Archives Nationales, TT
Le procédé déjà signalé et consistant à ne pas mentionner les circonstances de nature à compromettre ou à humilier les personnes, était ici appliqué avec une délicatesse digne de tout éloge. La vraie charité n'est-elle pas, par sa nature même, essentiellement discrète, et selon la parole du Christ la main gauche ne doit-elle pas ignorer ce que fait la droite ? Il a fallu la brutalité des mesures de Louis XIV contre les réformés pour nous les montrer dans leur véritable grandeur. Sans l'atteinte au droit sacré des mourants, sans ce mépris de volontés suprêmes nettement spécifiées, ce trait essentiel manquait à notre tableau. Cette charité pratique, discrète et généreuse nous confirme encore une fois que notre église était digne du beau nom qu'elle aimait à se donner, celui d'église de Jésus-Christ.
Nous avons essayé d'être complet dans l'exposition de la vie intime de l'église d'Osse. Ce tableau (aux noms et à quelques détails près) n'est-il pas celui de toutes les églises réformées de France au xvne siècle ? Car n'est-ce pas ici le cas de dire : ab una disce omnes ? Voilà donc ce qu'étaient ces humbles chrétiens, contre qui se liguaient toutes les fureurs de la Cour et du Clergé. Depuis que des princes intéressés aux affaires de l'Etat n'étaient plus dans leurs rangs, jamais ils n'avaient songé à revendiquer par les armes des droits naturels auxquels chaque année apportait de nouvelles atteintes. Résolus à tout souffrir, ils ne reculaient devant aucun sacrifice pour le maintien de Y église de Jésus-Christ, ou comme ils disaient encore, de Y honneur de Dieu. Ils n'en faisaient pas moins peur au Clergé de France. Pourquoi donc, ô Bossuet, cet acharnement contre ces gens paisibles ? Pourquoi, ô prélats réunis en assemblée générale, cette unanimité dans vos plaintes contre ceux de laR. P. R. qui oppriment les catholiques? Votre haine ne vient-elle pas du fait que vos convictions chancelantes n'étaient pas de taille à se mesurer à cette foi robuste et tout d'une pièce, que vos mœurs faciles étaient condamnées par l'austérité de cette société de croyants? Vous redoutiez l'auréole de vertus qui entourait les églises huguenotes, et obligeait les catholiques à confesser que là se trouvait la vérité. Leur sévérité pour eux-mêmes contras-
tait avec les compromissions de l'église romaine et les mœurs de la Cour. N'est-ce pas là leur seul crime ? Mais réjouissezvous, Bossuet, Letellier, Louis XIV, vous avez réussi : cette société religieuse, unie par ses synodes en un tout homogène et solidaire, va disparaître au détriment de la France. L'exil en dévorera la plus grande partie et ceux qui resteront ne se soumettront guère que d'une façon apparente, mais le lien qui les unit va se briser. Les protestants comme individus oui pu conserver secrètement leur foi, mais de l'organisation si démocratique et si française des églises réformées c'est à peine s'il existe encore le souvenir.