M"" de Vauvilliers, t. II. p
léme pour François Ier. « Néanmoins l'extrême attachement des » Béarnais, dont elle recevait des témoignages les plus tou- » chants, la profonde émotion qu'elle éprouva au moment de » partir, soulevèrent dans son cœur de sinistres pressentiments. » Comme sa mère, elle pleura amèrement en disant adieu à ce » peuple qui se pressait autour d'elle pour la voir encore une » fois. Dans ce moment, une pauvre femme béarnaise s'approcha » et Lui dit, en fondant en larmes : « Ah, Madame, pla vedem » Panade como de voste mai ; mes non veyan pas la tournade1. » » Ce triste présage augmenta la douleur publique et la profonde » émotion de Catherine. »
C'est en 1398 qu'eut lieu le mariage de cette princesse. Le pape refusait d'envoyer les dispenses nécessaires et Henri, pour aller au plus court, pria l'archevêque de Rouen de le célébrer au Louvre. « Ma présence, disait-il, est plus que toute autre solennité et mon cabinet est un lieu sacré. » Elle vécut cinq ans avec son mari et resta jusqu'à la fin fermement attachée à sa foi, qu'elle avait la liberté de professer à la cour de Lorraine. Elle fut la dernière des grandes dames du sang royal qui appartinrent à la Réforme.
Henri IV l'avait remplacée, en 1593, dans le gouvernement du Béarn, par le duc de Laforce, auquel il avait donné le titre de vice-roi de Navarre.
Jacques-Nompar de Caumont, duc de Laforce, que Louis Mil tenait pour lé capitaine le plus expérimenté de son temps, avait quatorze ans lorsque le jour affreux de la Saint-Barthelemy. ayant vu massacrer son père et ses frères, il eut le sangfroid de se coucher au milieu des morts. 11 échappa ainsi à cette horrible boucherie. Dès qu'il put porter une armure, il combattit sous les ordres du roi de Navarre qui, après la bataille de Coutras où il s'était signalé, lui confia le gouvernement de la Basse-Guyenne et en 1593 celui de la Navarre, à la tète duquel il resta vingt-sept ans. Il mourut pendant les troubles de la Fronde, après avoir écrit ses mémoires, qui ont été recueillis et imprimés à Paris par le Marquis de La Grange en IXî:{. Le pas-
1. — Ah, Madame! nous voyons bien le départ comme pour votre mère, mais nous ne voyons pas le retour. M"' de Vauv illier s, t. II. p. 162.
leur De Barthe, qui l'assistait à ses derniers moments, affirme que « la religion réformée perdit en lui le plus dévot, le plus » zélé, le mieux instruit qui puisse sortir d'une telle naissance ». Le Béarn trouva en lui un vaillant défenseur de son indépendance, qui se laissa plutôt dépouiller de son gouvernement que de prêter une main sacrilège à ceux qui anéantirent les libertés de ce beau pays.
Cependant le roi, par l'acte d'abjuration qui lui avait gagné les politiques, était entré dans un engrenage de concessions dont il dut subir jusqu'au bout les exigences implacables. Après avoir renoncé « à toutes hérésies contraires à 1 église catholique, apos- » tolique etromaine », il dut, lors de son sacre, le 27 février 1594, promettre de « chasser de sa juridiction et terres de sa sujétion, » tous hérétiques dénoncés par l'église », promesse qui remplit d'effroi les huguenots qui l'avaient porté au trône. Mais il devait encore aller plus loin. Les ligueurs s'obstinaient à ne pas reconnaître son autorité tant que n'était pas accomplie sa réconciliation avec le Pape ; celui-ci la lui fit chèrement payer. Henri dut, bien à contre cœur, promettre entre autres choses le rétablissement du culte catholique en Béarn, la restitution au clergé romain de tous les biens d'église et l'exclusion des réformés des charges publiques. Il passa par tout ce qu'on voulut, se promettant bien de ne tenir que ce qui lui plairait. Avant tout diplomate , il disait : « La nécessité qui est la loy du temps me faict » ores dire une chose, ores l'autre1. » Ce qu'il* ambitionnait, c'était d'être maitre dans son royaume, où personne n'avait à voir que lui-même. Quand il crut être arrivé à son but, alors sans tenir compte des engagements qu'on lui avait imposés lors de son abjuration, de son sacre ou de sa réconciliation avec le Pape, il travailla à pacifier son royaume par l'application sincère de la tolérance religieuse.
L'édit signé à Nantes en avril 1598 et qui ne fut enregistré par le parlement que dix mois après, accordait aux protestants la pleine liberté de conscience dans le for intérieur ; l'exercice
1. — Paroles du roy du mardy xvic febvrier 1599, à MM. de la court du parlement- ftuïletin de /<> Société de l'Histoire du Protestantisme Français, W aimée, page 135.
delà religion dans les lieux où elle était établie en 1801 al dans les faubourgs des villes, une chambre de ledit à Paris, quatre académies et un certain nombre de places de sùreié.
« Cet édit me crucifie », s'écria le pape lorsqu'il en apprit la Vérification. « C'est le plus mauvais qu'on puisse imaginer, puis- » qu'il permet La liberté de conscience à tout chacun, e%t ce qui » est la pire chose du monde, c'est qu'il permet l'épreuve partout. » Cet édit, fait sous mon nez, est un affront qui n'est pas moins » injurieux pour moi que si on m'avait fait une balafre1. » Le roi, pour l'apaiser, donna aux catholiques du Béarn l'édil de Fontainebleau, qui leur rendait le libre exercice de leur culte.
Quelle était, lors de l'apparition de cet édit, la situation du Béarn où, pendant trente ans, le culte réformé était le seul autorisé? Des écoles y semaient à tlot l'instruction parmi le peuple et, au-dessus d'elles, brillait d'un éclat toujours plus considérable l'université d'Orthez. La moralité croissait, en même temps que les libertés publiques se développaient de toutes manières, si bien (pie cette terre privilégiée était regardée d'un oeil d'envie par les provinces qui l'entouraient.
On dit, avec raison, heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire. Aucune crise, aucune révolution à noter pendant cette période où, en face de la prospérité générale, les luttes intc>tines, les désordres de la rue, marques de l'anarchie, n'avaient nulle raison de se manifester. On parle d'un régime de terreur et de sang, mais rien ne l'établit. Le Béarn, au contraire, à cette heureuse époque, se développait paisiblement, sous la double influence du christianisme réformé, et des lois libérales de Jeanne d'Albret. Les adversaires les plus acharnés de la Réforme lonl obligés de le reconnaître.
Si le culte catholique y ('Mail interdit, du moins ceux qui, dans leur for intérieur, conservaient leur attachement à l'ancien culte, (l'étaient-ils pas poursuivis. Plusieurs catholiques avoués occupèrent les hautes fonctions de lieutenant-général, entre autres le baron de Miossens, le seigneur de lîénnc el St-Cenie/. lesquels n'eurent guère à se plaindre de leur peuple huguenot. Les auteurs catholiques parlent de vexations exercées par les ministres,
1. — Lettre du cardinal d'Ussat, cité par l'uaux. tome IV. p. 103
mais n'appuyant leur dire d'aucun fait, il semble que ces vexations n'aient existé que dans leur imagination. Aussi, lorsque dans leurs requêtes ils parlent du sort affreux des catholiques béarnais, ne faut-il voir que des phrases vides et sonores dans les déclamations d'un clergé qui s'est toujours dit opprimé là où il ne commande pas en maître.
Cependant ce n'était que justice de rendre à ceux des Béarnais qui se rattachaient encore au catholicisme, le libre exercice de leur religion. Le roi leur accordait deux évêques et deux prêtres dans chacun des six parsans. Le droit aux patrons laïques de nommer des prêtres catholiques, celui de faire célébrer leur culte dans les maisons privées, et enfin l'autorisation de racheter à la nation les biens ecclésiastiques.
Le conseil souverain refusa d'abord d'enregistrer cet édit, où, reconnaissons-le, les concessions faites aux catholiques du Béarn étaient autrement considérables que celles que l'édit de Nantes faisait aux réformés de France. L'on craignait l'installation d'évêques qui , par l'appui considérable que leur prêterait le riche clergé de France, allaient introduire dans le paisible pays de Béarn un élément d'agitations fâcheuses. On dut se soumettre aux ordres du roi.
Les évêques ne tardèrent pas à couvrir le pays de missionnaires, et obtinrent du roi des concessions toutes les années plus considérables. Au bout de vingt ans, au lieu de douze prêtres accordés par l'édit, il y en avait plus de trois cents, quoique les catholiques, selon Lescun, ne formassent pas le dixième de la population.
On le voit, la cause catholique, qui avait reconquis quelques adhérents, était loin d'être en faveur auprès des Béarnais. Malgré l'appui de la cour et les subsides considérables du clergé de France, l'œuvre de la réconciliation de ce peuple rebelle n'avançait guère. Si, selon le dire des auteurs catholiques, la masse de la nation béarnaise était restée fidèle à l'église, pourquoi le clergé, dans ce temps de libres suffrages, ne réussissait-il pas à peupler les Fiais du pays de leurs adhérents, qui y avaient libre entrée, et à obtenir ainsi, directement de la nation, la remise des biens ecclésiastiques qui étaient entre les mains des réformés?
Mais la grande cause de l'insuccès des prêtres auprès de la
nation béarnaise était l'instruction populaire largement répandue, et dont l'étude de la Bible Tonnait le principal élément. Cette éducation publique qui, à une époque de vraie liberté, aurait été la garantie d'un développement libéral et solide, lut la cause de la ruine de cette malheureuse nation. Ceux qui ne pouvaient en triompher par la libre discussion ne reculèrent pas devant une lutte fratricide, dans laquelle devait s'effondrer, avec l'église réformée, l'indépendance politique de la patrie béarnaise.
Quand le clergé, profitant de la jeunesse de Louis XIII, entreprit de recouvrer tous les biens ecclésiastiques, c'est-à-dire de dépouiller les Béarnais, attachés à la foi réformée, de leurs temples et de leurs cimetières et des biens qui servaient à payer leurs ministres, leurs écoles et leur université, il était loin d'être dépourvu d'églises, de cimetières, de couvents et d'abbayes, et possédait toutes les ressources que réclamait le nombre fort limité de ses partisans. Mais, peu satisfait de la situation réduite où il se trouvait en Béarn, il demanda au roi de France de lui rendre la prépondérance dont il avait joui autrefois. Il obtint facilement l'appui du puissant monarque qui, oubliant ce qu'il devait à son pays et à ses ancêtres, réduisit au rang de simple province française cette terre libre depuis huit cents ans, en détruisant ses institutions nationales et en consommant la ruine de ses libertés locales, lesquelles, comme ses pères, il avait, à son avènement, juré de maintenir.