‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 23 sur 89 · L'Irlande · texte numérisé non relu

L'Irlande

4. Connal , ami de Cuchullin, oiail fils de Cahaït, prince de Toporma, ou l'Ile des Vagues-Bleues, probablement lune des Hébrides. Sa mère était fille de Congal , cl s'appelait Fioncomn. Il eut un fìls de Foba , fille de Connachar-Ncssar , (|ui lui succéda sur le trône de PUlsler. En récompense es services qu'il rendit dans la guerre contre Swaran, on lui donna une

mort les hommes de Loclin : veux-tu manier encore la lance de ton père ?

— Chef, répond Connal, ma lance est aiguisée; elle aime l'éclat du combat et la rouille du sang ; mais , quoique mon bras demande la guerre, mon cœur veut la paix. Chef des guerres de Gormac, vois-tu d'ici la flotte de Swaran? Ses mâts se dressent innombrables comme les roseaux du lac de Lego ; ses vaisseaux offrent l'aspect d'une forêt chargée de vapeurs, lorsque les arbres secoués plient tour à tour sous l'effort des vents. La foule de ses guerriers est trop grande; Connal incline pour la paix. Fingal lui-même, le premier des mortels, voudrait éviter le bras de Swaran ; Fingal qui balaye les guerriers comme la tempête disperse les bruyères, quand le fracas des torrents tourmente les échos de Gona, et que la nuit s'assied sur la colline, dans son manteau de brumes.

— Fuis donc, lâche ami de la paix, dit Galmar; fuis dans tes collines silencieuses où ne brilla jamais le trophée du vainqueur ; va poursuivre le chevreuil du Gromla, et percer de tes flèches d'enfant les cerfs du Lenal Mais toi, Guchullin, fils de Semo, arbitre des combats, viens chasser avec nous les hommes de Loclin ; courons écraser leur orgueil sous des monceaux de cadavres, et que jamais vaisseau du royaume des Neiges ne bondisse sur les flots d'Inistore ' ! Levez-vous, vents orageux d'Érin'*; mugissez, ouragans des bruyères! Paissé-je mourir au milieu de la tempête , enlevé dans un nuage par les fantômes irrités des morts, si jamais la chasse valut pour moi l'ivresse des batailles!

— Galmar, reprit Gonnal sans s'émouvoir, jamais je n'ai fui; j'ai volé aux combats à la tête de mes guerriers; mais ma renommée est faible encore. J'ai vu gagner des batailles, et triompher les hommes courageux ; mais écoute ma voix , ô fils de Semo, et souviens-toi du trône antique de Gormac 1 Donne à pleines mains de l'or, et la moitié de ce royaume pour acheter la paix, jusqu'à ce que Fingal arrive avec son armée : c'est

certaine étendue de pays qui s'appela Tir-Chonnuil ou Tir-Connal , c'està-dire terre de Connal.

-I . L'île des Baleines ; c'était une des Orcades.

2. Nom de l'Irlande, composé de deux mots : l'un signifie île, et l'autre ouest , — l'île d'ouest.

mon avis ; mais si tu veux la guerre, je saisis ma lance et mon glaive ; ma joie sera d'être au milieu des combattants, et mon âme se déploiera dans le fort de la mêlée.

— Pour moi, dit Cuchullin, le bruit des armes réjouit mon oreille; je l'aime comme le bruit du tonnerre, avant les douces pluies du printemps : rassemble toutes mes troupes, que je voie d'un coup d'œil tous les guerriers qui suivent ma fortune ! Qu'ils s'avancent au travers des bruyères , brillants comme l'éclair qui précède l'orage, lorsque le vent d'occident chasse devant lui les nuées, et que les vieux chênes de Morven gémissent le long des rivages. Mais où sont mes amis, mes compagnons fidèles au jour du danger? Où es-tu, Gaïrbar, chef intrépide? Où est Ducomar, ce foudre de guerre? Et toi, Fergus, m'as-tu donc abandonné à l'heure de la tempête? Fergus, qu'on voyait toujours le premier dans nos fêtes! Fils de Rosa, bras de la mort, viens-tu comme le rapide chevreuil des collines de Malmor?... Salut, fils de Rosa! mais quel nuage obscurcit ton front redouté?...

— Quatre pierres, répondit Fergus, s'élèvent sur la tombe de Gaïrbar, et mes mains ont rendu à la terre le yaillant Ducomar. Fils de Torman, tu brillais comme un astre sur la colline; et toi, ô Ducomar! tu étais fatal comme les exhalaisons des marais de Lano, lorsqu'elles s'étendent sur les plaines de l'automne, et qu'elles portent la mort parmi les nations. Morna, toi aussi, la plus belle des vierges, tu dors ton dernier sommeil dans le creux du rocher I Tu es tombée dans les ténèbres, comme l'étoile qui file et s'éteint dans les déserts du ciel, et dont le voyageur égaré regrette la lueur passagère.

— Dis à Cuchullin , dis comment sont tombés les chefs d'É. rin. Ont-ils péri sous le fer des enfants de Loclin, en com-

. battant dans le champ des héros? Ou quelle autre cause a précipité les chefs du Cromla dans l'étroite et sombre demeure?

— Gaïrbar, repartit Fergus, a péri par le glaive de Ducomar, au pied d'un chêne, sur le bord du torrent. Ducomar vint ensuite à la grotte de Tura, et adressa ces paroles à la belle Morna :

<c Morna, fille de Gormac, ô la plus belle parmi les femmes, (T pourquoi t'assieds-tu seule dans l'enceinte de ces pierres, ([ sous le creux de ce rocher? Le ruisseau murmure sa plainte « fugitive; le gémissement de l'arbre séculaire s'élève sur les

« vents ; le lac est troujDlé ; un sombre nuage voile les cieux : « mais toi, tu es blanche comme la neige de ces bruyères, et « ta chevelure ondule comme les vapeurs qui couronnent la « cime du Cromla, lorsque leurs flocons, suspendus aux ro- (c chers, se colorent des rayons du couchant. Ton sein ressemc( ble à ces globes de marbre qu'on voit au bord des cascades (c de Branno ; tes bras ont la blancheur des colonnes d'albâtre « du palais de Fingal.

« — D'où viens-tu? répond la vierge; d'où viens-tu, Duco- «: mar, le plus sombre des hommes? Tes sourcils sont noirs a comme le danger; tes yeux roulent des prunelles de feu ! a Swaran paraît-il sur la mer ? Ducomar, quelles nouvelles «: de l'ennemi ?

(r — 0 Morna! je descends de la colline des biches. Trois « fois j'ai bandé mon arc, et j'en ai terrassé trois. Trois autres <r ont été la proie de mes dogues. Charmante fille de Gormac, ce je t'aime comme mon âme ; j'ai tué pour toi un cerf magni- « fique : sa tête était parée d'un bois à plusieurs rameaux, et « ses pieds égalaient la légèreté des vents.

« — Je ne t'aime point, guerrier farouche; ton cœur a la ce dureté du roc, et ton œil fauve me fait peur.... Mais toi, « Gaïrbar, toi, fils de Torman, tu es l'amour de Morna; tu as « pour moi la douceur du rayon de soleil qui sèche la colline « après un orage ! Dis-moi, guerrier, as-tu vu le jeune et beau « Gaïrbar? l'as-tu rencontré sur la colline des chevreuils? La (( fille de Gormac attend ici le retour du fils de Torman.

(c — Et Morna l'attendra longtemps, car son sang est sur (c mon glaive : Morna l'attendra longtemps, car il est tombé « sur les rives du Branno : j'élèverai sa tombe sur le sommet « du Gromla. Pour toi, jeune vierge, veux-tu aimer Ducomar? « son bras est fort comme la tempête.

« — Il n'est donc plus, le fils de Torman! s'écrie la jeune « amante, les yeux pleins de larmes. Il est donc tombé sur la « colline, ce jeune guerrier qui devançait toujours les plus « hardis chasseurs de la montagne; lui que redoutaient les « ennemis apportés par l'Océan ! 0 Ducomar, tu es sombre et a: farouche, et ton bras cruel a tué l'amour de Morna ! Barce bare, donne-moi ce fer; j'aime le sang de Gaïrbar! )>

« Ducomar, touché de ses pleurs, lui tend son glaive : elle le lui plonge dans le sein. Gomme un rocher que la foudre a

détaché de la montagne, il tombe, en tournant vers la vierge un dernier regard.

<r Morna, tu m'as donné la mort : je sens dans mon sein le « froid de l'acier. Rends mon corps à la jeune Moïna : Duco- « mar était le rêve de son amour. Elle élèvera son tombeau, « et le chasseur, en passant devant cette pierre, saluera ma « mémoire d'un souvenir. Mais, de grâce, retire ce fer de mon « sein : Morna, je sens le froid du trépas. »

« Elle s'approche tout en larmes, et elle retire le glaive de la blessure : Ducomar le ressaisit d'une main défaillante et frappe le beau sein de la vierge. Elle tombe, échevelée, sur la terre humide ; son sang s'écoule avec ses gémissements et rougit l'albâtre de son corps. Elle s'agite dans les convulsions de la mort; la grotte de Tura répète son dernier râle.

— Paix éternelle , dit Cuchullin , aux âmes des héros qui n'ont point fléchi dans le danger ! Errez autour de moi , portées sur les nuages ', ombres glorieuses ! A votre aspect, mon âme sentira croîWe sa vaillance, et mon bras plus sûr lancera les foudres de la mort !... Mais toi, Morna, viens à mes yeux, bercée sur un rayon de la lune : viens caresser mon sommeil solitaire, quand j'oublierai les combats pour ne songer qu'aux loisirs de la paix.

« Rassemblons nos tribus, et marchons à l'ennemi. Suivez mon char de bataille, et que vos hymnes de guerre se mêlent au bruit de ma course. Placez trois lances à mes côtés : volez sûr la trace de mes coursiers blanchis d'écume, et que mon âme s'enivre du courage de mes amis, lorsque la mêlée s'épaissira autour de mon glaive las de frapper. *

Tel qu'un torrent fougueux roule en bondissant des cimes du Cromia, au fracas du tonnerre qui déchire de ses rouges lueurs les forêts bouleversées; tels et plus terribles s'élancent les nombreux fils d'Ërin Leur chef est à leur tête, semblable à la baleine de l'Océan que suivent toutes les vagues, ou au fleuve qui précipite toutes ses eaux sur ses rivages inon!^. Les enfants de Loclin entendirent de loin le bruit de sa courte impétueuse. Swaran frappa son bouclier, et appela le fils d'Arno.

4. On croyail alors (cl c'esi encore l'opinion de quelques montagnards d'Ecosse) que les âmes des morts erraient autour de leurs amis, et qu'elles leur apparaissaient à la veille d'une grande entreprise.

« Quel est, dit-il, ce murmure qui vient roulant le long des collines, et qui ressemble aux sourds bourdonnements des insectes du soir? Ce sont ou les enfants d'Inisfail qui descendent, ou les vents qui mugissent dans les profondeurs de la forêt lointaine. On dirait le bruit du Gormal ' avant que les vagues agitées soulèvent à ses pieds leurs têtes blanchissantes. Fils d'Arno, monte sur la colline, et porte tes regards sur la noire surface des bruyères. »

Arno part et revient éperdu. 11 roule des yeux égarés. Son cœur palpite : sa voix est tremblante, et n'articule que des mots interrompus.

« Lève-toi, fils de l'Océan , lève-toi : je vois descendre des montagnes le génie des combats; je vois s'avancer les files profondes des enfants d'Érin.

« Le char de bataille de Guchullin vole comme un tourbillon qui, dans ses flancs, porte la mort. Il glisse comme un flot sur la plaine liquide, ou comme un nuage d'or qui s'étend sur la bruyère. Ses parois sont incrustées de pierres brillantes : telle, au milieu de la nuit, la mer étincelle autour de nos vaisseaux. Le timon est d'if poli; le siège est formé d'os éclatants de blancheur, et des faisceaux de lances sont disposés autour du héros.

« A droite du timon bondit un coursier superbe, le plus fort, le plus léger de la colline : son pied frappe et fait résonner la plaine. Sa crinière flotte au vent , comme la vapeur du matin sur les coteaux; ses membres sveltes sont revêtus d'un poil luisant et fin : son nom est Sifadda. Au côté gauche est attelé un coursier non moins fougueux : enfant rapide des montagnes , il secoue avec orgueil ses crins noirs, et se cabre sous l'aiguillon : les enfants du glaive l'appellent Durosnal. Mille liens de cuir tiennent le char suspendu. Les mors durs et polis sont broyés sous l'écume. Des rênes, ornées de pierres radieuses, flottent sur le cou majestueux des coursiers, dont elles pressent la course à travers les vallons. C'est la légèreté du chevreuil, c'est la force de l'aigle fondant sur sa proie. L'air siffle à leur passage comme les vents d'hiver sur les neiges du Gormal.

« Sur le char est debout Guchullin*, le fils de Semo. Sa joue

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