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LE BÉARN PROTESTANT

C'est clans la plénitude de sa souveraineté, que la nation béarnaise, préparée de longue main à une telle évolution, et par l'influence de deux reines, Marguerite de Valois et Jeanne d'AIbret et par les bienfaits d'une instruction populaire largement répandue, avait adopté la religion réformée. Depuis la crise de 1o60, où le catholicisme avait revêtu aux yeux des citoyens du Béarn, passionnés de liberté, le symbole de l'oppression étrangère, ils avaient répudié cette forme religieuse. Le temps n'était pas encore venu où la foi est une affaire individuelle et privée.

Aussi, pour ce peuple fier et indépendant, la Réforme était un étendard national, autour duquel les vrais patriotes se serraient toujours davantage, à mesure que l'influence absorbante de la France se faisait de plus en plus sentir. Mais les croyances individuelles ne se transforment pas par un édit, et le catholicisme, pour n'être plus professé en Béarn, continuait d'avoir des partisans secrets. Étaient-ils aussi nombreux que le prétendent les auteurs catholiques? Cela semble contestable, et les éléments manquants, il est impossible de donner à cet égard des chiffres précis. Ces catholiques étaient quelques familles de la noblesse ou les habitants de quelque campagne reculée. Dire qu'ils constituaient la majorité des Béarnais est une affirmation gratuite, que contredit la simple exposition des faits l.

Du reste, les Béarnais semblent avoir pratiqué la tolérance religieuse. L'jon ne tarda pas à révoquer les luis qui excluaient

t. — L'intendant Pinon disait qu'à cette époque ce qui restait de catholiques était si peu considérable qu'ils n'osaient faire acte de culte.

les catholiques de toutes les fonctions le conseil souverain seul devait n'être composé que de réformés (1S76). Et si l'Edit de Fontainebleau qui, en 1599, rendait aux catholiques béarnais l'exercice de leur religion, excita quelque mécontentement, c'est moins par intolérance que par la crainte des complications que des évèques catholiques ne manqueraient pas de susciter dans les affaires du Béarn.

En effet, pour complaire au pape, Henri IV avait nommé deux évêques; il crut suffisant, pour satisfaire aux besoins religieux, de nommer deux curés par Parsan, douze pour tout le pays, tant le nombre des catholiques était réduit. Il est vrai que les patrons catholiques purent aussi présenter des prêtres aux bénéfices. Mais, étant presque tous rattachés à la Réforme, le catholicisme tira peu de profit de cette clause de l'Edit 2.

Alors commença une lutte vraiment étrange. D'un côté, un peuple libre et indépendant, sachant et voulant se gouverner lui-même, habitué depuis des siècles à jouir des plus grandes libertés politiques; et de l'autre, deux évèques dont l'objectif est d'arracher les biens de l'église à ce peuple qui, ne professant plus la foi catholique, s'en est attribué la libre administration. Grâce à la munificence du roi de France et aux riches largesses de rassemblée générale du clergé, ils parviennent à multiplier les lieux de culte, à racheter les églises, à rétablir les pèlerinages, à entretenir des missionnaires par tout le pays. Et tous ces moyens ne donnant que des résultats insuffisants, vu la grandeur des efforts, ils vont, pour arriver à leurs lins, jusqu'à sacrifier l'indépendance du Béarn et à porter une main sacrilège sur la liberté de la patrie. Réduire cette contrée en province française, en renversant son gouvernement libre, sera bientôt, dans leur conviction, le seul moyen de recouvrer les biens ecclésiastiques, objets de tant de regrets et de tant de convoitises.

Ah ! si, comme on le prétend, le Béarn fut resté secrètement catholique, comment expliquer les événements qui suivirent la mort de Jeanne d'Albret? Jamais époque ne fut plus favorable à la libre manifesta! ion des sentiments de ce peuple. La cour de

I. — Menjoulet, op. cit.. tome II. p. 153. 1. — Menjoulet, op. cit., tome II. p. 17U.

France ne lui aurait certes pas ménagé son appui. Et si ce pays ©ût été opprimé par une minorité factieuse, l'occasion était on ne peut plus favorable pour retrouver l'indépendance perdue, mais l'histoire impartiale ne peut ici que constater que la nation béarnaise s'était entièrement détachée du catholicisme et, avec la puissance qu'exercent sur les âmes les fortes convictions, avait librement adopté la foi réformée et les ordonnances ecclésiastiques de la reine Jeanne.

Du reste, elle ne tarda pas, quelques mois après la mort de cette princesse, à être mise en demeure de se prononcer sur la forme ecclésiastique sous laquelle il lui convenait de vivre. A ta suite de l'horrible massacre de la St-Barthélemy, où à peu près tous les seigneurs Béarnais de la suite du roi de Navarre furent assassinés et où le roi lui-même ne dut sa conservation qu'à une conversion forcée, un édit fut rendu en octobre 1572, rétablissant la religion catholique en Béarn. Gramont qui, à l'exemple de son maître, avait abjuré La Réforme, pour conserver sa vie, fut chargé par lui d'aller imposer aux Béarnais l'obligation de renoncer à leur religion.

La nouvelle du massacre et celle de la conversion du roi excita en Béarn une vive indignation. On pouvait craindre que les protestants usassent de représailles sur les partisans de l'ancien culte. Rien de semblable n'eut lieu. A Pau, l'on se contenta d'expulser les catholiques les plus influents « sans piller ni molester ». Par contre, on fortifia toutes les places et Ton se disposa à faire bonne contenance contre ceux qui voudraient porter atteinte à l'indépendance du pays *.

Par l'édit du 16 octobre, il était enjoint aux ministres de sortir du pays, à moins de se convertir. Les évoques, abbés, curés, étaient remis dans tous leurs privilèges et dans les biens qu'ils avaient autrefois possédés, et il était défendu a qui que ce fut de rappeler le souvenir du passé et d'en prendre occasion de troubler la paix publique. Aussitôt une assemblée se réunit, composée des chefs de la nation 2. Elle décide « qu'en attendant

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