COLMUL
toujours sa présence; mais il commanda à ses guerriers de rester en arrière, pour épargner au vieillard l'humiliation de rougir.
« Chef de Moiallin, dit-il, où as-tu demeuré si longtemps? Je me réjouis de voir l'ami de ma jeunesse. Tu me donnas autrefois , sur la bruyère de Drimcola , cent belles vaches avec leurs petits. Tu y joignis vingt chevaux domptés , et cinq navires ornés de toutes leurs voiles. Lugar, je te ferai aujourd'hui les mêmes dons. Jamais Fingal ne perdit la mémoire d'une action généreuse.
— Je ne suis point Lugar, répondit le chasseur. J'aimerais mieux mourir sans avoir un ami pour m'étendre dans l'étroite demeure, que de recevoir un bienfait qui n'est dû qu'à lui.
— C'est à toi qu'il est dû, et je te l'offrirai; mais auparavant tu prolongeras de cinq jours la fête de Selraa. Sept guerriers illustres te conduiront ensuite à ta demeure. Ils resteront dans Moiallin pour aplanir les sentiers devant les pas de ta vieillesse. »
Fingal prit le vieillard par la main. Nous continuâmes notre marche avec les guerriers de Colmul. Nous rencontrâmes sur la bruyère une pierre grisâtre, et Lugar nous dit les paroles delà paix.
« Pourquoi , dit-il , ceux qui vont ensemble à la fête se rencontreraient-ils encore sur le champ de bataille? Pourquoi le bruit de querelles serait-il encore entendu parmi ceux qui , dans les années écoulées, ont moissonné ensemble; parmi les descendants de ceux qui, maintenant, chevauchent sur les nuages en se tenant par la main, et qui n'éprouvent jamais de douleur qu'à la vue des combats de leur postérité? Ëlevez cette pierre grisâtre, fille du rocher, sur la bruyère deMoruth. Elle sera remarquée des enfants des années à venir. Ils demanderont au vieux guerrier ce qu'elle signifie. « Conduisez-moi « près d'elle,» leur dira-t-il.
Ils marchent à ses côtés d'un pas lent et égal. Une lance épointée supporte sa main; et son dogue, que les ans ont privé de la vue, accompagae ses pas. La soirée est calme ; les bois résonnent du chant des oiseaux; la colline retentit de la voix des biches, mais le vieillard ne les entend pas. Le soleil brille à son couchant; il discerne à demi ses rayons fugitifs, que réfléchit sa chevelure blanche et rare. Elle pend devant lui,
FILS DE DARGO. 421
séparée en deux anneaux, telle que la mienne; et, tandis qu'il marche avec lenteur, elle voltige autour de sa lance épointée. Il est parvenu au lieu désigné; il a touché la pierre avec joie.
«C'est la pierre de Moruth, s'écrie-t-il. Ici, ajoute-t-il en y reposant son dos fatigué, ici vos pères se sont paisiblement assemblés ; leurs mains unies élevèrent ce monument. N'oubliez pas, ô mes enfants, la paix jurée entre vos pères. Souvenez-vous d'elle en regardant la pierre de Moruth. 0 pierre ! parle aux années qui s'avancent derrière le soleil, et qui, de plusieurs siècles, ne viendront pas entendre sa voix matinale. Dis-leur, dis aux enfants qui te contempleront, qu'en ce lieu nous terminâmes la guerre. Signe de paix élevé sur Moruth , que la mousse des années t'enveloppe; que les ombres des morts te défendent; que jamais une main ennemie, un vent orageux, n'approche de toi , tant que durera la sombre bruyère de Moruth , tant que coulera ce ruisseau ténébreux ! »
Nous passâmes la nuit au banquet. Le matin, les guerriers de Colmul se retirèrent. Les bardes chantèrent l'hymne funèbre de leur chef , accompagnés par les harpes de Morven.
Ton bras fut puissant , ô Colmul, et rien n'égalait ton courage. Plus d'une fois je t'ai vu, sous la forme d'un nuage sombre grossi du brouillard de l'Océan, planer au-dessus du champ de ta renommée! Mais à présent je ne te vois pas, quoique j'entende par intervalles le vent, qui t'amène, souffler dans la chevelure grisâtre du sapin de Moruth. Je l'entends, lorsque assis, comme maintenant, sous son ombre, au temps où le soir rassemble son obscurité , j'écoute le murmure du ruisseau qui passe. 0 ruisseau! touchant nocturne est doux: il est doux , le bruit que tu fais en suivant tes détours!
Mais il est tard ; il faut que le barde se retire pour ne pas s'exposer aux orages de la nuit; car on entend l'aile bruyante du coq de bruyère qui s'abat sur son lit de mousse. N'entends-je pas sa voix, et ne dit-il pas à sa compagne de retourner en hâte à leur asile? 0 ma compagne, Évir-AUin, il fut un temps où, de ma retraite, je t'appelais ainsi ! Je crie maintenant, mais sans autre ami qui me réponde que l'écho du rocher et la voix du torrent! Fingal est avec ses pères; Oscar n'est plus; Évir-Allin est dans son nuage, et la voix de Malvina est silencieuse! 0 mes aïeux, quand serai-je parmi vous? Mes amis, quand irai-je vous rejoindre? Quand finiront les jours
422 COLMUL, FILS DE DARGO.
monotones, les longues nuits de mon existence , marquée par des fortunes si diverses? Mes amis sont éloignés; leur mémoire est à demi perdue, comme les pierres qui forment les tombeaux, et le lieu de leur séjour est solitaire !...
Mais le barde n'est pas le seul exposé à de tels changements. Lugar, tu en as eu ta part. J'ai vu les héros assemblés à tes fêtes. Tes flambeaux de cire étaient nombreux, et l'abondance régnait sur tes tables. Ton palais, aujourd'hui informe et froid amas de décombres, était alors le séjour des plaisirs. Telle j'ai vu. la demeure de Lugar. Mais , de même que la saison des chaleurs fait place à d'autres saisons, dans le cours des années, Lugar, errant avec son épouse, devint la proie de l'indigence.
Je passai par la vallée de Moiallin ; sa demeure était déserte. Le jeune faon paissait sur son toit couvert de mousse, à l'endroit où il était tombé dans la salle des héros. Le hibou couvrait sa tête des branches de lierre qui en interceptaient les jours, et l'oiseau marin voltigeait autour d'elle. Les bêtes fauves rafraîchissaient leurs flancs dans le ruisseau qui coule devant sa porte, et semblaient méditer sur le destin de Lugar.
Fils des montagnes, avez-vous vu Lugar? Ah! vous êtes joyeux, car ses flèches ne troubleront plus votre repos. Mais vous tomberez un jour comme lui. Vos compagnons vous chercheront dans la vallée que vous avez coutume de fréquenter. Vous enfants secoueront leurs têles, car ils ne sauront en quels lieux vous trouver!...
0 vie passagère, tu varies comme les saisons! Il fut un temps où je souriais dans l'été de la jeunesse, où, comme vous, pins majestueux de Moruth, je bravais l'orage de l'hiver. t( Mon feuillage , disais-je alors , sera toujours vert comme le tien, et mes branches fleuriront dans ma vieillesse ! » Mais à présent mes bras desséchés sont dépouillés de toutes leurs feuilles; et ma chevelure, blanchie comme la tienne, est le jouet des vents et tremble à chaque souffle!
Pins majestueux de Moruth, nous avons vu de meilleurs jours ; mais ils se sont enfuis sur leur aile obscure et silencieuse ; ils ont franchi la bruyère et se sont perdus dans le désert !
CATHLUINA.
Annir, fille de Moran, aimée de GhuI et de Garno, deux guerriers amis, résolut de se délivrer du second au moyen d'un stratagème. — Elle se déguisa en étranger et le défia au nom de Duaran , qu'elle lui dit être son rival, et avec qui elle croyait qu'il n'oserait pas se mesurer. — Trompée dans son attente, et voulant, à tout prix, se défaire de Garno, elle alla porter le même défi à Gaul , dans l'espérance qu'il triompherait de son ami, — Gaul et Garno se rencontrèrent pendant la nuit, et se blessèrent tous deux à mort. — Annir en conçut tant de chagrin qu'elle ne put leur survivre.
J'entends murmurer le ruisseau ; j'entends le bruit de sa chute le long du rocher,... Conduis-moi', fils de la jeunesse, vers ce chêne qui déploie ses branches sur le courant. Au pied de ce chêne, trois pierres grisâtres lèvent leurs têtes parmi la verdure desséchée et les feuilles qui tombent. Là sommeillent les amis d'Ossian ; ils n'entendent plus le murmure du ruisseau ni le frémissement du feuillage. En approchant du lieu de leur repos , nous ne devons pas craindre de les troubler.
Les braves étaient en grand nombre, ô fils de la jeunesse, sur les collines de Morven, dans les jours de notre bonheur ; mais il souffla un vent destructeur, et notre forêt se vit dépouillée de ses feuilles. Il renversa nos pins majestueux sur leurs montagnes verdoyantes. Messager de l'hiver, il fit entendre son sifflement dans nos palais, et la mort marqua sa voie ténébreuse. La saison de notre joie est un rayon qui a disparu ; la voix du plaisir est un chant qui s'est tu dans nos
K 11 y a, dans le district de Loi'n , comté d'Argyle, un lac qui s'appello aujourd'hui Loch-Arich, mais qu'on nommait anciennement Loch-Luina on Loch-Luana. C'est probablement dans son voisinage que se passa l'action qui fait le sujet de ce poëme. La plupart des lieux d'alentein- portent encore les noms des héros d'Ossian. Le /ils de la Jeunesse, à qui l'ouvrage est adressé, ne peut être que le fils d'Alpin , dont il est si souvent fait mention dans quelques autres poèmes de la même date. La tradition rapporte qu'il mit par écrit tous les poëmes d'Ossian, tels que ce barde les lui avait récités
424 CATHLUINA.
salles, et la force de nos héros est un fleuve tari. Le hibou réside dans nos murailles désertes, et le cerf pâture sur les tombeaux des braves. L'étranger vient de loin pour implorer le secours du chef. Il contemple ses salles, et s'étonne de les voir en proie à la désolation. Le berger, qui siffle d'un air insouciant, le rencontre sur la bruyère obscure, et lui dit que les héros ne sont plus. « Où sont allés, dit-il, les amis du faible ? Où est Fingal, le bouclier des opprimés? »
Ils sont allés, ô étranger, ils sont allés vers leurs aïeux. Le vent destructeur a renversé les puissants, comme il renverse les pins de Dora , et les enfants des faibles s'élèvent à leur place. Tu vois sur chacune de ces collines les tombes de ceux qui secouraient les infortunés. Tu vois les pierres qui les couvrent, à demi cachées par la verdure flétrie. Les héros sont couchés dans la poussière ; et le silence, tel qu'un brouillard, est étendu sur Morven.
Mais la harpe de Cona, puissants qui n'êtes plus, fera entendre vos louanges. Peut-être qu'en passant l'étranger prêtera l'oreille à ses accords. Appuyé sur sa lance, il s'arrête par intervalles. Le barde ne l'aperçoit pas, mais il entend plus d'une fois ses soupirs. Répétant à voix basse le chant qui l'a frappé, il poursuit sa route, et va le redire en pleurant aux ruisseaux de sa patrie. Les jeunes bardes l'entendront, courbés en silence sur leurs harpes attentives. Ils l'épancheront sur les âges futurs.
Nous voici près des tombeaux ; mais où sont les pierres qui désignent la demeure de nos amis? Levez vos têtes, pierres grisâtres, et dites-nous de qui vous gardez la mémoire. Pourquoi vous enfoncez-vous dans votre mousse, oubliant les héros que vous abritez? Eh bien! moi, je ne vous oublierai pas, compagnons de ma jeunesse ; votre renommée vivra dans mes chants , lorsqu'on ne la lira plus sur ces pierres mousseuses.
Souvent nous brillâmes ensemble sous des vêtements d'airain ; souvent, pareils à des torrents débordés, nous versâmes la mort dans les plaines. Vous étiez alors puissants, ô mes amis, bien que vous soyez maintenant si déchus ! Vos exploits étaient grands , lorsqu'ici même vous combattiez l'un contre l'autre. Écoute, fils de la jeunesse, et que ton âme conçoive le feu des actions glorieuses.
CATHLUINA. 425
Gaul ' et Garno étaient l'effi-oi de la plaine. On parlait de leur gloire dans la terre des étrangers. La force de leurs bras était sans rivale, et leurs âmes étaient d'airain. Ils vinrent au secours de Moran. Ils entrèrent dans la salle du chef, à l'endroit où sa demeure élevait son front grisâtre au milieu des arbres, dans l'île verte d'innisluina. La fille de Moran toucha la harpe , et sa voix suave célébra les étrangers. Leurs âmes se fondirent à ses chants, comme un amas de neige devant les regards du soleil. Les deux héros brûlent d'une même passion pour Annir, mais les yeux bleus de la belle vierge ne se tournèrent que sur Gaul. Son âme le contempla dans les songes de son repos, et les ruisseaux d'innisluina l'entendirent proférer en secret son nom. La fille de Moran détourna ses regards du front de Garno , car elle voyait souvent le feu de sa colère s'élever comme une flamme obscure parmi des nuages de fumée.
Les héros passèrent trois jours dans les fêtes. Le quatrième, ils allèrent chasser sur la bruyère de Luina. La jeune fille les suivit de loin, vêtue comme un jeune homme de la terre des étrangers ; elle les suivit pour leur dire les paroles de la crainte, afin que Garno quittât la contrée.
Le soleil regardait les campagnes du milieu de sa carrière, et les chevreuils haletants reposaient à l'ombre du rocher. Garno s'assied sur la cime escarpée de Gaba. Son carquois est près de lui , et Lochos sommeille à ses pieds. Derrière lui est son arc détendu ; il regarde s'il apercevra un cerf. Il aperçoit un jeune homme.
« D'où viennent tes pas, lui dit le chef aux sourcils ténébreux? Où est la place à laquelle tu es attaché?
— J'appartiens, répondit le jeune homme, à la tribu de Duaran, chef des salles de Gomara. Il aime la fille de Moran; mais il a appris que Garno courtisait l'objet de son amour. Il l'a appris, et m'envoie te dire de lui céder Annir, ou d'éprouver ce soir la force de son bras.
— Dis à cet orgueilleux enfant de la mer que Garno ne cédera jamais. Mon bras est fort comme le chêne de Malla , et mon glaive est accoutumé à se frayer un chemin à travers le
4. Ce Gaul, fils d'Ardan , ne doit pas Otre confondu avec Gaul fils do Morni, el mari d'Évir-Choma.
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cœur des héros. De toute la jeunesse des montagnes^ Gaul est le seul à qui je cède la droite dans la bataille, parce qu'il tua le sanglier qui rompit en deux ma lance sur Elda. Dis à Duaran de fuir vers sa patrie; dis-lui qu'il s'éloigne de la fille de Moran.
— Mais, reprit le jeune homme, tu n'as pas vu Duaran ; sa stature est celle d'un chêne, sa force pareille au tonnerre qui roule dans le ciel, et son glaive semblable à l'éclair qui dévore les bois épouvantés. Fuis vers ta contrée , de peur qu'il n'abatte tes branches flétrieS; et n'étende sur la bruyère tes bras meurtris.
— Fuis toi-même, et dis à Duaran que je vais à sa rencontre. Ferarma, apporte-moi ma lance et mon bouclier ; apportemoi mon glaive étincelant. Que présagent ces deux ombres furieuses qui se battent dans l'air ? Un sang léger se répand le long de leurs robes de vapeurs, et leurs glaives à demi fermés, comme de faibles météores, tombent sur leurs boucliers d'azur. Les voilà qui s'embrassent comme des amis! Le vent passe à travers leurs membres aériens. Elles disparaissent.... Je n'aime point ce signe menaçant, mais je ne le crains pas. Ferarma, apporte-moi mes armes ! »
La jeune fille s'éloigne , fâchée que Garno ne veuille pas fuir ; mais elle lui a entendu dire que Gaul était plus fort que lui dans la bataille. Elle dirige ses pas vers la colline où chasse le héros. Il est appuyé sur sa lance. Un cerf gît à ses côtés, et ses dogues haletants sont couchés autour de lui. Ses pensées ont pour objet la belle Annir, et il chante ses louanges.
« Celle que j'aime est belle comme l'arc céleste. Sa robe est semblable aux rayons du matin. L'incarnat de ton visage, ô belle Annir, est doux comme le soleil, lorsqu'il regarde à travers les nuages pourprés de l'occident, et qu'on voit sourire les cimes vertes des montagnes. Oh ! s'il m'était donné de te voir sur la colline des cerfs dans toute ta beauté, semblable au jeune pin de la vallée de Luina, quand il agite doucement sa tête au souffle d'un vent frais, et que ses feuilles brilantes se développent sous une pluie tiède et féconde! Alors mon âme se réjouirait comme le chevreuil qui bondit sur la bruyère, car tu es aimable aux yeux de Gaul, fille du noble Moran!
— Es-tu Gaul? dit Annir en s'approchant. Il se peut que ton Annir soit aimable, fils d'Ardan ; mais tu auras un combat ter-
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rible à soutenir : Duaran est ton rival ; il t'attend sur cette colline. Gaul, cède à Duaran l'objet de ton amour.
— Je ne céderai à personne l'objet de mon amour; mais dis à ce chef de venir ce soir à mon banquet. Demain, il emportera les dons d'un ami ou sentira le poids du bras d'un ennemi.
— Tu peux dresser le banquet; mais ce sera pour toi seul. Duaran vient uniquement pour lever la lance. Je le vois déjà dans le lointain : il marche comme une ombre sur cette bruyère ténébreuse. L'éclat de son glaive supplée au jour qui s'éteint , et les nuages éclaircissent autour de lui leurs flancs rembrunis. Écoute : il frappe son bouclier; c'est le signal de la chute des héros. »
Gaul se couvrit de ses armes, tel qu'une ombre qui revêt ses membres obscurs de météores lumineux, quand le tonnerre ébranle la cime des montagnes. Il marcha vers la colline d'où venait le signal de la bataille. En marchant, il murmurait tout bas un chant de fête. Il songeait à Annir et aux exploits de ses premières années.
Jeune homme , c'est ici que les guerriers se rencontrèrent. Chacun d'eux pensait que son adversaire était Duaran : car l'obscurité de la nuit couvrait les collines, et ce chêne cachait le ciel. Terrible fut la colère des héros; terrible le cliquetis de leurs glaives, lorsqu'ils se croisaient en l'air, comme deux sillons de foudre qui sortent d'un replis d'un nuage sombre. Les montagnes répondent au choc de leurs boucliers. Luina tremble avec toutes ses forêts. La bruyère secoue sa tête; les chevreuils sont effrayés dans leurs songes : ils se figurent que la chasse est déjà commencée, et les idées de leur sommeil ne leur offrent que des images de péril. Le bruit augmente : ils croient ouïr approcher la multitude des limiers et siffler la corde des arcs. Ils sortent de leur sommeil nocturne; leurs yeux sont tournés vers le désert.
La bataille fut longue et terrible ; mais le bouclier de Gaul se fend en deux, et le glaive de Garno se brise en mille éclats, avec un bruit pareil à l'ouragan qui tourbillonne sur Ard ven , lorsqu'il déracine la bruyère et mugit à travers le branchage du chêne.
Gaul est immobile, comme une baleine que la tempête a fait échouer sur un écueil. Garno, comme le reflux d"uue vague furieuse, s'élance pour saisir le chef. Ils enlacent leurs bras musculeux, comme deux esprits du ciel qui luttent ensemble
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au milieu des orages déchaînés. Les collines pierreuses s'abaissent de crainte devant le tonnerre des fils du ciel, et les éclairs brûlent les bocages. Ainsi les deux guerriers bondissent de côté et d'autre : les rochers fuient sous leurs pieds avec la terre et la mousse qui les couvrent. Leur sang, mêlé de sueur, ruisselle jusqu'à terre; il roule parmi la verdare, et colore le ruisseau qui passe.
Il combattirent toute la nuit. A la naissance de l'aube, le fils d'Ardan fut renversé, et le ciel vit sa large blessure. Son casque se détache de son front. Garno reconnaît son ami ; il recule pâle et muet, comme le chêne desséché que jadis la foudre a frappé sur Mora. Il oublie la large blessure faite à sa poitrine; son sang coule à grands bouillons sans qu'il l'aperçoive : enfin il tombe près de son ami.
« Bénie soit, dit-il, la main qui m'a fait cette blessure! Ami, mon corps reposera avec le tien, et nos âmes chevaucheront sur le même nuage. Nos aïeux nous regardent venir ; ils ouvrent leurs larges portes de brouillards; ils s'inclinent pour saluer leurs fils, et mille autres esprits les accompagnent. Nous venons, puissantes ombres; mais ne nous demandez pas comment sont tombés vos enfants. Que servirait de vous apprendre que nous avons combattu comme si nous avians été ennemis? Il suffit que vous sachiez que nous fûmes braves. Mais pourquoi avons-nous combattu l'un contre l'autre? Pourquoi le nom de Duaran a-t-il frappé mes oreilles? »
Gaul entendit la voix de son ami ; mais les ombres de la mort étaient sur ses yeux; il n'apercevait la lumière qu'à travers un nuage. « Pourquoi, dit-il, ai-je corabattu Garno? Pourquoi ai-je blessé mon ami? Pourquoi faut-il que j'aie entendu parler de Duaran? Plût au ciel qu'Annir fût ici pour élever la pierre grisâtre qui doit couvrir ma tombe ! Inclinez- vous , ô mes pères, du fond de vos salles aériennes, pour venir au-devant de moi! » Ces paroles ne furent qu'à demi prononcées. Froid et pâle, il tomba dans son sang.
Annir vint. Ses pas étaient tremblants , ses regards effarés , ses paroles en désordre. « Pourquoi Garno n'a-t-il pas fui?... Pourquoi Gaul est-il tombé? Pourquoi ai-je prononcé le nom de Duaran? » Son arc s'échappa de sa main , son bouclier glissa de sa poitrine. Garno la vit, mais il détourna les yeux et les ferma pour toujours en silence. Elle s'approcha de son ai-
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mable Gaul, et tomba sur son corps glacé. Ce fut là qu'on trouva cette belle en pleurs; mais elle ne voulut pas s'arracher d'auprès de son amant.
Durant le jour entier, le soleil , voyageant parmi les nuages humides, fut témoin de sa douleur. Toute la nuit, les fantômes, habitants des rochers , répondirent faiblement à ses soupirs. Ses yeux se fermèrent le second jour. La mort s'approcha , comme le nuage paisible du sommeil, quand le chasseur fatigué se couche sur sa colline entourée d'un brouillard silencieux que nui vent n'agite.
Le père d'Annir regarda deux jours du côté de la bruyère. Pendant deux nuits sans sommeil, il prêta l'oreille à tous les vents.
« Donnez-moi , dit-il au troisième matin , donnez-moi mon bâton de chêne; je tournerai mes pas vers le désert.»
Un dogue au poil brun hurle devant lui; une ombre charmante apparaît sur la bruyère. Le vieillard lève ses yeux en pleurs, et observe tristement l'aimable fantôme. Mais, ô Moran, je suis forcé de t'abandonner; je n'ai pas le courage de contempler ta douleur.
Jeune homme, c'est ici que nous les déposâmes tous les trois. Ici , nous élevâmes leurs pierres funéraires. Leur mort nous accabla de douleur, et nos bardas leur payèrent le tribut de leurs chants lugubres.
Quel est ce guerrier qui, vêtu d'une armure radieuse, s'avance avec majesté sur la plaine, du sommet de la colline obscure? Quel est-il, celui qui parcourt la bruyère, monté sur l'Épouvante, qui se précipite dans les dangers et défie les braves? Quel autre serait-ce que l'intrépide Garno, dont le sourire imprime le respect, G-arno, le chef des lances, la terreur du champ de bataille, le boulevard de mille fleuves?
Mais quel est celui qui vient à sa rencontre d'un pas grave, et avec des boucles blondes? Semblable au soleil, lorsqu'il brille à travers un nuage chargé de pluie, il sourit à l'instant du danger. Qui roule devant lui l'orage de la bataille, et tonne dans ces vastes campagnes? Silence! Sa voix ressemble au bruit des vagues durant la tempête; ses pas, aux rochers ébranlés quand les m.ontagnes balancent leurs cimes sur la bruyère du désert. C'est Gaul , à la belle chevelure et au doux regard ; c'est le fils d'Ardan, renommé par tant de hauts faits. Il est
430 CATHLUINA.
terrible, mais aimable. Ah! pourquoi le nom de Duaran fut-il jamais prononcé, ou pourquoi la fille de Luina inspira-t-elle de l'amour? Pourquoi deux amis si fameux ont-ils combattu dans les ténèbres?
Vous avez combattu comme deux ombres furieuses qui luttent pendant un orage; vous êtes tombés comme deux chênes verdoyants, renversés parle choc des ombres furieuses. Le voyageur a passé près d'eux vers le soir. Il a vu leurs têtes majestueuses qui dominaient la plaine. « Beaux arbres, a-t-il dit, vous croissez majestueusement; votre feuillage est aimable sur les bords du fleuve que vous ombragez ! » Mais il revient à l'aurore, et trouve leurs têtes verdoyantes couchées dans la fange. Il voit leurs racines arrachées de terre, et leurs branches dispersées parmi l'écume du fleuve. Une larme humecte ses yeux, ce Tous tant que nous sommes, dit-il, nous serons un jour renversés par l'orage !... »
0 vous, si courageux naguère, vos têtes sont renversées par l'orage nocturne. Aimable Annir, la pâleur fane ta beauté dans la place silencieuse de ton repos. Souvenez-vous, ô filles de Morven , du jour où sont tombés ces amants ! Qu'il soit un jour de tristesse pour les habitants de Luina.
Garno, intrépide guerrier! Gaul, héros aimable! belle et malheureuse Annir! soit que vos ombres chevauchent sur les nuages taciturnes, soit qu'elles dirigent les tempêtes, soit que vous reposiez dans les salles tranquilles de vos pères , que vous visitiez les collines nébuleuses de Morven, ou que vous fréquentiez les verts bosquets de Luina, oubliez votre amour, vos douleurs et vos blessures ! Écoutez avec joie les chants qui célèbrent votre gloire. Tant qu'il subsistera des harpes , vos noms y seront répétés, et les derniers accords des bardes seront des hymnes à votre gloire !
Tel fut le chant des bardes, tandis que nous élevâmes la tombe des héros. Souvent je l'ai redit dans nos salles, au retour de la triste journée qui vit leur trépas.
J'entends le murmure du ruisseau; j'entends le bruit de sa chute le long du rocher. Reconduis-moi, fils de la jeunesse, et n'oublie point la renommée des héros.
DARGO.
Comhal, voguant vers Inisfail, aborde de nuit à une île déserte; il y rencontre Cargo, qu'on disait avoir péri dans la mer , au retour d'une expédition. Ullin essaye de consoler ce héros de la mort de Crimora son épouse, en racontant l'aventure de Colda et de Mi'nvéla. Arrivés le matin à Inisfail, Comhal et ses guerriers combattent Armor, chef de Loclin, qui est tué dans la bataille. — La nuit vient; ils découvrent une femme en pleurs sur letombeau d'Armor; c'est Crimoïna, qui l'avait suivi, déguisée en homme. Ils la conduisirent au palais d'inisfail. — Ullin lui raconte l'histoire de Morglan et de Minona. — Le lendemain , Comhal propose de la renvoyer dans son pays; mais elle préfère le séjour de Morven, et devient l'épouse de Dargo.
Quelque temps après, Connan, dans une partie de chasse, inspire à ses compagnons de la défiance sur l'amour que Crimoïna porte a Dargo. — Il leur conseille de mettre son amour à l'épreuve, en teignant Dargo du sang d'un sanglier qu'ils ont tué, et en le portant à sa demeure, comme s'il était mort. — Crimoi[na, frappée de ce spectacle , expire de douleur.
Celui que tu vois là-bas, tranquille au pied d'un arbre solitaire, attentif au bruit du vent qui murmure dans le feuillage, c'est l'infortuné Dargo. L'ombre de Crimora sort du lac argenté qui s'étend au-dessous de lui; les cerfs l'aperçoivent et marchent sans crainte sur la hauteur. Lorsqu'ils ont vu ce signe, ils n'appréhendent point d'être poursuivis, car l'âme de Dargo est triste, et les aigles, compagnons de ses courses sauvages, poussent derrière lui des glapissements douloureux. Je partage aussi tes chagrins, ô Dargo ! Telles que les gouttes de rosée sur la verdure, les larmes tremblent dans mes yeux au souvenir de ta déplorable histoire.
Comhal était assis près de cette roche , où maintenant les cerfs broutent sur sa tombe, qu'en dépit de la mousse des ans distinguent encore trois pierres grisâtres et un chêne dépouillé. Ses guerriers se reposaient autour de lui; appuyés sur leurs lances, ils prêtaient l'oreille aux chants d'un barde ; leurs visages étaient tournés de côté, et leurs yeux se fermaient de temps en temps. Le barde louait les belles actions du chef; il
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rappelait ces jours de gloire où sa foudroyante épée et la lance d'Inisfail* roulaient devant elles la bataille comme un tourbillon de fumée.
Les chants cessèrent; mais leur son était encore dans notre oreille, comme le bruit des vents lorsqu'ils se sont éloignés. Nous regardions la mer; un nuage sembla se former et s'accroître sur les vagues lointaines. Nous reconnûmes le pavillon d'Inisfail et le sinistre cran-tara". «Déployez, dit Cornhal, les ailes blanches de mes voiles; volons sur les vagues au secours de nos amis ! »
Les ombres de la nuit nous surprirent au milieu de l'Océan ; les vagues soulevèrent devant nous leur sein blanchâtre, et les vents furieux déchiraient nos voiles.
« La tempête, dit Comhal, redouble les ténèbres, mais nous approchons d'une île déserte; elle étend ses bras comme mon arc lorsqu'il est bandé, et sa surface est unie comme le sein de la vierge que j'aime. Attendons ici le retour de la lumière ; c'est l'endroit où les matelots rêvent au péril passé. »
Nous nous dirigeâmes vers la baie de Botha; l'oiseau de la nuit croassait au-dessus de nos têtes, accroupi dans la roche grisâtre où il fait sa résidence. Du fond d'une caverne sortaient les accents mélancoliques d'une ombre affligée.
« C'est l'ombre de Dargo, dit Comhal, de Dargo que nous perdîmes en revenant des guerres de Loclin.
« Les vagues élevaient leurs têtes blanches jusque dans les nues; des montagnes bleuâtres se mouvaient entre le rivage et nous.... Dargo monta sur le mât pour remarquer s'il distinguerait Morven, mais le cordage se rompit dans sa main, et les vagues écumeuses couvrirent sa chevelure flottante; la
i . Par Loclin il faut entendre la Norwége ou la Scandinavie en génoial; par Érin, l'Irlande, et par Inisfail, un canton de ce dernier royaume qu'ha- Inlaicnl les Falans. Inisfail semble quelquefois désigner une des Hébrides. Jnistore signifie toujours les Orcadcs, ou du moins la plus grande partie de CCS îles.
2. Le cran-tara était un morceau de bois à demi brûlé et trempé dans le sang, que l'on portait avec toute la célérité possible d'babitalions en habitations, dans les cas de péril imminent. Le mol cran-una veut dire loi:; d appel , et l'union du sang au feu pouvait indiquer ou le danger même, ou une menace contre ceux qui ne se rendaient pas immédiatement sous les drapeaux du chef. La même coutume parait avoir existé, avec de légères différences, chez d'autres peuples du nord de l'Europe.
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furie des vents chassa nos voiles , et nous perdîmes le chef de vue. Nous entonnâmes à sa gloire un chant de douleur, et nous invitâmes les ombres de ses pères à le porter dans le séjour de leur repos.
c( Mais, continua Gomhal, nos voix n'allèrent pas jusqu'à elles ; son ombre habite encore ces rocs effrayants ; il ne voltige point sur les collines aimées du soleil, sur les vallées vertes de Morven.... Ombres des enfants de Loclin, qui nous poursuiviez alors dans la tempête, vous songez vainement à retenir Dargo. Trenmor accourra des nuages de Morven, et son souffle dissipera vos formes ténébreuses; vos brouillards onduleux, pareils aux chardons d'Ardven, fuiront devant l'arbitre de l'orage; et toi, Dargo, tu chevaucheras avec lui sur la frange de sa robe, et tu te réjouiras avec les descendants aériens de nos pères. Ullin, élève tes chants et loue ses actions ; il reconnaîtra ta voix, il se réjouira au bruit de sa gloire ; et, s'il y a dans le voisinage quelqu'une des ombres de Loclin, qu'elle entende parler de la venue de Trenmor !
— Paix à ton âme, chanta Ullin, paix à ton âme, habitant de ces rochers caverneux ! Pourquoi demeures-tu si longtemps dans la terre des étrangers ? Es-tu forcé de combattre seul dans les nuages avec les ombres de Loclin, en des lieux où les barrières de l'air sont tendues devant toi? Souvent, ô Dargo, tu combattis une armée entière, et ton ombre soutient encore un choc inégal? Mais Trenmor viendra bientôt; bientôt il lèvera pour te secourir son large bouclier et son glaive aérien; il chassera devant lui les ombres éperdues de Loclin, pareilles à la feuille desséchée du chêne de Malmor, lorsqu'elle est enveloppée dans les replis de l'ouragan. Jusqu'alors , paix à ton âme, ô Dargo! puisses-tu reposer tranquillement, toi qui demeures au sein d'un roc dans la terre des étrangers !
— Et me dis-tu de rester sur ce roc, barde de Comhal ? Les guerriers de Morven voudront-ils abandonner leur ami à l'heure du danger ? » cria Dargo, qui parut en même temps sur la pente de son écueil.
Gulchos reconnut la voix de Dargo, et lui fit la réponse joyeuse qu'il avait coutume de lui adresser lorsqu'il l'appelait à la poursuite des agiies enfants du désert. Rapide comme une flèche, il s'élance sur les vagues : ses pieds baignent à peine dans l'onde; il saute au col de Dargo; les étoiles vacillantes
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contemplèrent la joie de leur rencontre et le doux spectacle des embrassements de deux amis, lorsqu'ils se retrouvent dans la terre des étrangers après les tardives années de l'absence.
« Quoi! dit Comhal, se peut-il que Dargo soit vivant? Gomment fis-tu pour échapper aux vagues, lorsque, roulant sur ta tête , elles te cachèrent dans leur écume ?
— Les vagues , dit Dargo , me poussèrent vers ce rocher, après m'avoir roulé toute une nuit. Depuis ce moment, la lune n'a que sept fois amoindri et réparé sa lumière; mais sept années ne paraissent pas aussi longues sur la bruyère de Morven. Tout le jour, je restais assis sur ce rocher, murmurant les chants de nos bardes , écoutant le bruit rauque des vagues, ou les cris encore plus rauques des oiseaux qui planaient sur leur sommet. Darant la nuit, je conversais avec les ombres et avec le hibou ; j'allais surprendre l'oiseau marin qui dormait entre les bouleaux.
« 0 Comhal , le temps me paraissait long, car le soleil avance lentement , la lune semble à peine se mouvoir au-dessus de cette île inhabitée. Mais pourquoi ces larmes silencieuses? que veulent dire ces regards de compassion? Ces larmes, ces regards , ne sont pas causés par mon histoire ; ils ont pour objet la mort de Crimora! Je sais qu'elle n'est plus; j'ai vu son ombre portée sur le brouillard à franges lumineuses que soutenaient les rayons de la lune, lorsqu'ils brillaient à travers une pluie fine sur l'étendue paisible de l'Océan. J'ai vu ma bien-aimée ; son visage était pâle; des gouttes d'eau ruisselaient de sa chevelure blonde , comme si elle fût sortie du sein de la mer. La trace sombre des larmes était sur sa joue, pareille aux vestiges des anciens fleuves qui jadis inondaient la vallée.
« Je reconnus le fantôme de Crimora; je devinai le sort de ma bien-aimée ; je haussai la voix, et l'invitai à se rendre sur mon rocher solitaire. Mais les ombres des vierges de Morven élevèrent leurs chants autour d'elles; leurs chants ressemblaient au souffle mourant du zéphyr dans les soirées de l'automne , quand l'ombre s'agrandit lentement dans la vallée de Cona , et que des sons suaves voyagent par des routes mystérieuses dans le creux- des roseaux. Les vagues attentives s'inclinèrent , et l'oiseau marin se tut pendant le concert des ombres virginales.
«Viens , disaient-elles, ô Crimora, viens sur les collines
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« boisées de Morven , oùSumalda, la belle amante deTrenmor, « baude son arc aérien , et poursuit le cerf à demi visible que a forment les nuages. Viens, ô Crimora, viens oublier ta dou- « leur au séjour de nos plaisirs! »
« Elle les suivit; mais, en partant, elle me jeta un regard de pitié, et je crus l'entendre qui soupirait. Bientôt l'harmonie des vierges ne ressembla plus qu'au bruit des vagues sur une côte éloignée, quand le matelot les entend rugir de l'ouverture de sa caverne, et craint l'approche de l'orage. J'écoutais encore, mais la douce mélodie cessa; la belle vision s'évanouit, comme le rêve d'amour du chasseur, quand le son du cor l'éveille sur la bruyère. Je poussai des cris, mais les ombres ne m'entendirent pas; elles me laissèrent gémir sur mon rocher, semblable à la tourterelle abandonnée. Depuis ce temps, mes larmes ont toujours commencé de couler avec l'aube; elles ont toujours coulé dans l'obscurité des nuits. 0 Crimora! quand mes yeux te reverront-ils? ô Comhal, apprends-moi comment est morte ma bien-aimée !
— Lorsque ta bien-aimée eut appris ton sort , trois soleils virent sa main blanche soutenir sa tête inclinée. Au quatrième matin, elle courut sur les' détours du rivage, cherchant à te retrouver. Les filles de Morven la contemplaient du haut de leurs montagnes. Elles descendirent sans bruit le long des ruisseaux azurés. Leurs soupirs agitaient leurs chevelures flottantes ; leurs mains délicates essuyaient les pleurs de leurs yeux. Elles vinrent en silence pour consoler Crimora; mais elles la trouvèrent dans son lit de roseaux, aussi froide qu'un morceau de neige , belle comme un cygne étendu sur le rivage du Lano. Une pierre grise et un tertre de gazon marquent maintenant, sur la côte de Morven, la demeure de Crimora. Les filles de Morven la pleurèrent; les bardes firent l'éloge de sa beauté. Ainsi puissions-nous, ô Dargo, vivre glorieusement ! Telle puisse être notre destinée , lorsque nous serons à jamais couchés dans l'étroite demeure ! »
Mais regardez cette lumière qui vient d'Inisfail ; voyez le cran-tara semer l'alarme dans tous les hameaux! Comhal est menacé de quelque danger! Déployez les voiles, courbez-vous sur les rames ; que nos barques fendent rapidement les flots ! Hâtons-nous de gagner la terre d'Inisfail pour dissiper ses
Un vent frais, qui souffle de Morven, seconde notre départ. Il enfle nos voiles ; nos matelots se courbent sur leurs rames, et font rejaillir les vagues fumantes sur leurs têtes grises et penchées. Tous les héros ont les yeux sur la rive, toutes les âmes sont déjà dans le champ de bataille. Mais Dargo, les yeux constamment baissés , la tête appuyée sur son bras que supporte le bouclier de ses pères , demeure assis dans le silence de la douleur, Gomhal l'observe ; il observe ses larmes qui roulent à travers les bosses de son bouclier. Puis il regarde Ullin pour lui demander des chants capables de le consoler.
« Golda vivait dans les jours de Trenmor. Il poursuivait les cerfs autour de la baie d'Étha. Les rives boisées répondaient à ses cris, et il abattait à ses pieds les hôtes des montagnes. Minvéla l'aperçut de la rive opposée; elle voulut traverser la baie dans son rapide esquif. Un vent impétueux accourut de la terre des étrangers. Le bateau se retourna sur la mer orageuse. Minvéla reparut un moment. « Je meurs, disait-elle; « Colda, mon cher Golda , viens à mon secours !...)>
« La nuit étendit son noir manteau sur les vagues. La voix de Minvéla s'affaiblit ; les échos du rivage la répétèrent de plus en plus faiblement. Pareille au bruit lointain des courants, lorsqu'il nous parvient dans la tranquillité du soir, elle se perdit enfin dans les ténèbres. Au point du jour, Colda trouva son amante étendue sur le sable. Il la porta sous un chêne majestueux, près duquel murmurait un ruisseau limpide, et il couvrit son corps d'une pierre grisâtre. L'endroit est connu des chasseurs. Ils reposent souvent à l'ombre de ce chêne, lorsqu'à midi les rayons du soleil dévorent la campagne.
« Colda conserva longtemps sa tristesse. Le jour, il errait seul le long des rivages boisés d'Etha; la nuit, il attristait de ses gémissements l'oiseau qui se perche sur les vagues. Mais l'ennemi parut : on frappa le bouclier de Trenmor. Colda prit sa lance, et l'ennemi fut renversé. Sa joie revint par degrés, comme on revoit le soleil quand l'orage a passé sur la bruyère. 11 poursuivit comme auparavant les cerfs d'Étha. Il entendit sa gloire proclamée dans les concerts des bardes.
— Je me souviens, dit Dargo , d'avoir vu Colda. Semblable aux faibles traces d'un songe évanoui depuis longtemps, son souvenir parcourt mon âme. Souvent, dans mon enfance, il me
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conduisit près du tombeau qu'il avait formé sur le rivage d'Ëtha. Pendant qu'il s'appuyait sur la mousse dont il était couvert, les larmes tombaient de ses yeux rougis par la douleur. Il les essuyait avec ses cheveux blancs. Si je lui demandais la cause de ses pleurs : « Hélas! s'écriait-il, c'est ici que Minvéla (( sommeille ! » Et quand je le priais de me tailler un arc : <c Cette tombe , ajoutait-il , est véritablement celle de ma bience aimée. Oh ! lorsqu'un jour tu poursuivras les cerfs, viens à (( cette tombe, viens t'y reposer au milieu du jour, jusqu'à ce « que la chaleur soit apaisée. » Et souvent, ô Colda, je suis allé m'asseoir sur cette tombe où vous êtes réunis, en parlant de ta renommée dans un chant de douleur. Plût au ciel que ma gloire subsistât comme la tienne, lorsque, rejointe à celle de Crimora , mon ombre planera sur les nuages !
— Ta gloire vivra, dit Comhal. Mais vois ces boucliers qui roulent comme autant de lunes enveloppées de brouillards. Leurs bosses réfléchissent les .premiers rayons du matin. Ce sont les boucliers des enfants de Loclin, et les murs d'Inisfail tremblent devant eux. Le chef regarde du haut de son palais, et, à travers ses pleurs, il distingue un nuage noir; deux larmes tombent sur la pierre qu'il soutient. Il reconnaît nos voiles; une larme de joie brille dans ses yeux ; il s'écrie : « Voici «. Comhal ! »
« Loclin nous voit aussi, et ses bataillons s'avancent à notre rencontre. Armor les conduit, Armor dont la taille surpasse celle de tous ses guerriers , Armor semblable au cerf rougeâtre qui marche à la tête du troupeau de Morven. Il lève contre moi ce bras que, sur les rivages d'Érin, je délivrai de ses chaînes. 0 mes amis, que chacun de vous ceigne son glaive et saute sur la rive, armé de sa lance ! Que chacun de nous se rappelle les exploits de sa jeunesse et les batailles des héros de Morven ! Dargo, lève ton large bouclier! Carril, brandis ton glaive homicide ! Cormal, aiguise ta lance, qui tant de fois couvrit la plaine de morts ; et toi, Ullin, entonne le chant de guerre pour nous animer au combat!... »
Nous allâmes au-devant de l'ennemi. Il tint ferme, comme le chêne de Malmor, qui ne se laisse point courber par la furie des orages. Les habitants d'Inisfail accourent du sein de leurs murailles afin de nous seconder. Loclin disparut devant nous, pt ses rameaux desséchés se dispersèrent dans la course de la
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tempête. Armor rencontra le chef d'Inisfail ; mais la lance du chef cloua son épais bouclier sur sa poitrine. Loclin, Morven et Inisfail pleurèrent sa mort prématurée; et son barde célébra ses louanges dans un chant de deuil.
Tu fus grand , ô Armor, comme le chêne qui règne sur la prairie. Ta course était rapide comme le vol de l'aigle ; ton bras était fort comme le vent de Loda , et ton glaive meurtrier comme les vapeurs du Lego. Tu es monté bien tôt vers les palais aériens ! 0 puissant, pourquoi es-tu tombé dans ta jeunesse ? Qui se chargera de dire à ton vieux père qu'il n'a plus de fils? Qui se chargera d'apprendre à Grimoïnaque son amant n'est plus?
Je vois ton père courbé sous le poids des ans ; sa m.ain chancelle sur sa lance épointée, et sa tête, ombragée de quelques cheveux blancs, vacille comme la feuille du tremble. Chaque nuage lointain abuse son œil obscurci, tandis qu'il regarde en vain pour apercevoir ton vaisseau. La joie , comme un rayon du soleil sur la bruyère flétrie , parcourt sa figure vénérable, lorsqu'il crie aux enfants occupés de leurs jeux: e: Je le vois venir!... » Ils tournent leurs regards sur les vagues azurées, et lui disent qu'ils n'y voient que le brouillard flottant. Il secoue la tête en soupirant , et sa face se couvre d'un nuage de tristesse.
Je vois Crimoïna sourire au milieu d'un songe qui l'a visitée avec l'aube. Elle croit que tu arrives dans ta beauté majestueuse : ses lèvres, par des sons à demi formés, te saluent dans son rêve , et ses beaux bras s'étendent pour te saisir. Mais, hélas! Crimoïna, tu ne fais que rêver! Ton amant n'est plus! Il ne foulera plus les rives de sa terre natale! Sa beauté repose dans la poussière d'Inisfail. Tu sortiras de ton sommeil pour en être informée, ô Crimoïna !
Mais quand cessera le long sommeil d'Armor? quand finira le profond repos de l'habitant de la tombe? quand le son du cor l'appellera-t-il à la poursuite des daims? quand le son du bouclier l'appellera-t-il à la bataille? Enfants de la chasse, Armor est endormi. N'attendez pas son réveil , car la voix du matin ne parviendra jamais à sa demeure. Eils de la lance, il vous faut combattre sans lui, car il sommeille, et le signal du combat ne peut l'éveiller. Armor, tu fus grand comme le
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chêne qui règne sur la prairie. Ta course était rapide comme le vol de l'aigle! Ton bras était fort comme le vent de Loda', et tes coups meurtriers comme les vapeurs du Lego !...
Le barde se tut. On éleva la tombe d'Armor, et ses guerriers s'éloignèrent en désordre. Leurs mâts s'ébranlèrent pesamment sur les vagues. On entendait par intervalles leurs chants, mais ces chants étaient tristes. Ils ressemblaient aux soupirs des vents qui soufflent du sein des montagnes, dans la verdure ondoyante des tombeaux , quand la nuit est sombre , et que le silence règne dans les vallées.
Les histoires des temps passés sont des rayons de lumière pour l'âme du barde. Elles ressemblent aux rayons que le soleil épanche sur la bruyère de Morven; la campagne sourit partout où ils passent, quoique tout soit obscur alentour. La campagne sourit; mais ce n'est que d'un sourire fugitif: et, pareille à l'ombre que jette un brouillard, l'obscurité les poursuit rapidement. Elle les atteindra bientôt sur les montagnes, et l'on ne verra plus les traces des doux rayons!.... Ainsi l'histoire de Dargo parcourt mon âme; c'est une lumière qui la traverse malgré les nues amoncelées.... Brille, ô lumière propice, comme tu brillais dans le combat d'Armor, où la force du barde était grande , où son âme était gonflée comme les voiles de Fingal au milieu de la tempête !
Nous nous rendîmes cette nuit-là aux antiques tours d'Inisfail, et nous nous réjouîmes parmi les chants et les coupes. De temps en temps des sons de douleur venaient frapper mes oreilles. « Ullin et Sulma, voyez d'où partent ces sons de douleur. »
Nous trouvons Crimoïna étendue sur le tombeau d'Armor. Quand la bataille eut cessé , et que son amant eut rendu le dernier soupir, elle aussi , elle était tombée mourante dans le
i . Oa suppose que le Loda ou Lodda d'Ossian est le raêrae personnage que rodin ou Woden des Scandinaves. Ses conquêles et ses exploits semblent avoir engagé, après sa mort, ses compatriotes à lui accorder les honneurs divins.
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lieu où elle était cachée. Elle demeura étendue à l'ombre d'un jeune ormeau. Le soir, elle choisit pour sa couche le tombeau de son bien-aimé. Nous l'en tirâmes doucement , et nos larmes coulèrent en silence. Sa douleur était grande, et nous ne lui parlions que par des soupirs.
Nous la conduisîmes au palais d'Inisfail, et la tristesse couvrit tous les fronts. Ullin prit enfin sa harpe, et en tira de tendres accords. Ses doigts ne firent que glisser sur ses cordes tremblantes avec lenteur et solennité. Ses accords fondaient les âmes , et calmaient l'orage de l'affliction.
« Quel est, disait-il, ce guerrier qui se penche au bord de son nuage aérien? D'où vient ce soupir qui se mêle aux vents? La poitrine du guerrier est encore marquée d'une large blessure, et derrière lui paraît un cerf à demi visible. Ce ne peut être que l'ombre du beau Morglan, chef des rivages de Siglas! Il vint avec l'ennemi de Morven , et poursuivit les cerfs de nos collines. Avec lui était sa bien-aimée, la fille de Sora, à la blonde chevelure, aux mains de neige. Morglan avait été sur les collines; Minona était demeurée dans la plaine. L'épais brouillard descendit; la nuit s'avança avec tous ses nuages; les torrents rugirent; les ombres poussèrent des cris le long de leurs vagues retentissantes. Minona regarde si elle apercevra son bien-aimé. Elle distingue à peine un cerf qui se meut lentement dans le brouillard des montagnes. Elle prend son arc , tire : la flèche vole. Plût au ciel qu'elle eût manqué son but ! Le cerf était porté sur les épaules de Morglan ; elle trouve la flèche dans sa poitrine chérie.
«Nous élevâmes sur la colline la tombe du héros. Nous y plaçâmes la flèche de Minona et la ramure du cerf. Nous y étendîmes aussi son chien agile, afin qu'il poursuivît les cerfs aériens. Minona voulait reposer avec celui qu'elle avait aimé; mais nous la renvoyâmes dans sa patrie, où elle conserva longtemps sa douleur. Sa douleur se dissipa toutefois avec les années, et maintenant elle se réjouit au milieu des filles de Sora, quoique par intervalles on l'entende soupirer. Quel est ce guerrier qui se penche au bord de son nuage aérien, et grossit le vent de ses soupirs? je vois encore sur sa poitrine la marque noire d'une blessure, et derrière lui le cerf à demi visible....»
Le jour ramena sur Inisfail sa lumière d'un gris faible.
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«Ullin , dit Comhal , monte sur ton vaisseau, et conduis Crimoina dans la terre de ses aïeux, afin qu'elle puisse se réjouir encore au milieu de ses amis, comme la lune lorsqu'elle lève son front parmi les nuages et sourit à la vallée silencieuse.
— Béni soit, dit Grimoïna, le chef de Morven, l'ami des faibles au jour de leur danger! Mais que ferait Grimoïna dans sa patrie, où tous les rochers et toutes les collines, tous les arbres et tous les ruisseaux réveilleraient ma douleur assoupie? Les jeunes hommes dont je méprisai les vœux riraient en me voyant, et me diraient : «Où est maintenant ton Armor?» 0 jeunes hommes! vous pouvez parler ainsi; mais je ne vous entendrai pas! Je vis dans une contrée lointaine, j'achève ma courte vie au milieu des filles de Morven! Comme les généreux défenseurs, elles daignent compatir aux douleurs des infortunés!... »
Nous emmenâmes Grimoïna sur nos rivages. Nous la donnâmes pour épouse à Dargo ; mais elle avait encore des moments de tristesse. Les rivières isolées entendaient ses sanglots. 0 Grimoïna, ta vie fut courte! Les cordes de la harpe sont humides, pendant que le barde chante ton histoire.
Un jour que nous poursuivions un cerf sur les bruyères de Morven, les vaisseaux de Loclin parurent dans l'étendue de nos mers, avec toutes leurs voiles blanches et leurs mâts qui se balançaient dans l'air. Nous crûmes qu'on venait redemander Grimoïna. « Je ne combattrai point, dit Gonnan à l'âme faible, que je ne sache si cette étrangère aime notre race. Chassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de Dargo. Puis , portons-le dans sa demeure , et voyons comment elle s'affligera de sa perte. »
Sous de funestes auspices, nous prêtâmes l'oreille au conseil de Gonnan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible; nous le renversâmes dans le bois.
Deux d'entre nous le tinrent, malgré sa rage, tandis que Gonnan regorgeait avec sa lance.
Dargo s'étendit auprès. Nous l'arrosâmes de son sang; nous le portâmes à Grimoïna, en chantant l'hymne de mort. Gonnan courait devant nous avec la peau du sanglier, c: Je l'ai tué , dit-il; mais ses défenses cruelles avaient déjà percé le cœur de Dargo; car sa lance était rompue et le roc avait manqué sous ses pas. »
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Crimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui apportait comme s'il eût été mort. Silencieuse et pâle , elle demeura debout, sans mouvement , pareille à la colonne de glace qui, dans la saison des frimas, est suspendue au rocker de Mora. Enfin elle prit sa harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo voulait se lever; mais nous l'en empêchâmes jusqu'à ce qu'elle eût fini , car sa voix était douce comme celle du cygne blessé, lorsqu'il épanche son âme dans ses chants , et qu'il sent dans sa poitrine le dard fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien qui s'étend au-dessus des montagnes de Morven.
(t Penchez-vous du haut de vos nuages, disait Crimoïna, ancêtres de Dargo ! Emportez-le au séjour de votre éternelle paix; et vous, vierges du royaume aérien de Trenmor, apprêtez-lui sa brillante robe de vapeurs. 0 Dargo! pourquoi t'ai-je si tendrement aimé? Nos âmes n'en faisaient qu'une, nos cœurs se confondaient; et comment pourrais-je survivre à leur séparation ? Nous étions deux fleurs qui croissions dans la fente du rocher; et nos têtes, chargées de rosée, souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs étaient deux, mais leur racine était unique. Les vierges de Cona les aperçurent, et s'en détournèrent de peur de les blesser. « Elles sont, dirent-elles, solitaires, « mais suaves !... » Le cerf, dans sa course, les franchissait sans les toucher, et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa pâture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable; il a arraché l'une d'entre elles, l'autre courbe sur sa compagne sa tête languissante, et toutes deux ont perdu leur beauté, flétries comme l'herbe que le soleil a desséchée.
« Il est couché, le soleil qui m'éclairait sur Morven, et je suis environnée des ténèbres de la mort. De quel éclat mon soleil brillait à son matin! Il épanchait autour de moi ses rayons dans tout le charme de son sourire. Mais il s'est couché avant le soir pour ne plus se lever. Il me laisse dans une nuit froide , éternelle. 0 Dargo ! pourquoi t'es-tu couché si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait naguère, est-il voilé d'un nuage si épais? Pourquoi ton cœur brûlant s'est-il refroidi? Pourquoi ta langue mélodieuse est-elle devenue muette? Ta main , qui brandissait la lance à la tête des guerriers , est
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là roide et glacée; et tes pieds, qui ce matin devançaient tous les chasseurs, gisent aussi immobiles que la terre qu'ils foulaient.
a Jusqu'à ce jour, ô mon bien-aimé, je t'ai suivi de loin, sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon père attendit mon retour ; en vain ma mère pleura mon absence. Leurs yeux étaient souvent fixés sur la mer; les rochers entendirent souvent leurs cris. 0 mes parents! je fus sourde à votre voix, car mes pensées ne se détournaient plus de Dargo. Plût au ciel que la mort renouvelât sur moi le coup qui l'a frappé, que le sanglier fatal eût aussi déchiré le sein de Crimoïna ! alors je ne pleurerais plus sur Morven, j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuit dernière, j'ai dormi à ton côté sur la bruyère. N'y a-t-il point de place cette nuit dans ton linceul?... Oui, je me coucherai près de toi. Je dormirai encore cette nuit avec toi, mon bien-aimé, mon Dargo!... »
Nous entendîmes sa voix s'affaiblir; nous entendîmes les sons de la harpe languir et mourir sous ses doigts. Nous fîmes lever Dargo; mais il était trop tard. Crimoïna n'était plus. La harpe glissa de ses mains ; elle exhala son âme dans ses chants ; elle tomba près de Dargo....
Il lui éleva un tombeau sur le rivage, de même qu'à sa première épouse, et il a préparé au même lieu les pierres qui doivent former le sien.
Depuis ce jour, deux fois dix étés ont réjoui les plaines, et deux fois dix hivers ont blanchi les forêts. Durant tout ce temps, l'homme de douleur a vécu seul dans sa caverne. Il n'écoute que les chants qui respirent la tristesse. Souvent je chante pour lui dans le calme du midi, et je vois Crimoïna se pencher vers nous du sein des vapeurs où elle chevauche en silence.
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GATHLAVA.
Ronnan , qui a chargé un de ses amis d'enlever Sulmina de la maison de son père, l'attend en vain pendant toute une nuit. Au point du jour, il consulte un vieux druide. Celui-ci lui apprend qu'elle a été surprise dans S3 fuite , et emmenée par Lava, à qui son père l'avait promise en mariage. Ronnan poursuit le ravisseur, livre bataille à Lava, et le tue. —Mais Sulmina, qui était venue, déguisée en guerrier, prendre part au combat , reste sur le champ de bataille, mortellement blessée. Ronnan retourne dans sa patrie avec le corps de son amante. — Le poëme est adressé au fils d'Arar, qui paraît avoir été un jeune barde.
« Fils d'Arar, tu es assis au bord de l'onde azurée qui baigne ta demeure. Ta harpe repose à côté de toi. Pourquoi ne célèbres-tu pas les héros qui ne sont plus? Autour de toi, du sein des nuages, ils se penchent vers le lieu qui renferme leur dépouille; mais ils n'entendent d'autre son que le murmure du ruisseau et le bruit du feuillage ébranlé par lèvent. Fils d'Arar, pourquoi ce silence? Ne sais-tu pas que tu es environné des enfants de la gloire ?
— Orran*, tu connais la gloire des héros qui ne sont plus. Les souvenirs des temps passés caressent ton âme comme des rayons de soleil; prends donc toi-même la harpe, et que le jeune barde entende tes chants, afin qu'il puisse épancher leur lumière sur les âges futurs ! Ainsi, lorsque ta harpe sera suspendue dans ta salle silencieuse; lorsque, pareille au vent endormi dans les arbres pendant les paisibles soirées de l'automne , ta voix harmonieuse aura retenti pour la dernière fois , les noms des héros ne seront pas oubliés sur leurs montagnes.
— Ah! sans doute , avant peu ma voix cessera de se faire entendre; bientôt ma harpe ne rendra plus de son : mais la
1. Depuis rexlinclion de l'ordre des bardes, presque tous les poëmes gaéliques sont allribués à Ossian; mais celui-ci paraît n être qu'une imitanon de sa manière, et le nom dOrran paraîlrail indiquer un autre barde, anienr de ce poème.
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gloire des héros ne sera point oubliée. Fils d'Arar, tu entendras leurs louanges, et tu la transmettras aux bardes futurs! »
Sur ces collines vivait Dumor, chef des lances. Sa fille, modèle de beauté, les parcourait d'un pas gracieux. La harpe de Sulmina faisait les délices du manoir de son père. Lava fat épris de ses charmes. Lava s'était distingué dans les guerres de Dumor, et Sulmina lui fut promise. Mais elle avait donné son cœur à Ronnan , dont on vantait la belle chevelure et le doux regard, et qui habitait les rives de Struthorman. Il entendit parler de la tristesse où Sulmina était plongée. Il fit partir un ami fidèle, chargé de l'emmener sur ses collines.
Sulmina s'enfuit avec lui, sous les auspices de la nuit; mais Lava les rencontre sur la bruyère. Le messager est attaché à un chêne par mille courroies, et la jeune fille est emportée sur un vaisseau. « Ronnan , s'écriait-elle , viens à mon secours ; ô Ronnan , viens secourir celle qui t'est chère !... »
Mais il ne t'entend pas , ô fille infortunée ! il est assis près d'un ruisseau dans l'attente de ta venue....
« Qui peut, ô Sulmina. te retenir si longtemps? Quel obstacle enchaîne ma bien-aiméeloinde moi, malgré sa promesse?... Je prête l'oreille, mais je n'entends point le doux bruit de tes pas. Ce n'est que le zéphyr qui murmure dans l'arbre antique du Senar'. Viens , ô ma bien-aimée, viens , comme la biche , trouver ton compagnon d'amour. Pourquoi es-tu si lente à franchir la barrière de Gormul?...
« La nuit me paraît longue sans ma bien-aimée. Voyageurs célestes, pourquoi restez-vous immobiles? Ne songez-vous plus à la route qui vous est tracée ? ou bien , ainsi que moi, attendez-vous les objets de votre amour ? Soleil du matin , pourquoi oublies-tu de paraître? Pourquoi dors-tu si longtemps dans tes chambres orientales? Je le sais, tu as rencontré ta Sulmina; car je ne la vois point dans les cieux. Oui, belles clartés, vous êtes ensemble , entourées de vos aimables filles.
1. Sean-ar, homme âgé. Cet homme paraît avoir été un druide, qui résidait dans son hocage de chênes.
La prétention des druides à des connaissances surnaturelles , et la multitude des passages du genre de celui-ci, répandus dans l'ancienne poésie gaélique , ont donné naissance à ce don de prophétie , connu chez les monlagnards d'Ecosse, sons le nom de Second siglit .
446 ■ CATHLAVA.
Vous êtes ensemble dans vos chambres de nuages, et la nuit y semble courte; mais elle est longue sur la terre, car je ne vois point les yeux bleus de Sulmina ! Fils du matin, sors ta tête blonde du nuage de l'orient. 0 soleil , éclaire la route de Sulmina, et l'amène aux collines où elle a promis de se rendre!... »
Le matin paraît : le soleil brille , mais il n'amène pas à Ronnan sa bien-aimée. Il voit un nuage s'élever devant lui et prendre la forme de Sulmina. Il tend les bras pour la saisir ; mais le vent des montagnes accourt et passe à travers la fausse Sulmina....
Ce signe effraya Ronnan. Il alla trouver le vieux Senar. Il le rencontre sous l'ombre vénérable du chêne qu'il habite, appuyé sur un bâton vacillant. Sa tête blanche est courbée vers la terre , sa barbe grise descend sur sa poitrine , et ses yeux obscurcis sont fixés sur la terre; mais son âme se mêle aux esprits de l'air, et il s'entretient avec les ombres.
« Que vois-tu? lui dit Ronnan; que vois-tu de Sulmina ?
— Je vois, répondit le vieillard , un jeune homme lié à un chêne. Un navire fend l'onde. Sulmina épanche sa voix sar la mer ; l'infortunée appelle du secours à grands cris.
— Tes paroles m'affligent, reprit Ronnan.
— Tu n'as pas compris, répliqua le vieillard, tout ce qu'elles ont de douloureux. »
Le chef s'éloigne d'un air triste; il frappe de sa lance la bosse de son bouclier. Cent jeunes gens l'entendent, et se lèvent en sursaut de leurs couches de bruyère , au milieu des biches effrayées. De toutes nos montagnes, nous descendîmes au ruisseau du chef. Nous passâmes la nuit en silence , car la douleur de Ronnan était grande. On n'entendit la voix d'aucune harpe : les coupes ne circulèrent point autour de la table du festin: aucun chêne ne répandit sa clarté sur la bruyère de Struthorman. Jusqu'au lever du jour, nous demeurâmes assis, sans feu, sans gaieté, sans lumière. Au matin nous courûmes sur la mer , et de leurs rochers les vierges contemplèrent avec douleur nos voiles fugitives.
Mais toi , ô Dumor, que pensais-tu dans ces moments, lorsque ta fille , aux yeux bleus si doux parmi ses boucles blondes, ne parut point dans ta salle déserte ? Tes chasseresses s'assemblèrent sur la rosée du matin; elles allèrent poursuivre les ha-
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bitants des bois , semblables aux rayons naissants qui vont dorer la colline orientale. Elles entrèrent dans la salle retirée qu'habitait Sulmina; le silence y régnait.
« Fille de Duraor, n'es-tu pas encore éveillée? Tu n'avais pas coutume d'être la dernière sur la colline des biches. Éveilletoi; le soleil paraît et le cerf est debout sur son lit de mousse. Fille de Dumor, noue ta chevelure; aujourd'hui nous allons à la poursuite des biches. Mais elle n'est pas ici !,.. »
Tels que la voix aiguë des vents, leurs soupirs arrivent aux oreilles de Dumor. 0 Dumor! ta douleur fut grande; mais la tienne, ô Ronnan, l'était encore plus !
L'obscurité s'étendait sur l'Océan. Les côtes de Lava paraissent telles qu'un brouillard. Nous atteignons sa baie dans le silence de la nuit.
Fils d'Arar, cette nuit était froide et sombre, et nous ne trouvâmes point d'abri dans la terre des étrangers. Par intervalles, les étoiles obscurcies se laissaient voir à travers les lambeaux de leurs robes de nuages. Quelques-uns d'entre nous observèrent qu'elles étaient d'une couleur sanglante, et eurent peur de ce signe. Les dogues poussaient de fréquents hurlements, et nous apercevions de temps en temps les ombres de nos pères ; elles regardaient de leurs nuages à franges ténébreuses; mais leur maintien paraissait triste.
Ronnan s'était assis près d'une pierre mousseuse. Le bouclier de Struthorman était suspendu au-dessus de sa tête , à une branche d'arbre : les vents sifflaient à travers ses courroies. Je chantai, à côté de lui, les faits des temps passés et les exploits de son père , lorsque , sur la côte d'Ullin , il combattit avec Commar, chef de plusieurs collines.
c( Cesse tes chants, me dit-il, jusqu'à ce que le jour m'ait conduit auprès de Lava ; car ma colère est allumée contre sa race, au nom des guerriers d'Ullin. Ce fut à son retour de cette expédition que son père poursuivit le cerf de nos collines et chercha à me faire mourir avant le temps. J'étais enfant ; je ne pouvais ni lever la lance ni tirer le glaive du fourreau. Un de ses guerriers eut pitié de mon âge; il me sauva de la lance de Lava, Nos armes sont encore dans ses salles, car mon père ne vécut pas assez pour les réclamer.
« Mais quels sons faibles semblent par intervalles venir de la bruyère? Ne vois-tu pas ce vieux guerrier qui s'approche?
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Une de ses mains est dans celle d'un enfant qui le guide ; l'autre s'appuie sur une lance qui lui paraît un fardeau. Le moindre ruisseau l'arrête, et il chancelle sur la bruyère desséchée. Qui es-tu, vieillard, qui parcours la nuit les campagnes? Pourquoi te trouves-tu si tard sur la bruyère déserte? As-tu perdu les délices de ton âme? As-tu , comme moi, sujet de pleurer?
— Non ; car j'aimais la voix de mon père , et je n'aime pas celle que j'ai entendue. Les armes de ces guerriers ressemblent aux armes de mon père ; mais leur voix est comme la voix des étrangers.
— Tu vois donc leur armes? Sauve toi, mon fils, car ils sont envoyés par Lava! Prends la fuite , et qu'ils me tuent s'ils le veulent, car ce lieu est bon pour mourir! Je touche la sépulture de ton père. »
L'enfant, saisi de terreur, se sauva. Le vieillard demeura tremblant comme la femelle du coq de bruyère, lorsque, sans être aperçu , le chasseur s'approche de ses petits. Elle dit promptement à ses petits de fuir , d'aller cacher leurs têtes dans la mousse , et détourne le danger sur elle-même jusqu'à ce qu'ils soient en sûreté.
c( Paix au vieillard ! lai dit Ronnan, et il le prit par la main.
— Paix, à l'enfant! dis-je en prenant celui-ci dans mes bras.
— Nous ne venons point de Lava, et nos glaives ne donnent point la mort aux faibles. Non; leur sûreté est derrière nos boucliers. Repose donc ici, et dis-nous la cause de tes larmes.
— Je me reposerai ici : ici est la froide demeure de mon fils. Je suis venu avec son enfant pleurer sur elle. 0 mon fils, comme tu es taciturne sous cette paisible pierre ! 0 mon fils, tourbillon dans l'orage de la bataille ! ta langue est muette, ton bras est faible, ta beauté a passé comme la fleur flétrie, et ta force a péri comme le chêne desséché I Lamor, où est ta mâle fierté , maintenant que tu es étendu à côté de la glèbe? Un seul soleil a fourni sa carrière depuis que, comme lui, tu te réjouissais dans ta force , et charmais les yeux presque éteints de ton père. Comme lui, tu es à présent couvert d'une épaisse obscurité. Mais sa lumière reparaîtra ; il lèvera encore à l'orient ses boucles humides de rosée, il se réjouira encore. Quand finira, ô mon fils, ta longue nuit? Quand celui qui dort dans la tombe se lèvera-t-il de sa demeure silencieuse? Mais.
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ô mon fils , tu lèves ta tête en d'autres contrées , tu parcours avec les héros des campagnes plus brillantes! Pleurez, ô étrangers ! car celui qui repose ici fut brave, et son âme, ainsi que la vôtre , s'attendrissait au récit d'une histoire douloureuse.
— Nous le pleurons, dit Ronnan; mais comment est-il tombé? Est-ce sous les coups de Lava?
— Oui, parce qu'il était l'ami de ceux qui n'en avaient point ; car en cela mon fils ressemblait à ses aïeux. Ce qui distingua notre race, c'est que toujours, même seuls, nous étions prêts à défendre les faibles ! Notre bouclier était un rocher d'airain placé devant l'infortuné ; notre lance était un arbre qui prêtait son ombre à l'étranger.
« Quand j'étais fort comme était hier celui qui habite cette tombe, j'accompagnais le père de Lava, lorsqu'il enleva les dépouilles des salles de Struthorman. Je m'emportai contre lui, car les héros étaient absents, et il n'y avait personne pour lui résister. A la vérité, il se trouvait un enfant qui pouvait à peine, au lieu de lance, brandir une petite flèche. Il la souleva, avec toate la force de son âge, contre l'ennemi. Sa pointe émoussée tomba sur le pied de Commar, sans le blesser. Le sombre chef tourna ses regards sur l'enfant : « Un (( jour, dit-il, cet enfant peut lever contre nous une lance plus (( dangereuse. Laissons-le dans cette île déserte où nous at- « tendons la lumière du matin. »
« Nous parvînmes à cette île, et souvent la lance de Commar fut à demi levée sur l'enfant de Struthorman. Mon âme fut remplie d'affliction pour cette innocente créature. Il m'entendit soupirer, et vint près de moi. Il admira l'éclat de mes armes; il embrassa mon genou de ses petites mains. Il souriait en me regardant, et une larme brillait dans son œil bleu. « Mon père, me dit- il, je t'aime! » Mon cœur s'émut en sa faveur. Mon âme était au dedans de moi comme un ruisseau débordé, comme le tourbillon resserré dans la fente du rocher d'Atha, quand les arbres sont courbés par l'orage. Je versai secrètement des larmes dans ses boucles blondes, pendant qu'il cachait sa tête dans un pan de ma robe.
(c Comme la biche, lorsqu'elle appréhende que le chasseur n'ait remarqué son asile, le lit mousseux où elle a caché son fils; ou comme l'aigle du ciel, quand elle croit qu'il a vu son
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rocher, emporte son petit dans l'obscurité, ainsi je pris l'enfant dans mes bras à la chute du jour. Je le portai, à travers les ondes, à sa mère qui pleurait, comme un nuage pluvieux, sur le rivage solitaire. Elle me donna cette lance, et appela son fils Ronnan, jusqu'au temps où Lava, de retour des guerres de Dumor, dit à la vierge éplorée qu'il aimait, qu'il l'avait laissé couvert de blessures, près du ruisseau de la contrée.
« Mon fils connaissait ma tendresse pour Ronnan. « Je vou- (c drais, dit-il, avoir été près de votre combat pour lever la « lance de Struthorman; elle se serait applaudie d'avoir à dé- « fendre son maître. » Lava l'entendit. Durant la fête, ses guerriers entourèrent mon fils : ce tombeau peut dire le reste! Remarquez-le, ô étrangers! Quand vous passerez auprès, honorez-le d'une larme, et dites : « C'est ici le tombeau « de Lamor! » Oui, ce sera bientôt la sépulture de Rumna; mais, si vous connaissez les amis de Ronnan, conduisezleur cet enfant, pour qu'ils soient ses défenseurs, et donnezleur cette lance, qu'ils ne manqueront pas de reconnaître. »
Un soupir s'exhale de la poitrine du chef de Struthorman. Il se jette dans les bras du vieillard : « Tu vois en moi ton Ronnan! »
Leurs larmes confondues arrosent le tombeau de Lamor. Les héros laissent échapper leurs lances, et mêlent ensemble leurs larmes silencieuses.
Mais quel bruit se fait entendre, pareil au triste murmure d'un ruisseau quand l'orage est sur le point d'éclater? C'est l'ennemi, accompagné de ses troupes nombreuses. Il s'est aperçu de notre arrivée, et ses armures brillent aux rayons du matin.
L'hymne du combat parvient aux oreilles de Ronnan, et la joie brille de nouveau sur son front. Il frappe son bouclier. Ses héros se pressent autour de lui , comme un nuage épais où s'assemble la tempête qui va fondre sur Dora.
Comme l'esprit nocturne, lorsqu'il vient, suivi des vents du ciel, battre les bocages d'Ardven, quand les chênes entendent de loin le bruit de sa course et, frappés de crainte, agitent déjà leur feuillage; ainsi Ronnan, à la tête des héros, s'élance au combat. Lava n'est pas moins terrible. Le bruit de ses guerriers ressemble au tonnerre qui gronde dans les nuages, quand la tristesse couvre les champs de Lara. Mille casques se
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balancent dans l'air; l'éclat des lances est semblable à une forêt de feu.
Mais qui dira la fureur de la bataille ? Fils d'Arar, tu as vu deux rochers noirs rouler de deux collines opposées, pour se rencontrer dans le vallon qui les sépare; un nuage de fumée s'élève derrière eux et suit leurs traces : telle fut la redoutable mêlée des guerriers. Les épées retentissent, et les boucliers résonnent. Les têtes tombent avec les casques : les morts sont mêlés avec les fuyards. Le sang coule en mille ruisseaux, et les esprits des héros renversés montent sur sa vapeur légère. Vois : ils s'attachent au bord de chaque nuage, comme la bardane s'attache au plumage de l'aigle, quand elle abandonne la vallée des biches, et vole au sommet nébuleux de Morven.
Mais qui sont ces deux aigles qui luttent sur la bruyère, en agitant leurs ailes retentissantes? Le prix qu'ils se disputent n'est point un faon grisâtre, ni un coq à la tête ensanglantée, pendant qu'ils sautent de côté et d'autre, et font jaillir la mort de leur acier. L'un d'eux se baisse sur son genou. Son bouclier supporte le chef à demi tombé, comme le rocher supporte le sapin que l'orage renverse à demi sur Dunora.
a. Cède ta lance, dit Ronnan; rends-moi ma bien-aimée Sulminal Je ne cherche point la mort de mes ennemis, lorsqu'ils sont étendus devant moi sur la terre!...
— Il faut que je cède, répondit Lava, car je perds mon sang. Le ruisseau qui soutenait ma vie est épuisé : il faut que Sulmina te soit rendue! Derrière ce rocher, elle se repose dans sa caverne. De sa porte, elle regarde un courant azuré, où se balance le feuillage d'un tremble. Sulmina doit t'appartenir; mais que ses mains élèvent ma tombe, car elle fut l'amour du malheureux Lava! »
A ces mots, il tomba mourant sur son bouclier, et ses guerriers prirent la fuite. Ronnan nous cria de les épargner dans leur déroute, pendant qu'il montait avec rapidité sur le rocher pour se rendre au lieu qu'habitaient ses amours. Il trouva le ruisseau azuré, et la caverne située sur ses rives ombreuses; mais il ne trouva point Sulmina. Le vent solitaire résonnait dans la cavité du rocner. La feuille desséchée y voltigeait, et l'on n'y rencontrait d'autres vestiges que ceux du renard solitaire.
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« OÙ es-tu, Sulmina, ma bien-aimée? Pourquoi te cacher aux yeux de Ronnan? Viens, Sulmina, quitte ta retraite; viens, ô ma bien-aimée, c'est Ronnan qui t'appelle!... »
Mais tu appelles en vain, fils de la douleur!...
Personne ne répond à ta voix que le rocher et l'écho du rivage.
Enfin, dans le champ de la mort, on entend hurler le dogue de Ronnan. Il y retourne ; il y trouve Sulmina. Elle avait couru pour secourir son cher Ronnan; mais la mort était venue sur la pointe d'une flèche : sa tête est inclinée sur sa poitrine ; l'éclat de ses yeux s'est terni; la rose de ses joues est fanée.
Ronnan, aussi pâle que son amante, tombe dans ses bras, comme le lierre après la chute du chêne qui le soutenait. Sulmina ouvre à demi ses yeux appesantis. L'ombre paisible de la mort les referme; elle expire, contente d'avoir vu Ronnan.
Longtemps nos têtes se penchèrent dans une douleur muette ; longtemps nous pleurâmes autour de Sulmina. Enfin Rumna vint à pas lents. Il dit les paroles de la vieillesse :
(c La douleur rappellera-t-elle les morts? Les cris des vivants banniront-ils le sommeil qui pèse sur leurs paupières ! Non; ils continueront de sommeiller, sans prendre garde aux gémissements de ceux qui les pleurent. Mais ils n'ont fait qu'aller un peu plus tôt que nous dans la terre de leur repos. Quelques jours passeront encore sur leur courant rapide et silencieux , et nous voyagerons dans les airs avec nos amis. Ne voyezvous point déjà la robe de nuages préparée pour Rumna? et je ne précéderai pas de beaucoup Ronnan. Le torrent de la douleur dévaste le rivage où croissait sa beauté. Le jeune arbre, qui y levait sa tête fleurie, est déjà à demi renversé. Multiplions nos exploits glorieux , et ne perdons pas dans la tristesse nos jours passagers. 0 Ronnan, la douleur est un courant paisible. Il coule en silence; mais il ronge en secret la belle fleur qui pare son verdoyant rivage. Elle laisse pendre sa tête flétrie, elle tombe pendant que ses feuilles sont encore tendres!... »
Ronnan se leva, mais il était accablé de tristesse. Il fit présent à Rumna et au fils deLamor des salles de Lava. Il laissa, pour les défendre, Fermer et l'espion de la nuit.
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Nous emmenâmes Sulmina sur les vagues, dans le vaisseau de Ronnan; et, en soupirant, nous élevâmes ici sa pierre grisâtre. Ici repose aussi le jeune Ronnan, dont le bras fut jadis si puissant, dont les traits étaient si beaux.
Ses jours furent tristes et courts sur la colline; il ne survécut pas longtemps à sa bien-aimée. Il fut déposé sous cette pierre revêtue de mousse. Il repose à côté de Sulmina. Un chardon solitaire courbe sa tête entre leurs monuments, et disperse de l'autre côté son duvet blanchâtre . Souvent, lorsque je viens m'asseoir ici à la douce lumière de la lune, je vois leurs faibles fantômes sur ses humides rayons. Je prends ma harpe et célèbre leurs louanges. Joyeux, ils s'éloignent sur l'aile des vents.
GmH)
LA
MORT D'ARTHO.
Ardar, pleurant la perte de son fils Calmar, apprend la mort d'Artho, son second fils, dont il attendait le retour. Le fils d'Arman le console en lui racontant les exploits d'Artho. — Il l'informe aussi de l'amour qu'il ressentait lui-même pour Colval, amante de son fils, lui raconte la mort de cette vierge et le désespoir de son rival.
«r Je suis seul, et mes pensées sont tristes! Calmar, chef des héros , ton souvenir s'empare de mon âme et la remplit de douleur. Durant la paix, tu fus pour tes amis un rayon de soleil, et, pendant la guerre, un éclair flamboyant contre tes ennemis; tu te précipitais, ô mon fils, dans le champ de bataille, ainsi qu'un ouragan : plus d'un jeune chêne a marqué ton passage de ses branches renversées.... Ton glorieux retour était l'image du soleil couchant. Le cœur de ton père se réjouissait à ta vue; je bénissais le puissant guerrier à qui j'avais donné le jour.
« Mais tu n'es plus, ô Calmar! il est couché, le soleil qui éclairait la demeure de ton père. Fuardo, tel qu'un orage, enveloppa de ténèbres mon soleil naissant; en une matinée, il éteignit tous ses rayons. Depuis ce moment l'obscurité règne dans Ardlia; car, auprès de la clarté de son frère, Artho ne jette qu'une pâle lueur. Cependant, ô mon second fils, tu n'es pas non plus sans bravoure. Mais ton bras peut succomber dans la première de tes batailles, car ton père ne saurait te défendre. J'essaye de lever la lance ; mais je tombe dès qu'elle ne me soutient plus. J'essaye de lever le bouclier; mais je sens mes genoux plier sous son fardeau. Ah ! que ne puis-je voir mon fils unique revenir du combat, au milieu de sa renommée!
« Mais qui s'avance dans la beauté de la jeunesse, avec la majesté des chênes de la montagne ? Semblable à leur feuillage printanier, sa chevelure flotte avec grâce sur ses épaules. Il est de la race d'Arman ; il vient de la bataille des lances.
LA MORT D'aRTHO. 455
« Salut, rayon de jeunesse ! d'où viennent tes pas errants? Viens-tu de la bataille des héros? parle : Artho respire-t-il encore? vient-il retrouver son vieux père? Mais à quoi bon t'interroger ? tes regards affligés m'annoncent qu'il ne vit plus!
« Tu m'as promptement laissé dans les ténèbres, ô mon fils! Artho, ne dois-je plus te revoir? Calmar a disparu, Artho a cessé de vivre. Oh ! que n'ai-je suivi mes enfants I
(( Au soir de mes jours, je demeure sans postérité, comme un chêne battu des vents, et resté sur Malmor, veuf de tous ses rejetons. Le zéphyr descendra de la montagne, et le vent soufflera du désert, mais ni l'un ni l'autre ne rencontreront de feuille verdoyante qui m'appartienne; les pluies du printemps réjouiront la terre, mais aucun rameau ne fleurira sur ma tige ; le soleil sourira parmi les gouttes de rosée, mais il ne sera vu par aucune branche sortie de moi. Le vent siffle à travers mes cheveux blancs , et me dit ; « Bientôt tu seras couché dans la « tombe! » Je n'attends qu'une consolation avant de mourir. Jeune homme, apprends-moi comment mon fils est tombé.
— Ton fils n'est point tombé sans gloire; les héros le contemplaient avec admiration, pendant qu'il chevauchait au milieu des ennemis. Pareil au tonnerre qui déchire les bocages, pareil à l'éclair qui renverse leurs têtes verdoyantes lorsqu'il répand la terreur dans ses apparitions fréquentes et soudaines, tel le héros a combattu, tel encore il s'est montré dans sa chute. Les ennemis, troublés à la vue d'Artho, ont pris la fuite et ont été renversés. La mort, partie de sa main, rugissait derrière eux avec un bruit pareil à celui d'un rocher qui roule du sommet de Malmor, et brise les arbres de la plaine avant de se plonger dans le lac où ils se réfléchissaient. Telles ont été tes actions, fils de la renommée ! Mais le vent a apporté la flèche homicide, et les guerriers sont accablés de tristesse; car celui qui n'est plus était puissant parmi les héros !...
— Ton récit me plaît, fils d'Arman; il ressemble au rayon qui dissipe les nuages de la nuit. Artho, tu as combattu comme tes pères dans les batailles de leur jeunesse; et ton nom, comme les leurs, vivra dans les chants des bardes. Quand les braves sont renversés, leur renommée trace après eux un sillon de lumière ; leurs amis l'aperçoivent, et se réjouissent.
456 LA MORT D'aRTHO.
Mais les faibles meurent, et l'on ne se souvient plus d'eux ; les hommes puissants regardent leurs amis avec dédain; ils errent seuls dans la vallée silencieuse, et évitent le regard des héros.
a Mais, fils d'Arman, pourquoi ce soupir? pourquoi ces yeux égarés? As-tu perdu un frère chéri, ou ton âme est-elle dans le trouble, à cause de l'épouse de ta jeunesse?
— Je n'ai point perdu un frère chéri; je n'ai point d'épouse qui attende mon retour. Mes soupirs ont pour objet la belle de Garnmor : le jour je suis occupé d'elle; mes songes me la retracent durant la nuit! Mais son âme est remplie d'Artho. Elle a vu le jeune homme marcher au combat, et la tristesse s'est emparée de son âme inquiète. Elle est venue sur cette colline, et l'a suivi des yeux. Ses yeux étaient humides, et les ruisseaux écartés entendaient ses soupirs. i( Je demeurerai, di- « sait-elle, assise sur cette froide roche, jusqu'au retour de « mon amant ! •»
« Je suis venu trouver celle qui était un rayon de soleil pour mon âme. Mais le roc est ténébreux ; aucun trait de lumière ne brille dans son voisinage. Privé de Colval, le roc est ténébreux, mais son âme est plus ténébreuse encore. Je ne découvre point les traces de ma bien-aimée; je ne vois pas celle qui surpassait en beauté le duvet des montagnes, ou la neige récemment tombée sur l'arbre qui se balance mollement.
« Mais qui descend de Malmor, l'égarement peint dans les yeux? C'est elle! c'est ma bien-aimée! hélas! qu'elle est changée ! ... Sa joue est pâle, ses regards sont éperdus ! Elle a appris la mort de son amant. J'entends ces paroles sortir de sa bouche : (c Artho, quel obstacle t'arrête? Le moment est passé où ft tu m'avais promis de revenir. De funestes pressentiments « troublent mon âme. Si tu venais à périr, ô mon bien-aimé, « pourrais-je te survivre, et parcourir sans toi les montagnes (( obscures? Non : arrachez le lierre du chêne, arrachez l'aigle « de sa proie, arrachez l'enfant de sa mère ; mais ne me sépaa rez point du héros que j'aime ! Mais que vois-je? Est-ce mon « bien-aimé qui revient des combats? Hélas! non : c'est le « fils d'Arman. Farno, laisse-moi, je ne saurais t'aimer. Qu'as- « tu fait d'Artho? Mon amant ne reviendra-t-il plus? Est-il « renversé parmi les morts? Oui, je vois flotter sa robe dans (( le brouillard qui passe. Artho, ne m'abandonne pas; ne dé-
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« laisse pas ton amante, car elle va te joindre sur son nuage. (( Ni les collines peuplées de chevreuils, ni les ruisseaux où « les biches vont se désaltérer , ne peuvent réjouir Colval (c quand sa présence ne les embellit plus ! Artho, je te suis ; a ne m'abandonne pas, ô mon bien-aimé!
ï — Ah! me suis-je écrié, elle tombe, elle s'évanouit; elle « meurt!... As-tu donc cessé de vivre, ô la plus belle des « femmes? Mon âme n'avait de délices qu'en toi seule, bien « qu'Artho fût maître de ton cœur. Tu n'es plus! Quels charmes <x la vie a-t-elle pour moi? Non : je dis adieu à tous les plaisirs « de la jeunesse; je dis adieu à toutes les joies de ma vie. »
« Adieu, collinss de Carnmor ' ! Adieu, tours mousseuses d'Ardlia ! Colval n'est plus, il n'y a plus de plaisir pour moi ! Je retourne au champ de la mort, et je découvrirai ma poitrine à l'acier de quelque faible bras. Alors je reverrai Colval dans les nuages !
— Puissiez-vous être heureux, enfants de la jeunesse ! vos âmes étaient aimables; mais pourquoi se sont-elles envolées ^ tôt? Heureux les jeunes hommes qui meurent dans les jours de leur félicité! ils ne sentent point le fardeau des ans; ils ne voient point les jours du trouble, les jours où le soleil est obscur sur la montagne, où les années ténébreuses rampent lentement sur la bruyère du deuil !
a 0 mes pères, le fleuve des années coule lentement pour moi! D'où vient que j'erre sur Ardlia, quand ma race est éteinte? Venez, ancêtres d'Ardar ! portez-moi dans les lieux où reposent mes fils bien-aimés. Est-ce votre voix que j'entends dans les airs? Oui, c'est elle, et je suis votre course bruyante. Je vais me bercer dans les replis du souffle errant qui vous promène. Là, je reverrai Artho et Calmar, et je ne serai plus triste et solitaire!... «
4 . Les anciens Calédoniens étaient si altachés à leurs collines, où lâchasse leur offrait, sans beaucoup de peine, les moyens de subsister, que souvent, dans leurs poëraes, non-seulement ils leur disent un adieu solennel en mourant, mais qu'ils font consister une partie de leur bonheur futur à revoir et à parcourir les sites qui leur plaisaient durant leur vie.
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Au retour d'une incursion dans les provinces romaines , Fingal donnait une fête au palais de Tura. — Un barde vient implorer son secours en faveur de Civa-Dona, dont il raconte l'histoire. — Le jour suivant, une partie des guerriers se met en marche pour l'expédition; les autres vont à la chasse ; on ne laisse dans Tura que les femmes et les enfants. Pendant leur sommeil, un incendie dévore le palais, tout périt dans les flammes, et nul ne peut savoir la cause de ce malheur '.
Qui s'avance, en gémissant dans les ténèbres? Es-tu l'ombre d'un héros qui n'a pas obtenu ici-bas sa part de gloire? Es-tu encore forcée d'errer sur les vapeurs qui s'élèvent des marécages, et viens-tu murmurer ta plainte à l'oreille d'Ossian? Eh Ijien! enfant des ténèbres, continue de gémir. Mon oreille? cachée sous ma chevelure blanchie, se penche pour t'écouter ! Ombre nocturne , viens dire au barde le nom que tu portais parmi les braves.
Le son approche; il vient, pareil au murmure du ruisseau qui descend entre les arbres, de la cime des rochers, et dont le bruit parvient au chasseur, dans les intervalles où, parmi des nuages d'écume, il sort pour quelques moments de son lit ténébreux. « Lora, dit le chasseur en écoutant du fond de sa chaumière, j'aime le bruit de ton onde; j'aime ton murmure au sein de la vallée pierreuse : je l'aime, quoique souvent il annonce l'orage !... »
Oui, chasseur, on écoute avec plaisir le murmure du Lora dans le calme du soir; mais le son qui parvient à l'oreille d'Ossian a mille fois plus de charmes. Il est doux comme la voix des bardes qui ne sont plus. Il est doux et triste comme le chant de Malvina, lorsqu'elle aperçoit l'ombre d'Oscar.
La soirée est calme, et le vent balance à peine le duvet du
I . Ce poëme raconte en partie comment le barde Ossian se vit ravir en peu de temps sa famille et ses amis. C'est une élégie qui commence par la catastrophe de Tura, et qui finit par l'éloge funèbre des héros de Morven, que le barde espère retrouver un jour au sein des météores, selon la croyance de ces temps héroïques.
l'incendie de tura. 459
chardon solitaire. Elle vient : c'est elle, c'est l'amante de mon Oscar. Tourterelle délaissée, elle vient, pareille à la lune éclairant les montagnes désertes, lorsqu'elle s'avance lentement parmi les nuages , et qu'à travers un léger brouillard elle se montre couverte de pâleur : elle vient, cette belle lumière, pleurer la mort de ses compagnes.
Leur séjour est sombre, leurs traces sont perdues, comme les vestiges des étoiles qui sont tombées du palais d'azur qu'elles occupaient dans le ciel. Oui, Malvina, leur séjour est sombre; et tes pas, conduits par la douleur sur ces collines couronnées de bruyère, n'y trouvent que solitude.
Fille de Toscar , donne-moi ma harpe ! Que tes chants embrasent l'âme du barde! Fais-lui secouer le sommeil de la vieillesse ! La nuit du vieil âge est obscure et fâcheuse. Elle est obscure, Malvina; mais ton chant est un rayon de lumière. Le son de ta voix est doux comme la harpe des ombres, lorsque, portées sur leurs nuages, elles se laissent voir à l'heure de midi, sur leur brouillard blanchâtre, qui suit en ondulant les détours du fleuve silencieux. Ta voix est douce : accompagne-la des sons de ta harpe. Verse-la dans mon oreille pendant la nuit, ô Malvina, tourterelle délaissée, et les temps écoulés reviendront inonder l'âme du barde de leur lumière lointaine.
Couverts de gloire, nous revenions des champs d'Arda. Nous montions les beaux coursiers de l'étranger, et la richesse de notre butin excitait l'orgueil de nos cœurs. Le soleil couchant, les bocages de la colline, les rayons réfléchis sur Tura, ressemblaient à l'or de l'étranger. Le calme régnait sur le lac, où ses murailles réfléchissaient leur splendeur. Les enfants admiraient la colline où s'élevait Tura. Les vierges de Morven, qui, du sommet des coteaux, observaient notre retour, s'avancèrent à notre rencontre dans un transport de joie qui les rendit plus belles. Nous fûmes salués par leurs voix harmonieuses, soutenues des accords de leurs harpes.
K Quel est, disaient-elles, celui qui s'avance dans l'éclat de son armure, dans la plénitude de sa force? Le coursier de l'étranger paraît fier de lui servir de monture; il rase dédaigneusement la terre, et secoue sa crinière onduleuse. De ses naseaux jaillit la fumée, pareille aux tourbillons azurés qui s'élèvent des toits de Tura. Son col vigoureux ressemble à l'arc des héros, et son œil lance des flammes. Qui gouverne sa
bride éclatante? (juel autre serait-ce que Fingal, chef de Morven ? 0 Fingal, la gloire qui t'environne est plus resplendissante que les rayons de soleil. Des milliers d'hommes se réjouissent à ta vue; le sourire de la paix réside sur ton front. Tes regards ont la sérénité du lac immobile ; ils ressemblent à la rivière de Cona, dans les soirées printanières où ses habitants bondissent au-dessus de ses flots pour saisir les moucherons dans leur vol. Mais ceux de qui le front est calme durant la paix ont été semblables à la tempête dans la chaleur des combats. Étrangers des terres lointaines, vous avez fui devant eux. Rois du Monde, vous avez tremblé en leur présence. Vos guerriers reparaissent dans vos murs sans leurs coursiers, sans leurs armes brillantes. En quel lieu ont-ils laissé leurs armes ? Demandez-le aux enfants des montagnes ; ils pourront vous le dire 1 Vos guerriers se taisent de douleur et de honte. Aucun barde n'a célébré leurs noms. Aucune vierge n'accourt au-devant d'eux avec sa harpe. Les vierges de vos contrées se cachent et pleurent, car leurs amants ont cédé leur gloire à Fingal. Oui, vierges des terres lointaines, vos larmes sont justes; vous avez raison de trembler, rois du Monde I Mais les filles de Morven seront dans la joie; elles salueront leurs amants, les héros de leur patrie, avec le concert des voix et des harpes !... »
Tel fut, dans ce jour d'allégresse, le chant des filles de Morven. La joie qui brillait sur leurs fronts était semblable aux rayons du soleil couchant , réfléchis sur une colline parée de bocages, et la paix de leurs cœurs, semblable au feuillage verdoyant des chênes , lorsqu'il se penche immobile au-dessus des eaux du Lubar.
Vos harpes ne furent point muettes, ô bardes, sur les murs de Tura. Vos voix joyeuses retentirent , et leurs sons frappèrent les échos des vallons lointains. Le chêne embrasé porta sa flamme dans les airs. Le voyageur, que la nuit couvrait de ses ailes noires, aperçut sa lueur, et cette vue le réjouit. Il connaissait la demeure du chef. « Nous passerons la nuit dans les murs d'où part cette clarté, dit-il à ses compagnons; la porte de Fingal est toujours ouverte. Son palais se nommée la maison de V étranger*. »
< . Il y a lieu d'années que les nionla^nardii d Ecosse avaient encore la
l'incendie de tuba. 461
On servit le banquet. Fingal s'étonna que, de la profondeur obscure des bruyères, aucun étranger ne fût venu s'asseoir à sa table.
« Je veux , dit-il , écouter si j'entendrai le pas de quelque voyageur. » Il se lève , il trouve à la porte un vieux barde appuyé sur un tronçon de lance. L'airain ne brille plus sur cette arme émoussée , car son maître a fourni sa carrière belliqueuse. Il a accompli le nombre de ses batailles, et leur bruit est pour jamais apaisé.
Fingal introduisit l'étranger. Nous vîmes ses yeux rougis par les larmes : nous reconnûmes la trace des pleurs le long de ses joues profondément sillonnées. Aux deux côtés de son visage pendait sa chevelure rare, qui se mêlait avec la barbe blanche flottant sur sa poitrine. Il était suivi d'un jeune inconnu, plongé dans l'abattement.
Nous nous levâmes pour leur faire place; nous leur dîmes de prendre part à notre banquet; nous tâchâmes, par notre joie , de bannir leur tristesse. Mais leur tristesse ressemblait au nuage qui repose souvent, le matin, vers le sommet des montagnes, et que le soleil n'a pas la force de disperser.
Enfin le vieillard prit sa harpe, et nous prêtâmes l'oreille à ses accords :
Sitharma, dit-il, était un chef des îles. Son palais s'élevait sur les bords du Gormluba, dont les flots d'azur réfléchissaient ses tours grisâtres. Des montagnes, des bois antiques, l'abritaient contre l'orage. Cinquante fois les chênes avaient épanché leurs feuilles jaunies sur la tête de Sitharma, et autant de fois il avait fait remarquer à ses vassaux la rapidité des jours de l'homme, a Nous nous fanons, disait-il, comme l'herbe des montagnes; nous nous desséchons comme le feuillage des chênes. La vie a quatre saisons qui roulent sans cesse, comme celles de l'année. Les uns meurent dès leur jeunesse, comme un bouton brisé par le vent ; d'autres tombent comme la
coutume de regarder, chaque soir, sur la route, s'il arrivait un étranger, avant de fermer la porte de leur demeure. Mais je ne sache pas que cet usage dure encore. L'hospitalité, qui, chez les anciens et chez les barbares, fut une loi naturelle incontestée, n'était plus guère qu'une vertu aux temps des châteaux et des cloîtres du moyen âge; puis elle a disparu peu à peu, avec tant d'antres traditions.
feuille que le chaud du jour a brûlée. Plusieurs, tels que ma bien-aimée , expirent sous l'humide climat de l'automne , et bien peu atteignent, comme moi, l'hiver de la vieillesse! Puisque notre durée est si peu certaine, vivons pour la gloire fugitive que chaque jour peut donner !... »
Sitharma se contentait des chevreuils de ses montagnes. Il ne cherchait point à boire d'autres eaux que celles de son fleuve azuré. Quand les faibles imploraient son assistance, son glaive sortait du fourreau pour les défendre. Les infortunés se rangeaient sous son bouclier et disaient : « Ici nous n'avons rien à craindre ! a
Un jour, la discorde sépara deux amis : Duarma voulut la mort de son frère. L'offensé obtint le secours de Sitharma; mais le farouche Duarma fut victorieux. Talmo roula dans son propre sang, et Sitharma, l'ami du faible, sentit sa force épuisée. Duarma vint près des bords du Gormluba. Sitharma avait un fils encore jeune. Au déclin du jour , l'enfant aperçut les étrangers qui traversaient la bruyère : il courut au-devant d'eux, car il avait l'âme de son père. Il aimait la présence de l'étranger, comme une branche verdoyante aime les pluies printanières. Il fut frappé du nuage sombre répandu sur le front de Duarma ; mais, lui tendant sa petite main : « Le banquet est servi, lui dit-il ; pourquoi ton front serait-il ombragé par la tristesse? » Duarma ne répondit rien; il lève sa lance : l'enfant essaye de fuir : mais hélas ! il tombe mortellement frappé sur le seuil paternel. Sa vie s'échappe avec son sang, qui rougit la lance de Duarma.
Sa sœur le voit tomber : elle voit le meurtrier franchir le seuil du palais. Quel parti prendra-t-elle? «: Vieux barde, s'écrie-t-elle , ne saurais-tu me servir?... » Une lance à demi rompue soutient le bras desséché du vieux barde. Civa-Dona éperdue se tourne de l'autre côté. Là était une fenêtre, d'où les vierges , ses compagnes , regardaient souvent leurs charmes réfléchis dans l'onde. Elle l'ouvre et se précipite dans le fleuve.
Le barde tremblant va vers la porte avec sa harpe. Il marche , comme le vieux guerrier qui conduit son petit-tîls au tombeau. Le sang de Crigal avait rendu le seuil glissant : le barde chancelle et tombe. Duarma lève sa lance pour le frapper; mais Crigal mourant lui crie : « C'est le barde ! » Un dogue
l'incendie de tura. 463
accourait en poussant des hurlements ; il reçut dans le flanc un coup mortel.
Cependant le palais est en feu, la lueur de l'incendie éclaire la vallée. A cette lueur, le barde cherche Civa-Dona. Il la trouve suspendue à une branche qui traversait le courant. Tous deux placent Crigal dans sa couche ténébreuse. Elle prend ensuite les habits de son frère, et, accompagnée du vieux barde, elle va implorer secours et vengeance!... Chef de Morven, ces deux infortunés sont devant toi. Accorde ton assistance à la jeune fille et au vieillard!...
Le barde se tait. Civa-Dona se retire avec les vierges de Morven, comme une étoile se cache derrière un nuage, après que son disque vaporeux a faiblement brillé dans la nuit de la tempête. Lorsqu'elle couvrit sa tête du manteau de son frère, nous y reconnûmes l'empreinte sanglante de la lance de Duarma.
Des larmes paraissent dans les yeux de Fingal. Il les essuie avec ses cheveux blancs. Ses héros ne songent plus au banquet. Fresdal s'écrie : « Donnez-moi ma lance !
— Le jour se lève sur les collines, dit Fingal. Nous dirigerons notre course vers les forêts d'Ardven. De là, dix guerriers se rendront aux salles de Duarma , et celui de nos jeunes gens que Civa-Dona aura distingué demeurera près d'elle. »
Nous courons, aussi légers que les ombres qui fuient la présence du jour. Le seul Gara demeure, pour que des ennemis, survenant à l'improviste, ne causent point d'alarme aux filles de Morven.
Veuve de mon Oscar, pourquoi ce sanglot? Leur habitation est encore celle de la joie. Malvina, sèche donc tes larmes, et accompagne de ta voix ce qui me reste à raconter. Le chant de la douleur, ô Malvina, coule ainsi qu'un fleuve. Il dissout l'âme des braves et l'entraîne dans sa course ténébreuse ; son murmure plaît, malgré sa tristesse.
Ne te souvient-il plus, ô Malvina., de la beauté de l'étrangère, au moment où le soleil parut dans son éclat? Oui, car tu l'accompagnas jusqu'aux chênes d'Ardven, montée sur ton coursier, et tu chassas avec Fingal. Nous admirâmes les attraits de Civa-Dona, lorsque, semblable à la lune, tu te retiras derrière la montagne. Elle brillait comme brille une ;^étoile
^64 l'incendie de tura.
sur la frange d'une nuée. Mais qui eût admiré cette étoile, pendant que la lune se montrait à découvert? Cependant l'étoile de Gormluba était belle.
Les rangs de perles que renfermait la bouche de Giva-Dona étaient d'une blancheur éblouissante, et sa peau délicate, semblable au duvet des collines. Des anneaux entrelacés ornaient son col charmant; ses deux globes d'amour s'élevaient ainsi que deux collines parées de leurs toisons de neige. La plus pure mélodie animait ses accents. L'incarnat des roses pâlissait à côté de ses lèvres; l'écume des fleuves perdrait son éclat à côté de ses blanches mains.
Jeune fille de Gormluba, quelles expressions peindraient ta beauté? Tes sourcils, légèrement dessinés, avaient les reflets de l'ébène; tes joues ressemblaient au fruit du frêne des montagnes, et ta blonde chevelure, au sommet d'une colline où s'arrêtent des nuages d'or, après le coucher du soleil. Tes 3^eux étincelaient comme les rayons de cet astre, et les grâces de tes formes ofl'raient le modèle de la perfection. Les héros, charmés à ton aspect, firent pour toi les vœux les plus brûlants.
Nous arrivons au palais de Duarma; Duarma s'était enfui : il avait ouï parler de la gloire de Morven. Son père , étendu sur l'herbe, avait le coude appuyé sur une pierre grisâtre et la tête posée sur sa main. Sa barbe blanche traînait dans la poussière; de profonds soupirs soulevaient sa poitrine, et ses tristes yeux étaient rougis par les larmes. Lorsqu'il nous entendit approcher de la tombe de Talmo, il s'écria : a Mon fils, mon fils, est-ce ton ombre que j'entends passer ? » Nous eûmes pitié des chagrins du vieillard, et nous lui laissâmes une partie des dépouilles.
Nous gagnons la demeure de Sitharma. Elle était obscure et déserte ; le renard se levait du sein de ses ruines , et le hibou sommeillait dans les fentes de ses murs brisés. Nous regardâmes si nous verrions la fenêtre par où s'était échappée Giva-Dona. Mais elle était tombée : le fleuve écumeux passait en grondant sur sa ruine. Nous vîmes l'endroit où le seuil avait été empreint du sang de Crigal, Il en était resté dans le creux de la pierre qu'avait usée la multitude des hôtes. Civa-Dona était triste ; mais nous laissâmes Fresda] pour la consoler : c'était lui qui avait obtenu son amour.
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Fingal nous attendait encore sur Ardven : le cerf qu'il avait tué composa son banquet. Le sommeil descendit avec l'obscurité. Les ombres nous offrirent dans nos songes leurs images les plus désastreuses. Les harpes de leurs bardes rendaient un son pareil aux chants funéraires ; ils nous parvenaient comme les voix fantastiques qui parcourent les montagnes, en annonçant l'orage. Elles s'arrêtaient sur nos têtes en brouillards obscurs et sans formes; puis le vent, soufflant par bouffées impétueuses , roulait devant lui tous leurs membres ; mais elles reparaissaient presque aussitôt , et se penchaient sur nous avec des soupirs lugubres.
Le sommeil de Fingal avait cessé. Trois fois il avait été interrompu par les gémissements des ombres. Il gravit la montagne pour distinguer leurs paroles. De son sommet, il regarde autour de lui. Il voit des colonnes de fumée s'élever jusqu'aux étoiles. Il voit les flammes croiser leurs pointes d'un rouge sombre au-dessus de son palais. Il frappe son bouclier, il s'écrie : (t Tura est en feu !... »
Ce cri foudroyant nous éveille tous à la fois ; nous volons, comme l'éclair, sur la bruyère de Colra. Un torrent nous arrête ; chacun le franchit à l'aide de sa lance. Le fils de Rutho chancelle en voulant s'aider de la sienne : c: Ne prenez pas garde à moi, nous dit-il ; courez, ô mes amis, et sauvez celle que j'aime ! 5 Deux fois il lève son front pâle au-dessus des eaux ; mais à la troisième il s'enfonce et meurt.
Nous arrivons devant Tura : mais il était trop tard!... Déjà les flammes cachaient leurs têtes sous les cendres ardentes. Les décombres tombaient par monceaux sur les charbons presque éteints. La porte, consumée à demi, était encore fermée, comme l'avaient laissée les filles de Morven, à l'heure de leur sommeil. Hélas! pourquoi n'en trouvèrent-elles pas le chemin, lorsqu'elles furent éveillées par l'éclat de la bruyère en feu? Jamais, ô filles des montagnes, la douce voix du matin ne dissipera votre sommeil. La voix d'un amant ne dira plus à aucune d'entre vous : « Éveille-toi, ma bien-aimée!... »
Le dos tourné aux ruines, tristement appuyés sur nos lances, nous déplorons à haute voix notre perte. Nos cent casques et nos cent boucliers , nos cottes de maille , nos glaives flamboyants, nos cent dogues, jeunes compagnons de nos chasses, les rênes ouvragées avec art, qui nous servaient à diriger nos
coursiers, nos bannières, ces météores verts et pourprés qui flottaient dans l'air au jour du combat, tout fut oublié dans ce moment. Personne ne se souvint de tant de richesses enfermées dans Tura. L'explosion de notre douleur fut pour nos cent belles épouses et pour leurs enfants au berceau!
Tendre bocage d'arbres en espérance, qui croissiez dans vos robes de verdure aux rayons favorables, aux douces pluies du printemps, la flamme avait gagné vos cimes toufî'ues, et renversé votre beauté dans la cendre!
Malvina, douce compagne de mes derniers jours, tu pleures, tu ne veux pas qu'on te console, car tous les brillants rayons qui accompagnaient ta course sont éteints. Un tombeau lugubre contient les restes de tes sœurs !
Nous demeurâmes ainsi tout le jour, comme un fleuve enchaîné dans son cours par le souffle d'un vent fatal. L'obscurité allait nous surprendre, si une voix ne nous eût tirés de cette léthargique douleur : c'était Ja voix de Gara. Nous le cherchâmes dans la tour où il avait sommeillé. Il n'y était pas. Ses cris partaient du fond d'un souterrain. Là, tristement étendu, il s'abandonnait au désespoir.
Parmi des songes agités, le pétillement des flammes était parvenu à son oreille. Il avait cru que l'ennemi s'approchait. Soudain le toit s'écroule avec fracas. Il se figure qu'on a frappé le bouclier du chef. Il s'éveille en sursaut. Une partie de sa chevelure s'est prise dans la poutre sur laquelle il a dormi : il l'y laisse avec sa peau déchirée ! Il voit Tura détruit; il ne s'aperçoit pas que son sang coule. Au milieu de son affliction, il oublie sa souffrance. « Vierges chéries, s'écrie-t-il, je ne vous survivrai pas! » Et il tombe expirant sur la bruyère.
Mais, ô Gara , tu ne succombas pas seul au désespoir. Une foule d'autres guerriers achevèrent en peu de temps leurs tristes jours sur leur bruyère sombre et taciturne. Ils se fanèrent comme les feuilles que dévore le souffle ardent de l'été. Ils tombèrent en silence parmi la mousse de la colline. Ainsi que des ombres qui n'ont pas eu leur portion de gloire, ils fuyaient les accents de la joie, ils se retiraient dans leurs cavernes , lorsqu'on faisait retentir les concerts de la victoire.
Ma douleur est grande, ô Malvina ! Tu as perdu tes sœurs, belles lumières qui se jouaient sur les montagnes; mais moi,
je survis à la génération des héros. Je les cherche, en étendant mes mains, au bord des ruisseaux silencieux qu'ils aimaient à fréquenter ; mais je ne trouve que leurs tombeaux. Hélas ! ces tombeaux mêmes seront un jour oubliés. Les enfants des années à venir les chercheront inutilement sur les montagnes.
Je vois le chef des temps futurs debout sur la verte colline où s'élevait Tura. Je vois Cona rouler à ses pieds dans son lit de cailloux; des troupeaux errent le long de ses rives; l'Océan balance au loin ses vagues chargées d'azur ; des îles nombreuses lèvent au-dessus de ses vagues leurs tètes verdoj^autes, et le matelot saute de joie en avançant vers la côte.
(c Ce lieu est beau, dira le chef des temps futurs. Qu'on m'y bâtisse un palais d'où je voie les baleines et les chevreuils ! »
On fouille la terre mousseuse, le sol où fut jadis Tura. Des lances à demi brûlées apparaissent ; on découvre des fragments de boucliers parmi des amas de cendre. « C'est la tombe des héros, dira le chef; refermez leur étroite demeure!... » Puis appelant le barde à cheveux blancs, il lui demandera de qui cette tombe enferme le souvenir.
Le barde jettera autour de lui des regards attristés; car la vieillesse aura obscurci sa m^émoire. Il cherchera ses compagnons et ne verra que leurs sépultures. Peut-être sera-t-il abandonné et seul comme Ossian !... 0 barde ! je suis un arbre isolé sur les monts arides , un arbre que ses compagnons ont quitté l'un après l'autre, et qui, laissant tomber ses rameaux, gémit de la perte de sa gloire !
M AL VIN A
Et les sœurs de Malvina n'étaient-elles pas aussi des arbres verdoyants que l'orage a renversés? Hélas ! à leurs places, il ne croît point de rejetons. Les filles de Morven ne sont plus, et je pleure sur elles toutes mes larmes. Je les cherche pendant le jour, sans retrouver nulle trace de leurs pas; je ne trouve que leurs tombeaux de gazon, chargés de pierres mousseuses. Éplorée, je les cherche durant la nuit; mais ce sont des astres éteiats dans les espaces des cieux ! Et moi , je suis comme la pâle étoile du matin, lorsque, d'un air languissant, elle gémit derrière ses compagnes : sa lumière ne tarde pas à s'obscurcir. La chasseresse, se levant sur la bruyère, re-
garde au ciel et ne la voit plus. « Nous aussi, dit-elle à son bien-aimé, nous aussi, nous nous éteindrons un jour! »
OSSIAN
Le cœur d'Ossian est plongé dans la nuit de sa douleur, comme le soleil enveloppé d'un épais nuage : aucun de ses rayons ne se fait jour à travers l'obscurité ; le sommet de la montagne n'est point égayé par son sourire. Le ruisseau, chargé de ténèbres, parcourt tristement la vallée silencieuse. Les héros ont caché leur lumière, qui brillait jadis autour de moi comme la splendeur de mes armes.
MALVINA
Les douces lumières qui entouraient Malvina se sont de même obscurcies. Mon cœur est semblable à l'astre des nuits, lorsque sa clarté s'affaiblit de plus en plus. J'abaisse , à son exemple, mon voile sur mon visage, et je pleure en secret mes sœurs. Non, belles clartés, je ne vous oublierai pas, quoique vous soyez cachées dans l'ombre. Votre souvenir porte avec lui une tristesse pleine de charmes !
OSSIAN
Je ne vous oublierai pas non plus, vous qui gouverniez la tempête des batailles, et qui reposez maintenant dans votre paisible sommeil. Votre image est encore dans mon souvenir, bien que je ne vous voie plus, comme autrefois, fouler nos bruyères fleuries.
Ici, j'ai vu Fingal, chef des braves; Oscar et Ryno, ces deux rayons de lumière ; le bel Artho, et la brune chevelure de Dermid. Ici, j'ai vu l'aimable fils de Lutha, et Conchana, cette âme si pure, et le fils de l'intrépide Garo, et Fed, les trois Finans. Ici brilla le casque d'Eth; ici les boucles brunes de Diaro flottèrent au gré du vent; ici ondoya comme une bannière la chevelure ardente de Dargo. Ici Trenard croissait comme un chêne; ici Torman mugissait comme un torrent; ici Ardan s'avançait avec orgueil, comme un arbre qui lève sa tète verdoyante au-dessus d'un vallon chargé de brouillards. Ici Murno et Sivellan souriaient derrière lui, avec leurs boucliers azurés.
Ici parut Glessamor , illustre par tant de hauts faits; ici brilla l'acier poli de Fercuth. Ici chanta Carril; ici des milliers d'hommes écoutèrent la harpe d'Ullin. Ici j'ai vu Moran et l'harmonieux Fithil, Connal aux paroles douces et aux ac-
tions généreuses, Lamdarg avec sa lance sanglante, etCurach, dont le bras tenait lieu d'une armée à l'instant du péril. Où es-tu, Lugar, toi dont la porte n'était jamais fermée? 0 Fadetha ! où est maintenant ta voix, dont les sons se faisaient entendre de si loin? Rouaro, où sont tes boucles dorées ? Golda, où sont tes pieds agiles? Lumna, qu'est devenue ta lance belliqueuse ?
Que sont devenus Ledan au regard afTectueux, Branno à la riche armure, et le bouillant Toscar? Où sont Macruta, Golmar et Gomalo, qui , sur le Gormal, donnaient la chasse au sanglier ? Où sont Fillan, mon frère chéri, et le terrible Fergus, aux paroles douces comme le miel? Où est Grigal, au casque étincelant, et Dogrena, cet astre qui conduisait les héros sur la plaine? Aldo, qu'as-tu fait de ta beauté? Maroman, où est la force de tes mailles d'azur ? Qui me montrera les vestiges de Ducomar, aimé des belles malgré son teint bruni ? qui me rendra les traits chéris de Grigal, ce rayon d'amour? Suino, Sorglan et Gonloch , ces trois torrents de nos batailles, ont aussi disparu. Le météore du trépas, Gonal, a cessé de vivre, ainsi que Gaul, ce tourbillon qui dispersait nos ennemis.
Héros que j'aimai, vous n'êtes plus ! Aucun de vous n'est resté pour pleurer sur la tombe d'Ossian. Aucun ami ne placera sur mon corps la pierre funéraire et ne creusera mon étroite demeure sur la bruyère déserte. Oui, tous les héros de Morven sont devenus la proie du trépas; mais leur mémoire a survécu dans l'âme du barde qui fut l'émule de leur gloire !
MALVINA
Sœurs de ma tendresse, ô vous que j'ai perdues, vous vivrez aussi dans le cœur de Malvina ! Mon dernier soupir sera un hymne en votre honneur.
Oui, Évir-Goma, Darthula, Sulmina, votre image est souvent présente à mon âme. Elle ressemble aux pâles rayons du soleil d'automne, glissant sur la bruyère sombre de Lena, quand le météore de la pluie s'avance à leur suite avec toutes ses larmes. Gellama, Moïna, Minona, vous qui avez jadis brillé sur ces collines, Melilcoma, Golma, Annir, avez-vous conservé vos charmes? Êtes-vous encore l'admiration des héros, dans vos nuées légères?
Grimora, Gelchossa, qu'est devenue votre beauté? Desagrena, qu'as-tu fait de ton éclat? Oithona, quels échos redi-
sent tes amoureux accents? Ta voix était douée d'une mélancolie suave , comme la harpe du barde , quand le chef des guerriers a terminé sa vie.
Et pourquoi vous oublierais-]' e, Évir-Allin, Clatho, vous les plus belles d'entre les clartés qui brillèrent sur Morven? La joie est exilée de Selma, depuis que vous vous êtes couchées dans les ténèbres; les chants des vierges ont cessé, et les harpes des bardes sont muettes.
Mais puis-je rappeler toutes mes pertes? Ma voix et mes larmes n'y suffiraient pas. Belles clartés, vous avez laissé votre sœur dans les larmes.... Elle erre délaissée sur les montagnes; elle marche au milieu d'un désert; son visage est pâle comme la face de la lune, lorsqu'à l'approche du jour elle s'évanouit dans les cieux avec son cortège d'étoiles. Sœurs chéries , vous êtes des clartés éteintes , mais votre souvenir n'a point quitté Malvina !
OSSIAN
Cesse de pleurer, ô Malvina ! L'aspect de ta douleur brise ma vieillesse. De même que la nuit est presque achevée, notre isolement aussi va bientôt finir. Notre vie est semblable au songe de la chasseresse, dans la fente de son rocher : elle croit tomber, du faîte des collines , au milieu des flots où elle mirait ses jeunes attraits. Pareille au cygne des lacs solitaires, tantôt elle nage sur les ondes, tantôt elle disparaît sous leur nappe argentée. Ses cris appellent son bien-aimé, mais en vain I Elle meurt, et son âme s'envole au sein des nuages. Elle voit sur la terre le beau chasseur qu'elle aimait, gémir à côté de sa tombe. Triste et pleurante, elle l'appelle et lui tend les bras.... Mais soudain ses propres soupirs la réveillent; elle lève la tête, et le songe effrayant est évanoui !
Chasseresse des bois de Cona, notre vie n'a pas plus de réalité. Nos amis se sont éveillés avant nous, et ils nous réveilleront bientôt. Ne les entends-tu point déjà, dans le souffle des brises qui courbent les roseaux, se dire entre eux : « Malvina et Ossian viendront dans peu nous rejoindre? » Oui, Malvina, j'écoute avec ravissement leur voix mystérieuse : elle charme mon oreille, comme le murmure du Lora plaît au voyageur, lorsque , égaré de nuit dans sa route , il arrive au désert : il tourne les yeux vers Selma; mais Selma est caché dans les ténèbres. Il ne voit sur la bruyère d'autre clarté que les mé-
téoi'es de la tempête ; il ne peut plus retrouver l'étroit sentier qui serpente au flanc de la montagne, et les cris des ombres s'élèvent autour de lui. Enfin, il entend les vagues du Lora, qui s'échappe en grondant des rocs brisés qui obstruent son lit. La joie renaît dans son cœur : « Je suis, dit-il, dans le voisinage de Selma ! »
Telle est la vie du vieil Ossian, lorsqu'une voix, perçant les nuages, lui promet que bientôt il rejoindra ses pères. Alors, ô Malvina, ne reverrons-nous pas les amis que nous pleurons? Leur glorieux entretien ravivera le souvenir de nos exploits ! Mais les traits de la douleur atteindront-ils encore les habitants des nuages ? Verrai-je Oscar toujours défiguré par sa mortelle blessure? Malvina j pleurera-t-elle encore sur le tombeau de son bieu-aimé ? Évir-Allin y sera-t-elle arrachée des bras de son époux? Les palais aériens seront-ils un jour, comme Tura, la proie d'un incendie? La mort a-t-elle accès dans le pays des âmes?
Non, Malvina, la lumière qui éclairera nos plaisirs ne sera pas obscurcie. Notre joie ne pâlira plus comme la lune à son couchant. Nos amis n'abandonneront plus leur séjour azuré, comme des étoiles qui filent et s'évanouissent dans l'espace. Ils nous accompagneront toujours dans nos courses errantes sur le flanc des nuages, et, reflétant sur nous ses doux rayons, ils nous berceront. Cesse de pleurer, fille de Toscar ! consoletoi, ô Malvina, tourterelle solitaire !... Ici-bas, les jours tristes sont passagers, comme les heures de joiel