Swaran. — 4. Cuchnllin
immobiles, sont attentives à leurs mouvements; mais la nuit dérobe les deux chefs dans ses ombres, et suspend leur lutte.
Sur la pente du Cromla, Dorglas apprête un chevreuil ; conquête matinale que les guerriers avaient faite sur la colline, avant d'en descendre pour combattre. Cent jeunes guerriers amassent la bruyère : dix héros excitent la flamme; trois cents choisissent des pierres polies; la fumée se répand au loin, et annonce le festin.
Guchullin a recueilli sa grande âme. Appuyé sur sa lance, il adresse ce discours au vieux Carril, chantre vénérable des événements passés.
« Ce festin des héros sera-t-il pour moi seul? Le roi de Loclin restera-t-il sur les rivages d'Ullin, loin des fêtes et des concerts de son palais? Lève-toi, vénérable Carril, et porte mes paroles à Swaran. Dis à ce roi, venu sur les flots mugissants, que CachuUin donne une fête à ses guerriers, qu'il vienne prêter l'oreille au murmure de mes forêts, et se réchauffer, cette nuit, à mon foyer. Tristes et glacés sont les vents qui tourmentent les mers de son pays; va lui dire qu'il vienne donner des louanges aux accords de nos harpes, qu'il vienne entendre le chant de nos bardes. »
Le vieux Carril part, et sa voix pleine de douceur invite le chef des noirs boucliers, a Swaran, roi des forêts, lève-toi et quitte les fourrures de ta chasse. Cuchullin donne le festin de la guerre; viens faire honneur à sa fête. »
Swaran, d'une voix lugubre comme le murmure du Cromla avant la tempête, répondit : « Quand toutes tes jeunes vierges, odieuse Inisfail, étendraient vers moi leurs bras de neige, offriraient à ma vue leur sein palpitant, et m'inviteraient avec des yeux pleins d'amour, immobile comme les montagnes de Loclin, Swaran resterait dans ce lieu, jusqu'à ce que la prochaine aurore vienne m'éclairer pour donner la mort à Cuchullin. Le vent de Loclin plaît à mon oreille; il souffle sur mes mers, il mugit dans mes voiles, et rappelle à ma pensée les vastes forêts du Gormal, dont tant de fois les échos répondirent à ses sifflements , lorsque ma lance terrassait le sanglier. Va dire à Cuchullin qu'il me cède l'ancien trône de Cormac, ou que bientôt son sang rougira l'écume des torrents d'Érin. »
Garril revient, et dit : « Les accents de la voix de Swaran sont sinistres.
— Sinistres pour lui seul, repartit Cuchullin. Garril, élève ta voix, et redis les exploits des temps passés; charme la longueur de la nuit par tes chants, et remplis nos âmes d'une douce tristesse; car la terre d'Inisfail a dévoré nombre de héros et de jeunes vierges formées pour l'amour. Il est doux d'écouter les chants de douleur dont retentissent les rochers d'Albion, lorsque le bruit de la chasse a cessé, et que les ruisseaux de Cona répondent à la voix d'Ossian *. »
Garril chanta * :
Dans les temps passés, les enfants de l'Océan descendirent sur les rivages d'Inisfail. Mille vaisseaux bondissaient sur les vagues, et cinglaient vers les plaines fleuries d'Ullin : les enfants d'Érin marchèrent à la rencontre de cette nation ennemie. Gaïrbar, le premier des mortels, et Grudar, jeune et beau guerrier, s'y trouvèrent; ils avaient longtemps combattu pour le taureau tacheté qui beuglait sur la colline de Golban^. Tous deux le réclamèrent, et la mort se montrait souvent à la pointe de leur acier.
Les deux héros se réunirent contre l'ennemi, et les étrangers de l'Océan prirent la fuite. Quels noms plus illustres dans Inisfail que les noms de Gaïrbar et de Grudar? mais, hélas! pourquoi ce fatal taureau mugit-il encore sur la montagne de Golban? Ils l'aperçurent bondissant et blanc comme la neige; sa vue ralluma leur fureur.
Ils combattirent sur le gazon des rives du Lubar. Le jeune et brillant Grudar tomba. Le farouche Gaïrbar descendit dans
-I. Ossian, fils de Fingal , auteur de ce poëme. On ne peut qu'admirer l'adresse avec laquelle il met son éloge dans la bouche de Cuchullin. Cona, dont il est fait mention ici, est peut-être celte petite rivière qui traverse Gleuco en Argyle-Shire. Une des collines qui environnent cette vallée romantique s'appelle encore Scorna-Fena, ou la colline du peuple de Fingal.
2. Cet épisode est bien amené. Calmar et Connal , comme on l'a vu cidessQS, se sont vivement disputés avant le combat. Garril lâche de les réconcilier en leur racontant l'histoire de Caïrbar et de Grudar, qui, quoique ennemis avant la bataille, combatlirent vaillamment à côté l'un de l'autre. Le poêle ne manqua point son but, car on voit au troisième livre que Calmar et Ccnnal sont parfaitement réconciliés.