises en lumière par ce grand mouvement, étaient populaires dans notre village. Comment eut lieu la conversion des habitants d'Osse à la foi réformée? Nous ne possédons aucun fait qui puisse éclairer ce point important. Quelle part d'influence les instructions religieuses de 1 evêque Roussel ou de ses prédicateurs, le savant Amayrici ou le charitable Bertrand Ponteto, ont-elles eu dans ce mouvement? Fut-il plutôt dû, comme cela se vit souvent dans ces temps de crise, à l'adhésion du prêtre du lieu aux doctrines de la Bible ? Ou bien l'abbé laïque d'Osse, détenteur d'une dîme inféodée, et ayant le droit de patronage et de présentation en cas de vacance de la paroisse, aurait-il été lui-même gagné à la vérité évangélique et l'évèque Roussel lui aurait-il accordé la nomination d'un recteur selon son cœur ? Et quant à la date de cet événement, la présence à Castres, en 1501, du ministre Pierre de Lhostau d'Osse, sans doute élevé par Gérard Roussel, indiquerait-elle que, du moment qu'il allait prêcher au loin, son lieu d'origine était déjà acquis à la Réforme ? Autant de questions restant malheureusement sans réponse.
Quoiqu'il en soit, l'église réformée d'Osse ne devait pas tarder à se développer et à étendre son influence lumineuse dans toute la vallée d'Aspe, et Osse, soit par suite de son attachement déjà
ancien à la Réforme, soit pour toute autre cause, eut le privilège de devenir le domicile du ministre de la vallée.
En 1588, c'était apparemment un Aspois qui remplissait ces saintes fonctions. Gassie ou Gatiot de Latourette était peut-être originaire d'Osse, où ce nom est encore fort répandu. Peut-être pour faire ses études avait-il joui dune des cent bourses mises à la disposition des jeunes gens peu fortunés, qui pouvaient ainsi suivre, à l'académie d'Orthez, les leçons de ces savants professeurs, dont quelques-uns acquirent un renom considérable. C'était, en effet, une des gloires du Béarn que cette jeune université *. Établie à Orthez en 1566, elle avait été, après les troubles survenus en 1569, replacée à Lescar, où jadis Henri II et la reine Marguerite, « amateurs de religion, vertu et piété », avaient établi un collège « pour rejeter l'ignorance du milieu de tout leur peuple ». C'était ce collège que Jeanne avait transformé en une académie florissante, aux professeurs de laquelle, dans une ordonnance du 26 novembre 1571, elle rend ce beau témoignage : « Lesquels Dieu, par sa sainte grâce, a tellement bénis, » que par leur labeur et vigilance le dict collège a tellement » creu et aucmenté que la jeunesse en a retiré un grand fruict. » Rétablie à Orthez en 1579, Henri de Navarre l'érigea en université, en vertu d'un édit du mois de septembre 1583, et réleva au rang des autres institutions de cette nature établies en Europe. Ainsi poussé par le désir de favoriser les belles-lettres et la piété, il confirme les privilèges octroyés par sa mère à l'académie, et y ajoute le droit de conférer les grades de bachelier, licencié et docteur, pour toutes les facultés de sciences, de droit, de médecine et surtout de théologie. Il accorde à l'université une chancellerie et un sceau. Il institue un doyen pour présider les professeurs des diverses facultés ; des greffiers, appariteurs et huissiers pour le service intérieur; un imprimeur pour publier le fruit des travaux littéraires ; des maîtres, sous l'approbation du recteur et du principal. En outre, il accorde des avantages aux libraires et imprimeurs qui voudront s'y établir. Enlin, il constitue une bibliothèque qui doit être pourvue des livres de
1. — Voir Bulletin Histoire du Protestantisme Français, tome III, p. 283.
tous genres publiés dans toutes les langues, et qui, chaque année, doit être enrichie de tous les ouvrages nouveaux qui paraîtront. Tout cela, est-il dil, « afin qu'il ne puisse manquer aucun lustre à notre académie 1 ».
C'était donc dans ce milieu intellectuel et peut-être au moment le plus prospère de notre Université Béarnaise, que Gassie de Latourette y fit ses études. Placé par le synode à la tète de l'église d'Osse, sa haute culture, son esprit large et conciliant, lui avait conquis l'estime et l'affection de tout le pays. Il Inter* vint plusieurs fois comme arbitre et conciliateur dans divers procès, de telle façon que les registres de notaire de la vallée dWspe, déposés aux archives des Basses-Pyrénées, nous ont révélé son nom et sa qualité de « minisire de la Parole «le Dieu en Aspe ».
On s'étonnera peut-être qu'un seul ministre eût suffi pour une population aussi considérable que celle de notre vallée. Il faut le dire, malgré les avantages que leur offrait l'Université d'Orthez, où ils faisaient de très fortes études, les ministres n'ont jamais été très nombreux en Béarn et nous pouvons dire ici que le talent et la science suppléaient au nombre. Pour pourvoir au travail considérable que lui imposait sa grande paroisse, le ministre d'Osse devait nécessairement avoir recours à des aides, que la discipline des églises réformées du Béarn 2 appelle catéchistes. Osse en était sans doute le foyer. C'étaient les jeunes gens de l'endroit qui, instruits dès l'enfance dans la connaissance de l'Écriture Sainte, étaient chargés par le pasteur d'aller lire les prières et donner les instructions religieuses là où lui-même ne pouvait se trouver le dimanche. Quant au ministre lui-même, il allait accomplir les devoirs de sa charge tantôt dans un village, tantôt dans un autre. Les services se faisaient
1. — Voir sur l'ancienne université d'Orthez, l'étude de M. le pasteur Lourde-Rocheblave, Bulletin Prot. Français, 1855. — Joseph Coudirolle, Etude sur V Académie d'Orthez, Orthez, 1885. — A. Planté, V Université protestante du Béarn, Pau, Léon Hibaut, 1886. — Paul de Félicc Les lois collégiales de l'Académie du Béarn (1568 1580). Musée pédagogique, 1889. — Et L'on/tienne Université du Ui'uru, liulletin l'n>t. l i ane, mai
2. — Voir La Discipline Ecclésiastique du pays dé Béarn, publiée par Ch. L. Frossard, pasteur. Paris, Grassart, 1877, p. 54 et 04.
en langue béarnaise, et Ton chantait les Psaumes traduits dans ce langage par le ministre Arnaud de Sallette. Les baptêmes 1 et les mariages 2 s'accomplissaient le dimanche où le pasteur prêchait dans l'église du lieu. C'était avant la prédication qu'avaient lieu ces cérémonies. Il fallait excepter les dimanches où la cène était distribuée, ce qui avait lieu quatre fois par an, aux fêtes de Noël, de Pâques et de Pentecôte, et le 1er dimanche de septembre. Dans le commencement, on tolérait l'abstention de ceux qui refusaient de s'en approcher « par infirmité et ignorance 3 » ; ceux qui, après avoir longtemps fait partie de l'église, refusaient de communier « par mépris», après plusieurs admonitions, étaient retranchés du corps de l'église. On le voit, le ministre de Latourette avait surtout à accomplir dans la vallée d'Aspe ce que nous appelons une œuvre d'évangélisation, dans laquelle il était aidé par une jeunesse active et dévouée, que lui fournissait le village d'Osse.
Sa science et son dévouement lui attirèrent rapidement la considération de tous les habitants de la vallée.
Nous en voyons la preuve, d'abord dans un procès entre Gaillard de Trésaricq et sa fille au sujet d'un partage de terre. Son arbitrage, favorablement accueilli, met d'accord les parties. La sentence fut définitivement rendue àBedous le 12 juin 1588 4.
Ensuite, dans un procès bien plus considérable, un différend s'était élevé entre les communautés d'Accous et de' Lées-Athas au sujet du territoire appelé le salhet (la saulnaie), traversé par le gave d'Aspe5. Les déplacements fréquents de ce cours d'eau, aux époques de crues, sont souvent cause de contestations entre les communes riveraines, au sujet de portions de terrains, parfois considérables, transportées dune rive à l'autre par l'effet des caprices du torrent. La commune d'Accous réclamait l'entière jouissance de ce territoire. De là un procès que le sénéchal d'Oloron avait tranché en faveur de Lées-Athas. Les