I . On ignore de quel barde Ossian veut parler
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DARGO,
FILS DE DRUIVEL.
Cargo, fils d'un druide, débarque de nuit avec une troupe de Scandinaves sur la cote de Morven. — Deux guerriers de Fingal sont défaits par lui , et il les envoie à Fingal défier ce prince au combat.— Fingal choisit Curach , chef d'Inisfail, pour commander l'action. — Dargo périt dans la mêlée, et Curach, après avoir combattu vaillamment et perdu une de ses mains, expire en quittant le champ de bataille. — La scène est sur les bords du ruisseau de Moruth.
J'entends par intervalles un son pareil au bruit d'une vague qui, pendant le calme , gravit lentement un écueil éloigné. C'est le torrent de Stralhan-Dorcha, qui murmure sourdement dans la vallée des chênes. Au centre de leur ombrage est une enceinte de pierres. Des fantômes formés de vapeurs ténébreuses soupirent alentour. Les enfants de l'homme faible les entendent; le tremblement les saisit, et ils évitent cette place auguste. « Ce lieu, disent-ils, est fréquenté par les ombres. »
Mais vos voix n'efifraj^ent point le barde, pâles esprits de la nuit, errant autour de vos pierres vénérables. Non, j'éprouvai, quand vous fûtes vivants, la force de votre bras. Je levai ma lance contre votre vaillant Dargo , contre le terrible fils de Druivel. Je vais redire un événement des jours qui ne sont plus '.
^ . Les druides , pendant quekjues générations , avaient été en querelle avec la famille de Fingal, et l'action qui fait le sujet de ce poëme semble élre le dernier effort qu'ils aient tenté pour le maintien de leur ordre. Ils avaient obtenu quelijues secours de la Scandinavie. Mais toute leur bravoure, fidée des enclianlemenla de leurs alliés, était trop faible pour lutter avec succès contre une race belliqueuse. Us furent obligés de se soumettre , et leurs vainqueurs, n'ayant rien à craindre de leur part, leur donnèrent la permission de se retirer sous leurs ombrages, cl de mourir dans l'obscuriié.
400 DARGO ,
La chasse était finie. Les enfants de la montagne se couchaient de lassitude à l'ombre des bocages où sont leurs lits de mousse. Les collines s'enveloppaient du manteau de l'obscurité, et les héros étaient assis au festin de Selma. Des chants successifs et la mélodie des harpes charmaient , suivant l'usage , la longueur de la nuit ; de temps en temps on entendait hurler les dogues placés sur le faîte de leur rocher, les regards tournés vers l'Océan. Sulinroda à la vue perçante, Gulchossa aux pieds agiles, chargés d'observer la cote, parcouraient ses détours.
N'est-il pas temps, ô lune, que tu sortes de ton lit de bruyère? Ton croissant ne devrait-il pas se montrer au-dessus du rocher de Morven? Parais, douce lumière; regarde, à travers les arbres, les biches endormies, et que les ondes de Cona étincellent de tes rayons! Montre la route à nos guerriers; et, si les vaisseaux de l'étranger fendent la mer ténébreuse, conduis-le au banquet de Selma. Le palais de Fingal est toujours hospitalier au voyageur que l'ombre a surpris. Étoiles, brillez à trav^ers vos nuages! Uloicha, épanche tes clartés!
Mais vous sommeillez en paix, lumières du firmament. Sur vous s'étendent les nuages, et d'épaisses brumes vous cachent dans leurs replis multipliés comme ceux de la robe d'Ossian. La bruyère est sombre , et nulle autre clarté re brille sur les mers, que celle des vagues lointaines qui se brisent en grondant contre un écueil. Les ombres, en passant dans leur vaisseau de brouillard , entendent ce bruit redoutable, et elles commandent à leurs matelots de détourner leurs voiles. 0 lune, parais sur la colline! étoiles, brillez à travers vos nuages 1 Uloicha, épanche tes clartés!
L'aube commence à blanchir ; les cimes des montagnes la voient et se réjouissent. Un murmure faible arrive sur l'aile du zéphyr; il s'accroît par degrés; il fixe de plus en plus l'attention des deux guerriers.
c( C'est, dit Sulinroda , le bruissement des moucherons que le matin ramène.
— C'est plutôt, dit Culchossa , le bourdonnement des abeilles de la montagne, qui sortent de leur ruche mousseuse. Sans y prendre garde, quelque voyageur l'a frappée du pied, et elles s'élancent par milliers pour le combattre. ^ — Ce ne sont, reprit Sulinroda , ni l^s moucherons que le
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matin ramène , ni les abeilles de la montagne. Ne serait-ce pas le bruit d'une armée débarquée sur la côte , et qui s'avance à travers cette colonne de vapeur, comme la lune dans sa carrière silencieuse? »
Tous deux, humiliés, retournent sur leurs pas : ils n'ont point découvert l'armée avant la naissance du jour; et comment espérer que Fingal les reverra sans colère ? La rougeur sur le visage, ils marchent d'un pas saccadé. Souvent ils sillonnent la terre de leurs armes chancelantes. Ils s'arrêtent au pied du roc ténébreux; d'une main ils se frappent la poitrine, de l'autre ils pressent leur barbe. Un ruisseau jaillit en cascade ; il inonde leur chevelure éparse d'une vapeur humide, mais ils ne s'en aperçoivent pas : leur âme est plongée dans la méditation.
Enfin Suliuroda pousse un long soupir. L'aigle entend ce soupir dans la fente de son rocher ; il agite ses ailes bruyantes, et l'âme des chefs se réveille. « Demandons, disent-ils, le combat des héros, et ne retournons vers Fingal qu'après nous être couverts de gloire. »
Ils s'avancent comme deux torrents écumeux qui se précipitent des collines hérissées de bruyères et réunissent leur force dans la vallée ombreuse. Ils balayent devant eux les pierres et les monceaux de terre , et renversent des deux côtés les arbres déracinés qu'ils roulent dans leur écume. De son rocher lointain , le jeune enfant contemple avec crainte leur beauté terrible. Il embrasse le chêne incliné, sur lequel il s'appuie en les regardant. C'est l'image des envoyés de Morven ; mais Culchossa fut une mer où ils se perdirent.
Gulchossa fut enchaîné le premier. Sulinroda combattait encore ; mais qui pouvait combattre Dargo ? Le chasseur entend le bruit de leur choc au milieu du sommeil qu'il goûte à l'abri de son rocher. Il croit que le tonnerre a, dans son passage, échancré son sommet, et il tremble dans ses songes. La biche qui passe sans bruit dans les environs , avec le faon qu'elle allaite, voit le chasseur, et s'étonne qu'il n'aille pas, à son exemple , se réfugier dans la forêt lointaine. Elle secoue la tête en fuyant : «c Chasseur, tu n'es pas sage, » dit-elle en ellemême.
Le bruit des armes vint troubler mes songes dans Selma : quoique endormi, j'étendis la main pour saisir ma lance. Une
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nouvelle bouffée de vent m'apporte un bruit plus fort : je me lève et frappe mon bouclier.
Fingal est debout. Le bouclier de Morven retentit ; les héros descendent à grands pas de leurs collines , pareils à des ouragans qui roulent entre les chênes desséchés. Cent guerriers d'Inisfail se joignent à eux ; ils aperçoivent le fils de Druivel et sa nombreuse armée. Ils voient flotter ses bannières : a Accordez-moi, dit-il, le combat à nombre égal. »
Les chefs de Fingal étaient devant lui, bouillants d'ardeur; mais les jeunes gens d'Inisfail étaient étrangers; ils se penchèrent tous en avant lorsqu'il prit sa lance. Leurs yeux étaient fixés sur lui , dans l'ombre de leurs casques. Ils ressemblaient à des météores silencieux, voltigeant sous des nuages obscurs , lorsque les bocages tremblants les aperçoivent de loin, et que les biches s'enfuient à travers le désert. Ils parlaient au fond de leurs âmes ; mais on n'entendait pas leur voix. Fingal vit que leurs yeux étincelaient de courage ; il songea que ses guerriers avaient déjà fait leur renom , que les enfants des ruisseaux lointains parlaient des héros de Morven.
c( Curach, dit-il, marche à la tête de mes troupes avec les héros d'Inisfail; mais, Ossian, que ton bouclier soit près d'eux. Il a plus d'une fois été l'image d'un rocher salutaire au chêne des montagnes, lorsque sa tête se courbe au gré de l'ouragan, et que tous les arbres voisins se fendent avec bruit. »
Le vieux chef de Sliruth s'appuyait sur le tronc d'un pin renversé du sommet d'un roc par les ombres irritées ou par les vents impétueux. D'une main il arrachait , sans penser à rien , sa mousse grisâtre ; l'autre, déchue de son ancienne vigueur, tenait encore la lance de son père. La rouille des années cachait son premier éclat. Là , les jours de sa jeunesse roulaient sur son âme , ainsi qu'un fleuve silencieux. Aucun murmure ne marquait son passage, si ce n'est qu'il redisait à voix basse un chant des bardes. Il souhaitait que ce chant parvînt, avec sa gloire, aux siècles à venir. Mais lorsqu'il entendit son fils nommé pour commander la bataille , il oublia les souvenirs des temps passés. Un sourire parut entre ses boucles grisâtres; il tourna ses regards sur son fils pour le voir; mais il ne le voyait plus. La nuit du vieil âge l'environnait de son épais brouillard, qu'aucune lumière ne saurait dissiper.
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cr Gurach, dit-il, prends cette lance. Souvent, comme les feuilles desséchées couvrent le sentier de l'automne, les héros ont jonché le sien de leurs dépouilles. Manie-la comme tes pères. Mes yeux sont obscurcis ; mais que tes aïeux te voient du sein des nuages , et que leurs ombres se réjouissent de ta gloire I
« Mon fils, laisse-moi toucher ton armure, puisque l'âge a obscurci les yeux de Sorglau. Laisse-moi toucher ton glaive; est-il aiguisé pour le combat? Laisse-moi toucher ton bouclier ; c'est, dans le péril, un rocher d'airain. Mais épaissis ces courroies ; je ne les portais pas si faibles aux jours de ma jeunesse, quand j'allais à la bataille des lances, et que la joie précipitait mon sang dans mes veines brûlantes.
« Gurach, ton père était, dans sa jeunesse, une tempête fatale aux guerriers. Un jour, sept chefs accompagnaient mes pas dans Iforlo : pendant trois jours nous poursuivîmes ses chevreuils. L'orgueil d'Ulthorran m'injuria : ce Jamais, dit-il , « je ne fus laissé en arrière. » Il brûle notre esquif sur le rivage, et ordonne à vingt de ses guerriers de nous saisir , le soir, dans la caverne où nous reposions.
« Inlorno , ce doux rayon de virginale beauté qui brillait dans ses salles, avait entendu ses paroles. Elle vit le front de son père chargé d'ombre, comme le nuage de Lano qui porte la foudre. Elle m'aimait : mon image était dans son âme un arbre riant, qu'elle tremblait de voir renversé par le vent destructeur. Elle disait : « S'il abat tes branches verdoyantes , c ma tige ne portera point de feuilles, et la voix du printemps (c ne réveillera plus ma beauté. »
« Le soir, nous la trouvâmes dans notre caverne : ses boucles blondes voltigeaient sur sa figure couverte de rougeur et baignée de larmes, pendant qu'elle nous instruisit de notre danger. « Évitez ce soir cette caverne , nous dit-elle ; mais ne c( dites pas qu'Inlorno s'en est approchée. L'âme de mon père (K est sombre comme la nuit de l'étroite demeure. Pourquoi « saurait-il que le chef de Sliruth est aimé de sa fille ? »
« Elle s'enfonça dans son nuage et se retira, comme la bienfaisante lune après qu'elle a remis dans son chemin le voyageur égaré. Il errait, sans songer à rien , sur la pente d'un rocher ; le rayon a brillé autour de lui; il détourne promptetement ses pas, et bénit la lumière qui l'a sauvé.
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« Nous combattîmes les perfides guerriers, et la victoire fut pour nous. Nous cherchâmes Inloruo; mais le glaive de son père lui avait percé le sein. Nous la trouvâmes au seuil de sa demeure, noyée dans son sang. Elle était belle comme le cygne mourant, couché sous l'écume duLano, quand la flèche du chasseur est fixée dans sa poitrine, et que l'haleine des zéphyrs en soulève le duvet. Son petit frère lui demanda pourquoi elle ne voulait pas se lever, et nous demanda avec surprise le sujet de nos pleurs.
« J'élevai la tombe de cette vierge sur le rivage de sa terre natale. La lune l'éclairé lorsque tout est sombre alentour , et des fantômes de vierges y modulent leurs chants sur la brise qui passe. L'âme d'Inlorno est avec elles dans le brouillard. La mélodie de sa voix est plaintive. Au travers de chaque ondée, le soleil sourit à sa verdure et baigne ses rayons dans la rosée de sa tombe. Pendant trois jours, des larmes arrosèrent la tombe d'Inlorno ; le quatrième , nous voguâmes dans le vaisseau d'Ulthorran. Tels furent, ô Curach, les exploits de ma jeunesse. Que ta renommée, ô mon fils, égale celle de ton père. »
Comme l'aigle, avec des cris bruyants, fond du haut de son aire sur le jeune faon qui sommeille dans la plaine, ainsi Caruth bondissait en allant combattre. Ses guerriers le suivaient d'un pas rapide. Le bruit de leur marche ressemblait à celui d'un fleuve qui coule sous un rocher, au tonnerre caché dans les entrailles de la terre, quand les bois agitent leurs cimes sans qu'un nuage enflammé touche leur barbe flétrie. Dargo s'avance; Dargo, météore des combats, entraîne à sa suite les flots de ses guerriers, pareils aux vagues de Balva : leur marche est taciturne et lente ; mais elles sont fortes et profondes.
Les héros chevauchent des deux côtés du ruisseau de Moruth; ils demeurent quelque temps à se contempler l'un et l'autre avec admiration. Ils saisissent avec joie leurs lances et se rencontrent au milieu des ondes. Leurs armées les suivent, telles que deux nuées orageuses, et elles mêlent autour d'eux l'acier avec l'acier. L'onde se teint de pourpre ou se couvre d'écume en léchant les boucliers : le sang demeure sur les roseaux, et les mourants enflent son cours.
Mais qui redira la furie du combat ? Le bouclier de Curach
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tombe de sa courroie rompue. Il étend sa maiu pour le saisir ; le glaive de Dargo la tranche : crispée sur le bouclier, elle flotte au courant de l'eau ; mais il en reste une autre au guerrier. Curach recule trois pas; son glaive, sorti du noir fourreau, étincelle et menace :
(c Ossiau, dit-il , couvre-moi de ton bouclier, mais ne lève pas ta lance contre l'ennemi. La renommée des guerriers ne subsiste que lorsqu'on accorde à l'ennemi le combat à nombre égal.
— Je ne combattrai point un ennemi blessé, dit Dargo; sa mort ne servirait point à ma gloire. Retire-toi ; va songer aux batailles passées. Je combattrai le fils de Fingal. »
Curach s'éloigne ; le feu du courage éclate dans ses yeux. Couché sur la terre, il voit un bouclier dont le maître sommeille, inattentif au bruit de la bataille, (t Conchana, dit-il, serre-le sur ma poitrine avec toutes ses courroies, j'irai combattre ailleurs. On ne verra pas que j'ai un bras de moins. »
Je levai ma lance contre Dargo : le coup le renversa en arrière; il saisit, en tombant, un chêne desséché. Le bruit des armes se mêle à celui des branches.
Il se relève et s'appuie contre l'arhre. Sa main agite encore le glaive; mais j'épargnai sa force épuisée. Ses guerriers tombent autour de lui, comme les feuilles jaunies devant le souffle de l'hiver. Le courant passe sur leurs têtes et déploie leur chevelure autour des pierres. Çà et là, au-dessus de l'onde, les casques balancent leurs panaches flottants.
« Ossian, dit Dargo, lève ton glaive; je ne suis pas encore renversé!
— Je lève le mien , dit Curach en se précipitant à travers les combattants, et jonchant le rivage d'hommes et de branches. Je lève le mien, dit-il, » et le coup, suivant la menace, frappe Dargo, comme la foudre qui brise un chêne.
Le chef roule dans le torrent, dont les bords retentissent de sa chute. Ses guerriers reculent. Mais Cuthon moissonnait encore les guerriers de notre aile la plus éloignée, comme le tourbillon roule une colonne de poussière, comme le vent balaye les monceaux de neige sur la plaine glacée. Je marchai pour le joindre; mais Fergus arriva avant moi. Sa valeur s'enflamme à l'aspect de Cuthon ; ses yeux ressemblent à un fleuve de feu qui court dans les ténèbres. Il s'élance avec la
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joie d'un aiglon qui, distinguant sa proie du sommet de Moruth, déploie ses ailes sur le fleuve des vents.
Cuthon demeura quelque temps immobile et terrible, ainsi qu'une ombre nocturne qui se repose sur Lena, saisit à leur passage les météores du ciel, revêt de leurs terreurs ses membres obscurs, et médite encore la guerre des nuages audessus des nations tremblantes.
Tel Cuthon, reprenant son armure. Mais il vit ses guerriers disparaître, et il se retira de côté à pas lents et dévorant sa colère. Deux fois, en marchant, il se retourna et parut s'arrêter, comme le ruisseau de la vallée de Balva à l'endroit où il ne sait de quel côté diriger sa course. Il regarde enfin le lieu où son père a combattu ; il voit sa chevelure ardente balancée sur l'onde : Dargo , d'une main , brandissait encore son glaive, de l'autre il tenait embrassé le chêne. Cuthon accourt, éperdu , il jette un cri de douleur ; il porte dans ses bras son père sur sa colline, mêlant au cliquetis de ses armes le bruit de ses soupirs.
Nous retournâmes lentement vers Fingal; nous rencontrâmes sur la bruyère un petit ruisseau. Curach essaye de le franchir en s'étayant de sa lance ; mais il y tombe étendu. Le ruisseau monta sur son bouclier, et bondit en écumant sur son sein couvert de blessures.
« Ossian, dit-il d'une voix affaiblie, porte ce glaive à mon fils. Tu le trouveras poursuivant le duvet des plantes dans la vallée de Sliruth; près de lui l'eau, jaillissant des rochers, tombe entre deux rives ombreuses ; son murmure frappe l'oreille de mon enfant : « J'entends venir mon père, » dit-il. Il court au-devant de moi, mais le courant l'arrête. Retourne, ô mon fils, et poursuis le duvet des roseaux. Du sein de mon nuage je te verrai, et mon œil étincellera de joie. Ossian, dis-lui comment son père a cessé de vivre, afin que la bravoure naisse dans son âme quand les années de sa force viendront. Oilamin prépare la robe qu'elle a commencée pour moi ; ses larmes coulent sur son métier; une pensée traverse son âme, et sa tête s'appuie sur sa blanche main. Oilamin, tes, craintes sont justes; ton héros est maintenant couché sur la bruyère du Moruth. 0 ma bien-aimée! épargne donc tes fatigues. Le brouillard grisâtre va devenir la robe éternelle dé ton époux. »
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Nous creusâmes un tombeau pour ce chef; et les bardes chantèrent sa gloire , tandis que nous élevâmes la pierre qui devait garder son souvenir. Le bruit de ses exploits parvint à l'oreille de son père, qui attendait, courbé par l'âge, le retour de son fils. Il crut qu'il venait accompagné des hymnes de la renommée, ^et il étendit les mains pour le chercher. Les chants funéraires parviennent d'une manière plus distincte :
« Ton père n'a-t-il plus de fils, ô Gurach ? » s'écrie le vieillard désolé.
Il avance à pas inégaux dans l'obscurité ; son pied heurte un héros dont l'âme s'était envolée par ses blessures. « Hélas! dit-il en soupirant, que le chef de Sliruth est devenu faible ! »
Le héros blessé lève à demi sa tête sur un bouclier rompu , que la pointe d'une lance a cloué sur sa poitrine. « Le chef de Sliruth a-t-il jamais été dans Iforno? Si tu y as été, prends ce glaive; tu le connais peut-être. Jeune encore, je le reçus d'un guerrier fameux : Ulan-Forno ne le lèvera plus. »
Le souvenir du passé s'éveilla dans l'âme affligée de Sorglan. Nous l'entendîmes soupirer sur le frère d'Inlorno, premier rayon de son amour.
Nous les portâmes l'un et l'autre au tombeau de Gurach. Sorglan toucha l'endroit oii il devait bientôt reposer, et Ulan- Forno, d'une voix faible, nous dit d'élever sa tombe auprès de celle du brave.
c( Envoyez dans mes salles, nous dit-il, cette lance de frêne. Elle soutiendra, au lieu de moi, ma mère qui succombe sous le poids des ans. Mais je n'ai ni tendre épouse ni héritier de mes armes qui puisse la contempler. Ulan Forno meurt comme le jeune chêne renversé sur la montagne solitaire par le souffle des esprits de Loda. Le vent arrache ses racines, et nul re jeton ne sortira de son tronc desséché. Élevez ici ma tombe, héros de Morven, et envoyez ma lance dans la demeure de mes pères !
— Oui, dit Fingal, j'enverrai ta lance; mais est-ce là tout ce que recevra ta mère à la place de son fils? Maintenant le chêne en feu reluit dans son palais. Les bardes ont entonné leurs concerts; ils comparent l'éblouissante clarté à la gloire de son fils. Son âme frémit de joie, et de douces larmes baignent ses joues. « La gloire d'Ulan-Forno , dit-elle, est un
408 DARGO ,
« astre qui éclairera mon couchant ; mes dernières années (( refléteront sa lumière, et les jeunes guerriers béniront la « mère d'Qlan-Forno!... »
« Elle s'interrompt pour essuyer les larmes de joie qui mouillent ses yeux affaiblis. Le bouclier rend un son plus faible. La couleur de sa bosse est ternie. Le visage de ta mère , ô Ulan-Forno, pâlit de crainte. Le dogue hurle au dehors. Est-ce un gémissement, ou voit-il venir Ulan-Forno? Le vieux barde sort pour s'en éclaircir; debout sur le seuil, appuyé sur sa lance , son œil parcourt la plaine azurée et ténébreuse : il voit une chaîne de nuages étendue par les vents au-dessus des mers. Il reconnaît que les héros de sa patrie sont tombés : il dit à leur palais aérien de s'ouvrir, et leurs aïeux se penchent pour les recevoir. Il voit Ulan-Forno marcher à leur tête, distingué par sa haute stature. Une étoile brille faiblement à travers les plumes d'aigle dont son casque est ombragé. Des fractures sillonnent en tout sens son bouclier brisé. Le nuage change de forme. Le barde rentre; son visage est sombre comme le météore qu'il vient d'observer; sa harpe est dans sa main, mais elle rend des sons plaintifs. « 0 barde. » semble dire un fantôme qui passe, ce suspends ta harpe à la muraille, « car nous avons notre renommée dans Morven ! »
Oui, fantôme glorieux, tu as reçu ta renommée dans Morven. Fingal lui-même a célébré tes louanges , lorsque Sorglan, l'âmeremplie de l'image d'Inlorno, a versé des larmes sur toi, et les bardes ont joint ton nom à celui de Curach! Je me rappelle ton nom toutes les fois que, porté sur le vent du nord, tu planes au-dessus du théâtre de ta gloire. Les enfants admirent ta haute stature, k Une ombre, disent-ils, se penche sur Moruth. » Les coups de ta lance ont percé d'outre en outre son bouclier et son cœur, et nous voyons briller au travers la faible lueur des étoiles. Je reconnais le chef d'Iforno. J'enseigne aux enfants le chant de sa gloire. Ils disent que, par intervalles, Dargo l'accompagne, que les vents soulèvent le météore enflammé qui forme sa chevelure, et que le chêne des montagnes est encore près de lui '. Je me réjouis de ce que ces ombres chéries visitent nos bruyères. Les fantômes des guerriers
I . Le poêle suppose que le chêne est , dans l'antre monde, un voisin aussi essentiel au druide qu'il l'était dans cehii-ei.
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ennemis ne les repoussent point, car les braves décèdes ou- Llieut les querelles d'ici-bas. Les héros se rencontrent sans haine, et voyagent ensemble sur l'aile de la tempête. Le choc des boucliers, le bruit des lances, n'est plus entendu dans leur paisible demeure. On voit assis ensemble ceux qui jadis mesurèrent leurs glaives dans les batailles ; là, les guerriers de Loclin et ceux de Morven prennent place au même banquet, et tous ensemble prêtent l'oreille aux chants de leurs bardes. Pourquoi se disputeraient-ils encore, puisque les champs de l'air sont si vastes, puisque les cerfs des nuages sont en si grand nombre? Comme moi, ils regardent, en souriant, les années qui se sont enfuies, et soupirent eu se rappelant les jours qui ne reviendront plus. Ils abaissent leurs regards vers la terre, en chevauchant au-dessus d'elle sur leurs nuages blanchâtres, et s'étonnent de s'être égorgés pour si peu de chose !
Oui, héros des contrées du bonheur, vous regardez en arrière le songe de la vie, comme Ossian regarde la bataille de Dargo : c'est un récit fugitif des années que le temps a emportées dans son vol au delà de Morven.
GOLMUL,
FILS DE DARGO.
Ce poëme est la suite du précédent. — Dargo est porté au lieu de sa sépulture; Ossian et Suloicha observent les mouvements des ennemis, et sont témoins de leurs cérémonies superstitieuses. — Ils retournent au son du bouclier de Fingal. — Fergus, fils de Fingal, est chargé de conduire les troupes au combat. Colmul et lui en viennent aux mains. —Fingal va au secours de son fils et met fin a la bataille. Colmul meurt de ses blessures, après s'être réconcilié avec lui. —On conclut une paix durable, par l'entremise de Lugar, dont Ossian raconte l'histoire.
Forêt sauvage de Moruth, le vent déchire la mousse de tes arbres vieillis. L'ouragan courbe tes cimes desséchées et disperse tes branches mortes, comme il se joue de mes cheveux blancs. Notre vigueur s'est enfuie sur l'aile des années, qai ne reviennent plus lors.^u'elles ont pris leur essor le long des ruisseaux du désert. Mais nous n'étions pas ainsi privés de force, quand le tumulte de la bataile rugissait sur la bruyère de Moruth, quand la vaste plaine trembla sous les pas du puissant Golm.ul. Ne vous souvient-il plus de sa bravoure, pins antiques de Moruth? C'était aux jours de votre jeunesse, et peut-être, comme celle du barde, votre mémoire s'est obscurcie ; mais le vague reflet des jours écoulés a des charmes qui survivent au temps.
Voici un récit des années qui ont fui sur la bruyère du désert, où elles n'ont point laissé de vestiges!
La bataille de Dargo était finie, et les héros se reposaient sur leurs boucliers. Trois pierres, filles du ruisseau , élevant, sous les branches d'un pin du Moruth, leurs têtes couronnées de jonc, gardaient à l'avenir la mémoire du lieu où nous déposions les restes dà Gurach. Je passai la nuit derrière sa tombe, appuyé sur mon bouclier : bientôt, pareil au nuage d'Ardven , le sommeil étendit sa vapeur sur mon âme. Mais les formes des autres terres rayonnèrent à mes yeux , comme
COLMUL, FILS DE DARGO. 411
le soleil sur le ruisseau tournoyant de Cona, quand les montagnes sont couvertes d'ombre, et que le brouillard s'arrête sur la ramure du cerf.
Curach se leva devant moi du milieu d'une nue, tel que je l'avais vu naguère dans le champ de bataille. Le feu du combat animait encore ses regards, et, sous la forme d'un glaive, un pâle météore éclairait sa marche dans les ténèbres. Le vent souleva son bouclier obscur ; il était privé du bras qui devait saisir sa courroie. Je reconnus l'ombre de mon ami; il marcha quelque temps devant moi d'un air triste , et plus d'une fois le vent dispersait et rassemblait ses membres : mais c'était toujours l'image de Curach.
« D'où vient qu'Ossian sommeille? dit-il en s'inclinant vers moi, appuyé sur son nuage. Les guerriers de Morven devraient-ils reposer, quand le péril roule autour d'eux ses ténèbres? »
A ces mots il saisit la cime du pin de Moruth, et la secoua en s'éloignant. Au bruit des feuilles, je m'éveillai, et j'allumai du feu dans le tronc du chêne desséché. Les guerriers détachés de l'armée de Golmul aperçurent la lueur des flammes et se retirèrent. J'appelai Suloicha : ce héros venait de parcourir les rives de Moruth; il avait reconnu les forces de l'ennemi.
Le corps de Dargo fut porté dans l'île verdoyante où reposent ses a'ieux', à l'ombre d'un chêne courbé par le temps , et dont les branches flottantes sont usées par le frottement des pierres giises qui dressent leur tête sous son feuillage. Les bardes chantèrent les louanges de Dargo , et l'on vit dans le ciel les fantômes de ses pères se pencher, en rêvant , sur leur nuage de brouillard. Leurs yeux semblaient rougis par les larmes; ils pleuraient la chute de leur descendant.
Je traverse en silence avec Suloicha le ruisseau de Moruth. Nous entendons les fils de Loda appeler trois fois les esprits qu'ils adorent en tremblant. Nous entendons leurs cris s'étendre autour de leur enceinte de pierres.
«Roulez, disaient-ils, vapeurs duLano, qui répandez la mort ; roulez vos colonnes d'un rouge sombre sur la colline
1. Celle île est probablement celle d'Iuna, où, suivant l'évêque Pocock, s'étaient retirés les derniers restes de l'ordre des druides. Son ancien nom
•Huit lunls-Diuiiiach', Tile des druidet.
412 COLMUL,
des ennemis. Loda, descends dans leurs songes, accompagné de la terreur ; parais devant eux sous ta forme imposante; déploie autour de toi les feux de tes éclairs , et qu'on entende le tonnerre qui précède ta course. Roulez, vapeurs du Lano, autour des ennemis : Loda, descends dans leurs songes, accompagné de l'épouvante'. »
Les vieillards^ ne gardèrent pas le silence pendant les cris des enfants de Loda. Ils appelèrent , et n'appelèrent pas en vain : les amis de Dargo les entendirent en passant, vêtus de météores, sur l'aile bruyante des vents; ils vinrent et brillèrent par intervalles autour du fils de Dargo. Souvent les étrangers s'étaient dispersés à la vue de ce signe. Comme le daim, fuyant de la bruyère des collines lorsqu'elle roule autour de lui ses flammes pétillantes, se réfugie dans la secrète vallée où s'étend le bois qu'il habite, ainsi les étrangers avaient souvent disparu à la vue du danger qui les menaçait de la part des ancêtres de Dargo. Mais aucun danger n'effrayait le chef de Morven, impassible au milieu de ses héros troublés.
En contemplant ces feux , nous vîmes le fils de Dargo retiré à l'écart. Tantôt , plongé dans la rêverie, il se courbe sur sa lance, tantôt il s'agite d'un air menaçant. Les pensées de la bataille et de la douleur ébranlaient tour à tour son âme. Nous vîmes aussi venir l'ombre de son père. Elle s'appuyait mélancoliquement sur un nuage sombre qui obscurcissait la lune ; elle ressemblait au vieil et mélancolique habitant d'un rocher ", lorsqu'il pense aux autres mondes. Sa chevelure enflammée voltige au gré des vents, et l'on entend ses soupirs , tels que la voix de la brise à travers les joncs du Lego, quand les ombres des morts privés de leur part de gloire parcourent son rivage sous la forme de tristes brouillards.
Le bouclier de Eingal a retenti; les rochers des collines lui répondent. Les cerfs tressaillent et se lèvent de leur couche
1. L'usnge des cnclianlcmenls était si commun chez les Scandinaves, que , dans les derniers temps, tous les dépôts de leur savoir et toutes les pièces de poésie runique passaient pour renfermer des sortilèges puissants.
2. 1! s'agit ici des druides. On serait porté à conclure de ce qui suit qu'ils possédaient le secret d'enflammer une matière sulfureuse, et qu'ils s'en servaient pour effrayer leurs ennemis.
o. Il faut entendre par ces mots, habitant du rocher, un druide ou un Culdée.
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mousseuse. Les oiseaux effrayés agitent leurs ailes dans l'arbre du désert. Le loup, voyageur nocturne, s'arrête au milieu du champ du carnage où il cherche sa proie. Il court en hurlant cacher dans son repaire sa rage affamée. Enfants des bois , évitez sa rencontre.
Nous dirigeâmes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les étoiles pâlissantes s'étaient retirées du côté de l'orient. Son pied heurta le corps d'un des chefs de Dargo. 11 était appuyé au flanc d'un rocher grisâtre. Sa iéte ensanglantée reposait sur une moitié de bouclier. « Pourquoi , dit-il à Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du guerrier lorsqu'il n'est plus en état de lever la lance? Pourquoi as-tu chassé , comme un vent du désert, le songe qui m'occupait? Je voyais l'aimable Roscana; mon âme se serait envolée avec le rayon de mon amour. Pourquoi l'as-tu rappelée?
— Ce rayon de ton amour, dit Suloicha , cette Roscana , qu'était-elle? Ses yeux ressemblaient-ils aux étoiles qui brillent au travers d'une ondée matinale? Sa voix était-elle harmonieuse comme la harpe d'UUin? Ses pas avaient-ils la douceur du zéphyr lorsqu'il courbe mollement la verdure à peine effleurée? Sa contenance avait-elle la majesté de la lune lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage à l'autre? La trouvas-tu, comme le cygne, portée sur le sein de l'onde , aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oui, tu l'as trouvée comme je la dépeins, et cette Roscana fut mienne. Étranger, qu'as-tu fait de ma bien-aimée?
— Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogué dans son esquif vers la caverne d'une île lointaine : là, disait-elle , un chef de Morven devait la venir joindre; mais il ne vint pas. Je sollicitai son amour, et l'invitai à me suivre dans la plaine d'Iuua. Elle me dit d'attendre que trois lunes fussent écoulées. « Suloicha, dit-elle, viendra peut-être. » Mais, consumée par la douleur avant la fin de la troisième lune, elle tomba, comme le vert sapin d'Iuna desséché dans sa jeunesse , quand le vent du nord a dévasté ses branches.
« J'élevai sa tombe sur le rivage de l'île , sous deux pierres grisâtres. Non loin d'elles, un if déploie son noir feuillage; une source jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre , et baigne le pied de l'arbre du deuil. Là repose la belle Roscrna; là le matelot, quand il arrête son navire dans une nuit ora-
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geuse, voit son ombre charmante, vêtue du plus blanc des brouillards de la montagne. « Tu es belle, dit-il, ô Roscana I « Le nuage dont ta robe est formée est plus beau que mes voi- « lesl » Telle je viens de la voir en songe. Pourquoi n'a-t-il pas été permis à mon âme de s'enfuir au sein de cette douce lumière? Reviens dans mes songes, ô Roscana; rends-moi ton éclat consolant, lorsque tout est sombre autour de moi!...
— Chef d'Iuna, tu as élevé la tombe de ma bien-aimée. Si nulle herbe des montagnes ne peut guérir tes blessures , ta pierre grisâtre et ta renommée s'élèveront sur Morven.
(( Roscana, tu as donc gémi à cause de moi? Jeune arbre de Moïura, tes branches vertes sont-elles flétries? Les guerres de Fingal m'ont appelé. J'envoyai un de mes amis ; mais on n'a revu ni lui ni son esquif. Au. matin, mon premier regard embrassait les mers; le soir, mon dernier coud d'œil errait sur les vagues. La nuit, ma tête s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que dans mes songes.
«Chef d'Iuna.... mais tu ne réponds point. Je vois, aux rayons de la lune, la pâleur couvrir ton visage. Tes yeux sont des flammes éteintes. Ami de ma Roscana, je vais t'élever un tombeau! »
Comme le bruit d'un chêne qui tombe dans le calme de la nuit, et dont la chute ébranle les bois et les rochers, le bouclier de Fingal résonne pour la seconde fois. Il appelle ses guerriers. Nous accourons : nous passons près du tombeau de Gurach.
Qui pleure en silence sur le gazon, sans prendre garde au son du bouclier de Fingal, non plus qu'à la blancheur naissante de l'aube? C'est Cossagalla. Il n'a point trouvé son maître dans sa demeure. L'oreille haute , le dogue fidèle s'est tenu sur le rocher; il a respiré lèvent de tous les points du ciel; il a tourné ses naseaux vers tous les zéphyrs qui agitaient le gazon : mais son maître n'y était pas. Pas une feuille ne se détache des arbres, nul oiseau n'agite en volant l'air de la forêt, sans être remarqué par Cossagalla; mais Gurach ne revient pas ! Le dogue va flairer le champ de bataille; il trouve, au bord du ruisseau , la main de son maître toute souillée d'une écume de sang. Il l'emporte en hurlant, et vient se coucher sur le tombeau de Gurach. Il est étendu sur la pierre, le cou appuyé sur la triste dépouille. Je le vois en passant; mes yeux
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se baignent de larmes; je me rappelle Oscar et son chien fidèle, et je m"appuie un moment sur ma lance , l'âme gonflée de douleur. Pourtant la bataille me réclame. J'essaye d'amener avec moi Gossagalla ; mais il refuse de me suivre. Il pousse trois hurlements, et expire. Ah! tu es froid comme l'argile , Gossagalla! tu n'as plus de souffle! Pourquoi ma vue s'obscurcitelle dans les pleurs? Mon courage s'affaiblit.... Mais le son du bouclier le réveille I Voilà les héros de Morven rassemblés autour de Fingal!...
Gomme on voit les rayons du soleil percer d'innombrables lueurs les flancs d'un nuage pluvieux, ainsi les lances de Morven et d'Inisfail s'élèvent par milliers devant le fils de Gomhal.
Gurach n'est plus. Mille héros regardent Fingal en silence. A qui décernera-t-il le commandement de la bataille? Fergus se tient en arrière: sa lance est dans sa main; son regard paraît distrait, mais il songe à sa gloire, et l'espérance fait palpiter son cœur; son âme passe en revue les souvenirs de ses batailles passées. Son sang coule comme du feu dans toutes ses veines. Ses yeux semblent deux étoiles qui percent un nuage quand la nuit dort et que les vents sont retirés dans le désert. Il regarde de loin le visage calme du chef de Morven.
« Où est, dit Fingal, l'aiglon qui naguère, sur ses ailes bruyantes, affrontait les chemins du danger? Ta lance , ô mon fils, n'était pas un frêle jouet aux mains d'un faible enfant! Elle renversait les héros sur le champ de bataille comme des chardons. Je vois d'ici son fer étincelant tout ébréché par les chocs du com.bat. Sois aujourd'hui le premier en péril comme en gloire!
fc Ton père se tiendra près de toi sur son rocher ; sois comme l'aigle parmi les oiseaux de la bruyère, fils de Morven, déploie tes ailes vigoureuses! Dis aux puissants de fléchir devant toi; mais panse les blessures du faible! La renommée du héros s'accroît lorsque les guerriers redoutés tombent sous ses coups ; mais, si sa lance est teinte du sang d'un ennemi humilié, les bardes ne placent point son nom dans leurs chants, et les héros se détournent quand son ombre sans honneur monte vers les palais aériens. 0 Fergus, épargne celui qui se soumet: mais quand le fort résiste, que ton bras soit la fou-
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dre !... Ma voix, du haut des bruyères, attisera ta flamme dévorante. »
Colmul s'avance avec ses guerriers, tel qu'une tempête, roulant dans les ténèbres, ébranle l'Océan et toutes ses îles, et soulève les vagues écumantes , comme des montagnes de neige.
Un vieux chasseur entend la marche des guerriers, pendant qu'il se lève dans le vallon ombragé de forêts , du pied d'un rocher, sur le lit de mousse où le chevreuil a dormi. Il prête l'oreille : « C'est peut-être, dit-il , le bruit sourd du tonnerre qui gronde sur la bruyère lointaine; mais je ne vois point d'éclair. C'est, dit-il encore, la tempête de l'Océan. Je vais monter sur les falaises et contempler ce spectacle. »
Il arrive au sommet; mais l'azur des mers est calme; le soleil se montre à demi sur la colline de l'orient; ses rayons, à travers une pluie tiède , dorent de fauves reflets la barbe du chasseur, qui , penché sur sa lance , prête l'oreille au bruit qui s'augmente.
Il voit l'armée de Colmul. « N'irai-je point, se dit-il , au secours de Morven? L'on n'a pas besoin de toi, guerrier des anciennes batailles! Tu peux attendre sur ton rocher la fin du combat. »
Les guerriers de Fingal sont nombreux ; ils s'avancent fièrement : Fergus, bouillant de colère, marche à leur tête, tel qu'une ombre du désert, passant sur la bruyère tremblante, saisit les bocages verdoyants et les renverse en se jouant, comme un enfant brise les fleurs avec sa baguette fragile. La voix de Fergus ressemble au bruit du tonnerre. L'éclair jaillit de ses yeux, et sa chevelure flotte comme un météore. Les héros ennemis le voient et tremblent. Les guerriers qui le suivent sont pareils à un amas de nuages où repose la foudre.
Les armées se joignent ; leur choc ébranle les rivages de Moruth; le son des boucliers, le cliquetis des lances et la voix des bardes, s'élèvent dans les airs. Les baleines tremblent sur leurs vagues; les chevreuils se sauvent du côté du désert; les oiseaux fuient avec bruit sur leurs montagnes, ou se laissent tomber d'épouvante.
Les filles de l'arc, les chasseresses aux mains d'ivoire, sont endormies sur leurs collines ombreuses; elles entendent le
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bruit que font les hôtes des bois en passant au-dessus de leurs huttes à travers les sapins; le danger se peint dans leurs songes. Elles ramènent leur voile sur leur tête et tremblent pour les héros. Hélas ! vous ne tremblez pas vainement, belles chasseresses de Moruth I Plusieurs de vos héros sont renversés et ne poursuivront plus les^ chevreuils. La bruyère de Moruth est arrosée de mille ruisseaux de pourpre ; mille grands arbres la jonchent de leurs rameaux. Les héros sont étendus comme des bocages renversés par la foudre ; leurs branches vertes agitent leurs têtes faibles au gré de tous les vents.
Deux aigles s'élancent de deux rochers opposés et combattent sur le flanc noir d'un nuage où ils se rencontrent. Le vent les pousse de côté et d'autre, et les oiseaux tremblants entendent de loin le froissement de leurs ailes. Ces aigles sont Fergus et Colmul. Le combat des chefs est long et terrible; mais la victoire demeure indécise.
Un fils de Loda lève enfin sa lance dans l'intervalle qui les sépare.
«Pourquoi, dit-il, le faucon n'assouvirait-il pas sa faim sur l'héritier de Fingal?
— Meurs toi-même, mais non pour assouvir le faucon, » dit Fingal, brandissant avec rapidité son glaive meurtrier. Sa tête, fixée dans son casque, tombe en murmurant sur la terre, et rougit, en passant, l'azur de son bouclier. Le corps reste debout, soutenu par sa lance fichée en terre.
Fingal , voyant le danger de son fils, tire à demi son épée, mais sans quitter sa place.
«Pourquoi priverais-je mon jeune héros de sa renommée? Pourquoi attristerais-je sur son nuage la mère de Fergus? Non , lumière de mon premier amour, que ton visage ne se couvre pas de tristesse : notre fils sera vainqueur sans moi! »
Une ombre des temps anciens passe sur le vent qui la porte. Elle voit avec admiration le combat des deux guerriers. « Us ressemblent, dit-elle, aux héros qui ne sont plus! :» Elle descend du char des vents, toute voilée de nuages , et s'arrête sur la bruyère à contempler le combat des héros. Son brouillard cache Fergus aux yeux de Fingal , et la plupart des guerriers de Morven n'aperçoivent point leur chef.
Fingal tremble pour son héros. Il accourt terrible comme le sanglier de Gormal. lorsque, errant sur la bruyère pour cher-
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cher sa nourriture, il voit les traces du chasseur tournées du côté de ses petits : les rochers entendent sa voix et tremblent. Ainsi la voix de Fingal ébranla les rochers de Moruth, et son barde épancha devant lui ses accents, pareils au mugissement du torrent des montagnes. Les guerriers de Morven sentirent renaître leur courage , comme le feu près de s'éteindre sur la bruyère de Lora, quand le chasseur l'agite avec sa lance, et que tous les vents sont éveillés ; il déploie ses flammes de colline en colline; on voit s'élever dans les airs ses colonnes de fumée avec leur bruit de tonnerre. Les ombres se jouent dans ses nuages et traversent sa flamme obscure. La biche l'entend pétiller de loin. Elle songe à son petit qu'elle a laissé dans sa couche mousseuse. Une grosse larme coule de ses yeux; elle vole le mettre en sûreté.
Les guerriers de Golmul prirent la fuite ou furent renversés. Nous les poursuivîmes sur le bord du ruisseau de Moruth. Golmul, blessé, demeura sur la place, tel qu'un roc à demi rongé par les vagues, que le matelot craint, en passant, de voir tomber sur sa tête, quoiqu'il semble encore défier l'orage. Il vit venir Fingal et saisit sa lance avec joie.
Mais Fingal vit couler son sang, et ne voulut pas faire usage du glaive. Il se retira tristement à la suite de ses guerriers. Il marche à pas lents sur Moruth. Trois fois il essaye de gravir sa cime escarpée , trois fois il est trompé par ses efi'orts. Il saisit , pour se soutenir, un chardon desséché ; le chardon cède à sa main. Il tombe dans le ruisseau, dont la rive retentit comme lorsque les rochers y roulent avec leurs forêts, quand le tonnerre gronde au-dessus d'eux dans les nuages , et que les vallées tremblent avec tous leurs troupeaux.
Nous courûmes au secours du chef; mais il était pâle, et l'obscurité de la mort assemblait autour de lui une nuit sans lune et sans étoiles.
« Es-tu renversé, dit Fingal en soupirant, es-tu renversé, toi qui dans ce jour as déployé tant de force? Que la vie du guerrier est passagère! Il sort le matin pour joncher la plaine de morts, et le soir ses amis reçoivent son corps glacé. Sa vieille mère et son épouse chérie préparent la fête autour du chêne embrasé; de temps en temps elles écoutent s'il revient. Elles entendent du bruit ; la lune leur montre une multitude qui s'approche. «Il vient, » disaient-elles en se précipitant
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avec joie pour aller à sa rencontre ; mais elles rencontrent son cercueil 1 La vie du guerrier est une journée d'hiver, courte et obscure. Les traits de clarté qu'elle répand sur la bruyère sont en petit nombre. Fergus, dis aux guerriers de Golmul de prendre son corps. Dis-leur aussi de venir ce soir partager la fête de Fingal. »
Golmul entendit Fingal et lui tendit la main, pendant que quelques paroles tremblaient sur ses lèvres. « Fergus, disaitil, prends ce bouclier ; Fingal, chef des héros, reçois ce bâton magique'. Mon âme monte, sur l'aile du météore*, vers le séjour des bons et des braves. Que mon corps soit placé parmi ceux de mes pères ! que nous reposions ensemble dans l'île verdoyante ! »
Nous nous rendons à la fête : nous découvrons un vieillard qui s'avance entre les arbres. C'était le faible chasseur du rocher, celui qui avait tremblé pour les héros de Morven. Trois fois il avait essayé de brandir la lance qui lui servait d'appui, et trois fois il avait soupiré. Il sentait sa main affaiblie par l'âge, et, de ses tresses blanchies par la neige des années, il essayait les larmes qui obscurcissaient sa vue Mais, quand le danger de Morven était devenu plus pressant, il avait recouvré sa jeunesse et oublié toutes les pensées du vieil âge. Il venait à notre aide. En approchant, il vit que la bataille avait fini, et, murmurant un vieux chant de guerre , il retournait dans sa forêt. Sa robe antique n'offrait plus que des lambeaux. Son bouclier rongé par le temps et sa barbe blanche, couvraient sa poitrine.
a Donnez cette robe à l'indigent, dit Fingal , et dites-lui de venir à ma fête.
— J'accepte, répondit-il, la robe qui m'est donnée par Fingal ; mais je ne puis assister à ses fêtes. »
Fingal reconnut la voix de Lugar et le dogue fidèle de son ami. Il courut pour l'embrasser avec la joie que lui donnait
1. Les druides, ainsi que tous les prétendus savants en magie, portaient une baguette blanche, appelée slatan-dndachd, la baguette des druides, ou magique.
2. Les montagnards d'Ecosse sont encore persuadés qu'à leur sortie des corps, les âmes se rendent dans l'autre monde de cette manière; et ils croient que certains météores , auxquels ils donnent le nom de dr'eug, présagent la mort des personnes d'un rang élevé.