Henri Martin. Hist. île Frmù ■■. lame IX, p
sa pieuse mère et de l'amiral Coligny viennent troubler son sommeil. Un soir, deux de ses serviteurs, les seuls qui eussent conservé un cœur huguenot et qui méditaient de rejoindre leurs amis, entendirent le roi soupirer dans son lit et chanter un verset du psaume 88 :
« Tu as écarté de moi Ma compagnie plus privée Si que ma personne est privée De tous amis en cet esmoi ; Car au milieu de mon angoisse Je ne voi nul qui me connoisse. »
L'un d'eux, Agrippa d'Aubigné, s'écrie tout joyeux : « Sire, » il est donc vrai que l'Esprit de Dieu travaille et habite encore » en vous. »
A quelque temps de là, Henri allait courre le cerf à Senlis. D'Aubigné se présente devant lui : « Sire, il est temps de sortir » des ongles de vos geôliers pour vous jeter dans le sein de vos » vrais amis et serviteurs. » — « Il ne m'en faut pas tant pour » me décider », dit le prince. Des chevaux étaient tout prêts. Ils partent, courent toute la nuit à travers des forêts et peuvent sans encombre atteindre Alençon, où l'arrivée du roi de Navarre cause la plus grande joie. Il assiste au prêche, où il entre pour présenter au baptême l'enfant de son médecin Caillard. L'assemblée entonne le psaume :
« Seigneur, le roi se réjouira D'avoir eu sa délivrance. »
Ce verset, indiqué avant que l'on sût l'arrivée du roi, fut chanté avec enthousiasme.
Deux cents gentilshommes viennent aussitôt rejoindre Henri de Navarre, qui se rendit à Saumur. Quand il eut passé la Loire, il s'écria : « Loué soit Dieu qui m'a délivré. On a fait mourir la » reine, ma mère, à Paris, on y a tué monsieur l'amiral et tous » mes meilleurs serviteurs. On n'avait pas envie de me mieux » faire, si Dieu ne m'eût gardé ; je n'y retourne plus qu'on ne m'y » traîne. » Puis, causant à sa manière accoutumée : « J'ai laissé,
» dit-il. à Paris, la messe et ma femme. Pour la messe j'essaye- » rai de m'en passer, mais ma femme, je veux la revoir. »
Hélas, l'influence pernicieuse de la cour des Valois avait altéré profondément chez lui la droiture de son caractère et l'attachement à la vérité. — Son mariage n'avait fait que l'encourager dans sa vie de débauche et, amateur de plaisirs, la religion n'était guère de son goût. S'il haïssait la messe, le prêche n'avait pas pour lui grand attrait. Les politiques ou mal contents travaillaient à l'empêcher de rentrer dans l'église (étonnée, insistant pour que, héritier présomptif de la couronne, il n'affichât point une croyance antipathique à la majorité de la nation. Aussi ce n'est que trois mois après qu'il revint officiellement au protestantisme. Après l'édit de Beaulieu, Henri III, retenant la reine de Navarre, laissa partir Catherine de Bourbon. Celle-ci, obligée depuis quatre ans de professer une religion qu'elle n'acceptait point, se rendit au prêche dès son arrivée à Chàteaudun. Son frère vint au devant d'elle jusqu'à La Rochelle, où ensemble ils firent pénitence publique d'avoir été par menace réduits à la religion romaine.
Les événements favorisaient la cause protestante. La cour, n'ayant ni hommes ni argent, avait proposé la paix à des conditions qu'on n'aurait pu espérer si peu de temps après la St- Barthélemy.
Un édit royal reconnaissait le libre exercice de la religion dans toutes les villes du royaume Paris excepté . Il accordait l'admission des réformés aux emplois publics, l'institution de tribunaux mi-partie de catholiques et de protestants, huit places de sûreté, l'ouverture d'écoles et la tenue des synodes. Il réhabilitait la mémoire de Goligny et désavouait les excès et désordres de la St-Barthélemy comme advenus au grand regret du roi. amnistiait les condamnés et les proscrits et indemnisait, par une exemption d'impôts, les veuves et les orphelins des victimes.
Cet édit de Beaulieu, appelé aussi paix de Monsieur, à cause du rôle qu'y joua le duc d'Aleneon, allait susciter une réaction formidable qui prit corps dans l'organisation de la Sainte-Ligue. Les États Généraux, élus sous l'inspiration des chefs ligueurs, proclament l'extermination de l'hérésie, au risque d'ensanglanter de nouveau laj France, et le roi de Navarre, non seulement
comme chef du parti réformé, mais aussi comme premier prince du sang et héritier présomptif de la couronne, reste à la tête de l'armée huguenote, tandis qu'il confie à sa sœur la régence de ses états.
« La sage administration de Catherine justifia le choix du » prince ; point de murmures, de révoltes, de guerres sous son » gouvernement ; et, tandis que la France était en feu, les États » de Navarre, soumis aux sages lois de la reine Jeanne et ren- » fermés dans les bornes de la plus sévère neutralité, jouis- » saient d une tranquillité profonde. Catherine fut adorée des » Béarnais....
» Elle avait les grâces, l'esprit, les talents de sa mère et de » son illustre aïeule, Marguerite de Valois. Elle avait aussi » hérité de leur popularité et de leur amour pour les arts ; » elle était douée, comme elles, d'une bonté singulière. Elle » jouait bien du luth, chantait encore mieux. Elle était fort » habile dans la connaissance et l'usage des langues vivantes ; » le latin lui était familier ; elle écrivait le français d'une » manière remarquable, surtout en vers : elle fit même un » poème dont on a conservé le souvenir et qui était estimé dans » son temps....
» Sa loyauté commandait la confiance des Béarnais, au point » qu'à titre d'emprunt et sur la foi d'un simple billet signé de sa » main, elle en obtenait de grosses sommes d'argent, qu'elle » envoyait à son frère pour l'aider à triompher de la Ligue 4. »
La religion réformée était seule pratiquée en Béarn, où les cérémonies du culte catholique étaient formellement interdites. Ceux qui refusaient par conviction d'assister au nouveau culte étaient rares, mais contre eux l'on était impuissant et s'ils avaient été assez nombreux, ils auraient pu donner de l'inquiétude à ceux qui dirigeaient les affaires du pays. Poeydavant cite le trait suivant : « Navarrine Lacompagnole de Bérenxnégli- » geait ses devoirs religieux, de concert avec son mari qui était » catholique secret. Après plusieurs admonitions restées sans » effet, ou la fait comparaître devant les anciens du consistoire. » Elle avoua que son absence du culte provenait de ce qu'elle
1. — M"e Vauvilliers, op. cit., tome II, page 4G0 et suivantes.
i avait contracté un mariage clandestin devanl un prêtre cnllm- » li(|iie, parce qu'elle pensait que la bénédiction nuptiale donnée i autrement ne suftisait pas à ses yeux. On la somma de dédia* » rer qu'elle voulait vivre selon l'église de Jésus-Christ et non » suivant la papauté, elle s'y refusa obstinément et l'affaire en » resta là. »
Il est bien évident que l'intervention du magistrat n'a jamais ébranlé des convictions sincères. Malheureusement, ce principe si simple n'était alors guère compris et ceux qui estimaient avoir la vérité croyaient avoir le droit de l'imposer à tous. Lorsque la reine de Navarre vint à Pau, elle ne put, dit-on, avoir un endroit privé pour faire dire la messe. Elle qui n'était guère plus dévote dans sa religion que son mari dans la sienne, outrée de cette intolérance, réunit secrètement, dans une voûte située sous la salle des gardes du château, quelques catholiques de la ville, et y fit célébrer la messe le jour de la Pentecôte. On alla jusqu'à poursuivre ceux qui avaient pris part à un culte prohibé et Marguerite exaspérée obtint du roi de quitter « ce petit Genève ».
En vain voulut-on couvrir ces rigueurs en invoquant celles que l'on montrait en France contre les protestants. On ne peut se défendre d'être affligé de voir ceux qui, sur tant de points, avaient remis en lumière la vérité évangélique, en méconnaître le véritable esprit. Cette opposition qui, parait-il, se traduisit par des amendes et des emprisonnements, était fort maladroite, car elle ne pouvait que fortifier le parti catholique qui, tous les jours, allait en s'affaiblissant.
La conversion d'Henri IV lui donna un regain de vie. Voici comment la juge un chèque qui y assistait : « J'eusse trouvé » aussi bon et meilleur, que le roi fut demeuré dans sa religion, » que la changer comme il fait ; car en matière de conscience, » il y a un Dieu là-haut qui nous juge, le respect duquel seul » doit forcer la conscience des rois, non le respect des royau- » mes à couronnes et la force des hommes, je n'en attends que » malheur1. » Le roi, en s'inclinant par pure forme devanl une religion qu'il n'acceptait pas, a appris à ses successeurs et à la
1. — Mémoires de L'Estuile. juillet L893, cité par Puaux, t. IV. p. 4f».
nation française à considérer le catholicisme comme un élément indispensable au maintien de la couronne et de la puissance nationale, ce qui fut la source d'épouvantables malheurs. Si, grâce à son éducation protestante, ce roi, jugeant sainement ce qui était nécessaire pour le bien de son peuple a pu, au moyen des grandes réformes qu'il a introduites, rendre à son pays tombé dans un état de ruine déplorable une prospérité et une grandeur jusque-là inconnues en échangeant « Paris contre une messe » et en faisant si facilement « le saut périlleux », il apprit à la France et au Béarn à se jouer des choses saintes et à faire balancer sa conscience suivant l'intérêt du moment, exemple funeste s'il en fût et qui contient en germe toutes les erreurs politiques de la France moderne. Après lui, son fils réduira par force les protestants du Béarn, son petit-fils révoquera TÉdit de Nantes, et plus tard le peuple, élevé dans le mépris des convictions sincères, mettra à mort les prêtres refusant en 1792 de prêter serinent à une constitution civile blessant leurs convictions catholiques.
Vers la fin de 1592, Catherine de Bourbon, rappelée auprès de son frère, quitta le Béarn. Elle avait toujours persisté dans la religion réformée et sut résister à tous les efforts que Ton fit pour la convertir, répondant résolument : « Je ne quitterai » jamais une religion dans laquelle j'ai été nourrie, ne serait-ce » que par respect pour la mémoire de ma mère, dont je tiens » la vie et toutes les actions inimitables », ou encore : « Je ne » serai jamais d une religion où il me faudrait croire que ma mère est damnée1. »
Elle avait, dès sa jeunesse, conçu une profonde affection pour son cousin Charles de Condé, comte de Soissons, qui l'aimai! éperdument, mais Henri s'opposa à cette union par raison d'état. D'ailleurs, jamais princesse n'eut plus de prétendants, Henri III, Philippe II, Charles III de Lorraine, Charles de Savoie, Chrétien prince d'Analt, Jacques Stuart d'Ecosse, sollicitèrent en vain sa main. Enfin, Henri décida de la marier avec le duc de Bar, et les volontés du roi étaient des ordres pour sa sœur, qui l'aimait d'une affection que l'on a comparée à celle de Marguerite d'Angou-