De Félice. Histoire des Protestants de France, p
Et cependant, si le roi avait pu entendre la voix de la vérité, comme s'efforçaient de la faire parvenir jusqu'à lui quelques intrépides huguenots, il semble qu'il en aurait été ému. Voici quelques extraits dune adresse au roi 1 faite en 1619, à l'occasion des affaires duBéarn. — Je ne résiste pas au plaisir de présenter au lecteur ceux que le clergé poursuivait avec l'ardeur implacable qu'on lui connaît : « Jamais, jamais, Sire, tant qu'on » opposera l'Etat à la conscience, nous n'aurons ni paix en la » conscience, ni repos en l'Etat ; jamais que ruine et malheur » à l'empire où le souverain épouse un parti entre ses sujets. . . » Sire, vous êtes notre tout après Dieu. Durant le serein de » l'Etat, vous êtes notre soleil ; dans la nuit de nos misères, » nous n'avons d'autre phare que votre autorité ; dans la solitude » où l'on nous jette, d'autres mont-joyes que vos édits; dans la » guerre qu'on nous fait, d'autres enseignes que votre justice » et parmi les flots et l'orage qu'on excite contre nous, d'autres » balises que vos royales vertus... Si nous sommes éloignés de » vos yeux pendant que nos malveillans ont le devant, c'est » notre malheur, jamais manque de très-humble dévotion à vous » servir. Notre serment de conscience n'est qu'à Dieu, celui de » fidélité et d'obéissance n'est qu'à vous, comme nous nerecon- » naissons que vous. Qu'ils en disent autant et qu'ils le disent » en conscience et sans équivoque... Ne croyez pas que la » désolation de l'Etat les touche. Ce qui les anime contre nous, » ce n'est pas quelque dévotion à votre service, mais c'est qu'ils » ne pensent pas mettre le pied sur les fleurons de votre cou- » ronne s'ils n'y font des brèches par notre ruine. . . Il est dan- » gereux, Sire, de laisser prendre racine à la maxime de nos » haineux, qu'il faut perdre les hérétiques ; tant qu'elle aura » vigueur dans le cœur de vos sujets, vous ne serez point en » repos, ni nous en seureté. . . Nous n'avons en notre confession » de foi rien qui ne tende à l'honneur et grandeur du règne de » Christ, rien qui ne tende à l'honneur et grandeur du vôtre. . . » C'est gloire à nous de persévérer dans la croyance pour » laquelle nos pères et les apôtres ont prodigué leur sang, et » aux autres folie de croire qu'on nous en puisse tirer par
1. — Bull, de la Soc. de l'hist. du Protest. Français, t. VII, p. 59 sb.
» violence. . . Nous sortirons plutôt de la vie et de nos maisons » que de notre profession et passerons plutôt par le feu que » par là : les simples femmelettes, les mères chrétiennes parmi » nous aimeront mieux porter leurs enfants au supplice qu'à la » messe... Si nous n'avions la persuasion que notre religion est » d'en haut, nous la quitterions bientôt, vu les injures à quoi elle » est exposée. . . mais on ne peut nous l'ôter même en nous » ôtant la vie... Nous ne sommes pas meilleurs que nos pères, » ni eux que les premiers chrétiens, ils ont souffert et nous » souffrirons aussi. »
« Nous souffrirons », parole prophétique qui se réalisait à l'heure qu'il est pour le Béarn, livré aux horreurs de L'état de siège et au brigandage d'une soldatesque effrénée. Cette occupation militaire n'était que le commencement d'une ère de persécutions qui, pendant les cent soixante-dix ans qu'elle dura, réduisit considérablement le nombre des protestants, mais ne parvint pas à les faire disparaître. En effet, depuis le jour où Louis XIII est entré à Pau au printemps de l'année 1020, jusqu'à celui où l'Assemblée Nationale proclamera la liberté des cultes, cette contrée, jadis si prospère, où sous l'égide de la liberté chacun professait sa croyance de prédilection, va être le théâtre de poursuites ou juridiques ou violentes pour cause de religion, dont L'histoire monotone remplit une bonne part de nos archives publiques.
L'effet de cette première tourmente fut de diminuer considérablement le nombre des protestants : le gros de La multitude, qui met les intérêts de la terre en première ligne, passa du côté des vainqueurs. Encore faut-il ajouter que beaucoup cédèrent sous les coups de L'orage, s'imaginant pouvoir revenir dès que le calme serait rétabli. Ces tièdes et ces timides, soumis non par la force des convictions mais par la crainte des logements militaires, durent faire d'assez mauvais catholiques. L'église romaine n'enregistra pas moins avec une vive satisfaction ceux , que ces procédés iniques ramenaient dans son sein.
Mais malgré sa victoire, elle était loin d'être entièrement maîtresse du terrain et elle vit avec étonnement qu'aucune des églises réformées n'avait été emportée dans la tempête. Elles étaient diminuées en nombre d'adhérents, mais moralement elles
avaient grandi. Elles avaient passé par le baptême du feu purificateur. Les troupeaux pleins de zèle se pressent autour de leurs pasteurs et les entourent d'une affection touchante. Leur tristesse est profonde : ils comptent au milieu d'eux de nombreuses défections. Quelques-uns de ceux qui excitaient le plus la confiance ont fléchi, et tel a résisté qui ne semblait pas devoir le faire. Quoiqu'il en soit, le temps n'est pas aux regrets mais à l'action, et avec l'ardeur de fidèles qui ont souffert pour la foi, ils se disposent aux plus grands sacrifices pour réparer les pertes matérielles et morales qu'ils viennent d'éprouver. Dans leur sainte ferveur, ils ont au cœur une résolution unanime, celle de maintenir leur religion, que le roi leur donne ou non, l'assistance qu'il leur a promise.
En effet, Louis XIII avait publié, à côté de Tédit de mainlevée des biens ecclésiastiques du Béarn, un autre, dit de remplacement, par lequel il s'engageait à donner annuellement 78,000 livres pour maintenir l'exercice de la religion. Lescun avait exprimé à l'égard de cet édit une crainte qui se trouva fondée : « Si le roi, par un scrupule de conscience, ne peut » consentir à laisser les biens de l'église entre les mains de » ceux qu'il appelle hérétiques. . . n'aura-t-il pas le même sera » pule à l'égard des biens qui servent de remplacement ? Et les » évêques et le pape, en suivant leurs principes, ne l'accuseront- » ils pas à l'aide de ces biens de soutenir l'hérésie?» Lescun avait prévu juste ; la parole royale ne fut pas tenue et les protestants, obligés de payer la dîme aux prêtres, durent aussi entretenir leur religion à leurs frais.
L'édit de main-levée les avait dépouillés des temples et des cimetières. Ils durent de leurs deniers acheter des terrains pour enterrer leurs morts et construire des lieux de culte. A Pau, Louis XIII, en s'emparant de l'église de St-Martin pour sa messe, promit 6,000 livres pour la construction d'un temple. Cette somme ne fut jamais comptée1. A Osse, il n'y eut pas de déception de ce genre, l'église fut laissée au prêtre, qui y était à peu près seul ; on se procura un temple, sur lequel nous trouvons, dans des notes laissées par un de nos prédécesseurs, les indica-