‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 26 sur 89 · Montagne du comté de Sligo · texte numérisé non relu

Montagne du comté de Sligo

la vallée de Tura, où Brassolis, la plus belle de ses sœurs, triste et seule, soupirait des chants mélancoliques. Elle chantait les actions de Grudar, le bien-aimé de son cœur vierge. Elle déplorait les dangers qu'il courait parmi les combats ; mais elle n'avait pas encore désespéré de son retour. Sa robe entr'ouverte laissait voir sa gorge de neige, blanche comme la lune qui sort à demi des voiles du crépuscule. La harpe est moins douce que sa voix, lorsqu'elle chantait sa douleur. Grudar occupait toute son âme; c'était lui qu'en secret cherchaient toujours ses regards : « Quand reviendras-tu dans tout l'éclat de la victoire, ô guerrier que j'ai choisi?... »

Caïrbar paraît, et lui dit : « Prends, Brassolis, prends ce bouclier taché de sang , et suspends-le au seuil de ma demeure ; c'est celui de mon ennemi.... »

A ces mots, son tendre cœur palpite : pâle , éperdue , elle vole au champ de bataille ; elle trouve son jeune amant baigné dans son sang, et tombe mourante auprès de lui, sur la fougère du Cromla. Ici reposent leurs cendres, ô Cuchullin ; et ces deux ifs solitaires, nés sur leurs tombes, cherchent, en s'élevant, à marier leurs rameaux. Brassolis était la beauté de la plaine, et Grudar l'ornement de la colline. Les bardes conserveront leurs noms, et les rediront aux siècles à venir.

« Ta voix est pleine de charmes, ô Carril, reprit le chef d'Êrin, et j'aime tes récits du temps passé. Ils plaisent à mon oreille comme la douce ondée du printemps, lorsque le soleil luit sur la plaine, et que les nuages en fuyant effleurent la cime des monts. 0 barde, reprends ta harpe pour célébrer mes amours ; chante cette belle solitaire, cet astre de Dunscar ' ; redis-moi les louanges de Bragela*, de celle que j'ai laissée dans l'île des Brouillards. Épouse du fils de Semo, tu veilles debout sur nos rochers, pour découvrir au loin les vaisseaux de Cuchullin! Hélas! une vaste mer roule ses flots entre ton époux et toi. La blanche écume de ses vagues trompera tes yeux dans la nuit; tu les prendras pour les voiles de ma flotte.

i . Dunscaich.

2. Brapola était fille de Sorglan, el femme de Cuchullin. Cuchullin, après la mort d'Arlo , passa en Irlande , sans doute par ordre de Fingal , pour prendre le gouvernement de celle Ile pendant la minonlé de C>ormac , flls d'Arlo. 11 laissa Bragela, sa femme, à Dunscaich»

Retire-toi, car les ténèbres sont froides; retire-toi, mon amour, les vents de la nuit glacent tes doux attraits; rentre dans le palais de mes fêtes, et rêve aux temps passés. Je ne retournerai point dans tes bras, que les feux de la guerre ne soient éteints. 0 Connal, parle-moi de gloire et de combats; bannis-la de ma pensée, car elle m'est trop chère, la fille de Sorglan, au sein d'albâtre, à la noire chevelure.

— Défie-toi, à cette heure, des fils de l'Océan, répondit le grave et prudent Connal : envoie une troupe de tes guerriers observer dans l'ombre l'armée de Swaran. Guchullin, je suis pour la paix, jusqu'à l'arrivée des enfants de Morven, jusqu'à ce que Fingal, le premier des héros, fasse briller sur nos plaines l'astre de la victoire.... j)

Guchullin sonna l'alarme sur son bouclier : les guerriers que le sort avait choisis pour veiller pendant cette nuit se mirent en marche; le reste de l'armée, couché sur la colline, dormait dans les ténèbres, au murmure des vents.

Les ombres des héros récemment décédés erraient devant eux, portées sur leurs nuages; et, dans le vaste silence de Lena, on entendait au loin les voix grêles des fantômes, présages de la mort.

L'ombre de Crugal, tué par Swaran, apparaît à Connal, et prédit la prochaine défaite de Guchullin. — Connal va réveiller le chef des Irlandais , qui brave les menaces du fantôme. — Le jour se lève. — Swaran propose une paix honteuse. CuchuUin répond en livrant bataille; mais la terreur panique d'un chef de tribu jette l'armée en déroute. — Connal et CuchuUin couvrent sa retraite. — Vers la fin du jour, on aperçoit à l'horizon la flotte de Fingal; mais bientôt les brouillards de la mer la dérobent à la vue. — CuchuUin, pleurant sa défaite, l'attribue au meurtre de Ferda, son ami, qu'il avait tué en combat singulier quelque temps auparavant. — Le barde Carril relève son courage en lui chantant l'histoire de Connal et de Galvina.

Connal', étendu au pied d'un vieux chêne, dormait au murmure du torrent. Une pierre soutenait sa tête. Les voix aiguës

i . L'endroit où se reposa Connal est connu de tons ceux qui ont par-

des fantômes de la nuit venaient, au travers des bruyères de Lena, frapper son oreille. Il était seul, et loin du reste des guerriers : l'enfant de la guerre méprisait les surprises de l'ennemi.

Le héros voit en songe une masse de feu rouler du haut de la colline , et Grugal chevauchant sur le météore enflammé : Grugal qui avait péri sous les coups de Swaran, en combattant dans les champs de la gloire.

Son visage est pâle comme les rayons de la lune à son couchant; les brumes de la colline lui font un linceul; ses yeux éteints ressemblent à deux lumières mourantes; la plaie de son sein paraît noire et profonde.

«Est-ce toi, Grugal? lui dit l'intrépide Gonnal. Fils de Dedgal , fameux sur la colline des Ghevreuils, est-ce toi? Pourquoi te vois-je si pâle et si triste, toi qui brisais les boucliers? Jamais la crainte ne^ te fit pâlir. D'où vient ton trouble , enfant des Monts Solitaires ? »

Le fantôme étend sa main glacée sur le héros : sa voix éteinte pousse un murmure faible, comme le vent du soir pleurant dans les roseaux du Lego.

or Mon ombre, ô Gonnal, erre sur les collines qui m'ont vu naître; mais mon corps est couché sans sépulture sur les sables d'Ullin. Tu ne t'entretiendras plus avec Grugal. Jamais tu ne reverras la trace de ses pas empreinte sur la bruyère. Je suis léger comme le vent du Gromla : je ne suis plus qu'une vapeur mouvante et fugitive. Fils de Colgar ', je vois s'avancer le sombre nuage de la mort : il s'arrête et plane sur les plaines de Lena. Les enfants des vertes contrées d'Érin succomberont : éloigne-toi de cette plaine remplie de fantômes. »

Semblable à la lune qui s'éclipse , il disparaît dans un tourbillon de vent.

« Arrête, s'écria Gonnal, arrête, ombre de mon ami. Reviens encore sur ton rayon céleste. Dis-moi quelle colline est l'asile

couru les monlagncs de l'Ecosse. Le barde l'éloigue de l'armée, pour ajouter par la solitude du lieu plus d'horreur à l'apparilion de l'ombre de Grugal.

i. Gonnal, fils de Gaïrbar, ami de CucbuUin, est quelquefois appelé fils de Golgar , du nom du chef de sa famille.

de ton repos ? N'entendrai-je plus ta voix dans le bruit des orages , dans le murmure des cascades , lorsque les fantômes , portés sur l'aile des vents, traversent le désert? »

Gonnal se lève : ses armes retentissent. Il frappe son bouclier à l'oreille de Guchullin, et le chef s'éveille.

« Pourquoi , Gonnal , viens-tu troubler mon sommeil ? Mon bras , égaré par les ténèbres , aurait pu frapper au hasard , et Guchullin aurait à pleurer la mort de son ami. Parle, fils de Golgar, je t'écoute : le conseil d'un guerrier courageux éclaire les chefs de la guerre , comme le soleil éclaire le jour.

— Fils de Semo, répondit Gonnal, j'ai vu l'ombre deGrugal. La tremblante clarté des étoiles illuminait son fantôme , et sa voix ressemblait au murmure lointain d'un ruisseau. Grugal est le messager de la mort. Sa voix est un écho du tombeau. Demain la paix, ô Guchullin , ou prépare-toi à fuir à travers les plaines de Lena.

— Tu dis que l'ombre de Grugal t'a parlé ? Fils de Golgar, c'était le bruit des vents murmbrant dans les grottes de Lena; ou, si c'était le fantôme' de Grugal, pourquoi ne l'as-tu pas forcé à venir se montrer à ma vue ? Lui as-tu demandé où est sa grotte ? en quel lieu repose cet enfant de l'air ? Mon glaive saurait le trouver, et forcer sa voix à nous révéler l'avenir. Mais que peut-il nous apprendre? Hier encore il était parmi nous : il n'a pas eu le temps de franchir nos collines; et qui donc a pu lui révéler notre défaite prochaine ?

— Les esprits montent sur les nuages et volent sur les vents, répondit le sage Gonnal. Us reposent ensemble dans leurs cavernes, et s'entretiennent des mortels.

— Qu'ils s'entretiennent des mortels à leur gré; mais qu'ils laissent en paix le chef d'Érin : qu'ils m'oublient dans leurs cavernes. Moi je ne fuirai point devant Swaran. Si je dois succomber, ma tombe instruira l'avenir de ma renommée. Le chasseur arrosera ma pierre de quelques larmes , et le deuil environnera la demeure de la belle Bragela. Je ne crains point la mort ; mais je crains de fuir : Fingal m'a toujours vu vic-

i . Le barde nous indique ici l'opinion qui régnait en ces temps sur l'état des âmes des morts. D'après les expressions de Gonnal, que la tremblante clarté des étoiles illuminait le fantôme de Grugal , il paraît qu'on croyait les âmes matérielles, et formées d'une substance à peu près semblable à Veî^taXo'j des anciens Grecs.

torieux. Toi, sinistre fantôme de la colline, offre-toi à ma vue, descends sur ton rayon de lumière, montre-moi ma mort dans tes mains, et tu ne me verras pas fuir encore, faible enfant des vapeurs ! Va, fils de Golgar, frappe le bouclier de Caïrbar: il est suspendu entre les lances; que mes guerriers, réveillés en sursaut, prennent les armes pour de nouveaux combats. Malgré les retards de Fingal, nous vaincrons seuls, fils de Golgar, ou nous mourrons dans le champ des héros. »

Le son du bouclier se répand au loin : les guerriers se lèvent de toute part; debout, ils ressemblent à autant de chênes pliant sous leur ramure, lorsqu'ils sont battus par l'ouragan d'hiver, et que les vents font craquer leurs branches desséchées.

La tête grisâtre du Gromla se dégage des nuées ; la lumière du jour naissant tremble sur l'Océan à demi éclairé : un brouillard bleuâtre chemine lentement, et cache les guerriers d'Inisfail.

ce Aux armes! crie Swaran; aux armes, guerriers de Loclin! Les enfants d'Érin ont fui devant nous. Poursuivons-les dans les plaines de Lena. Et toi, Morla, vole au palais de Gormac : somme-le de se soumettre à Swaran, avant que tout son peuple soit jeté dans la tombe, avant que le silence de la mort épouvante les collines d'Ullin. »

A ces mots, tous ses guerriers se précipitent, tels qu'une nuée d'oiseaux de mer chassés du rivage par les vagues en fureur. On eût cru entendre le fracas des torrents, qui s'entrechoquent à grand bruit dans les vallées de Gona, lorsque, après une nuit orageuse, ils mêlent leurs ondes encore agitées à la pâle clarté de l'aurore.

Comme on voit les ombres de l'automne s'étendre et glisser au flanc des collines jaunissantes ; tels, et plus sombres et plus rapides, se suivent et passent les guerriers des forêts de Loclin. Superbe et fier comme le cerf de Morven , marchait à leur tête l'intrépide Swaran : son bouclier brille à son côté comme ces feux nocturnes qui parcourent la plaine, à l'heure où le monde est plongé dans la nuit, où le voyageur attardé frissonne , et croit voir un fantôm'î dans ces météores trompeurs.

Un vent froid s'élève du côté de la mer , et d'un souffle déchire le voile de brume qui reposait sur l'onde. Les bataillons d'Inisfail hérissent le rivage , comme une chaîne d'écueils.

« Morla , dit Swaran , pars , et va leur offrir la paix , aux conditions que nous imposons aux rois quand les peuples fléchissent devant nous , quand les braves sont étendus sur le champ de bataille, et que les jeunes filles pleurantes errent parmi la plaine. »

Le fils de Suart, le gigantesque Morla , traverse l'espace à grands pas ; il se présente fièrement , et parle en ces termes au chef d'Érin , entouré de ses guerriers :

« Reçois la paix de Swaran : il te l'offre , telle qu'il la donne aux rois, quand les nations vaincues fléchissent devant lui. Cède-nous les plaines fertiles d'Ullin ; livre à Swaran ta belle épouse et ton dogue fidèle, qui devance les vents; cède ces témoins de la faiblesse de ton bras, et vis soumis à notre puissance.

— Va dire à Swaran, dis à ce cœur plein d'orgueil, que Guchullin ne céda jamais.... Je lui abandonne les flots de l'Océan, et je donnerai à tout son peuple des tombeaux dans Érin. Jamais étranger ne sera le maître de la belle Bragela; jamais chevreuil des collines de Loclin ne fuira devant mon dogue Luath.

— Faible conducteur de chars , répondit Morla , veux-tu donc comxbattre mon roi, ce roi dont les vaisseaux nombreux pourraient entraîner ton île sur les eaux, tant la colline d'Ullin paraît petite devant la puissance du roi de l'Océan?

— Morla, dans un vain combat de paroles, je cède volontiers ; mais ce glaive, tant de fois victorieux, ne cédera jamais à personne. Tant que Connal et Cuchullin respireront, Érin ne reconnaîtra d'autre chef que Gormac... 0 Gonnal, le premier de mes fidèles , tu as entendu les paroles de Morla, réponds ! Ton avis sera-t-il maintenant pour la paix? Esprit de Grugal, pourquoi nous as-tu menacés de la mort? Je descendrai dans la sombre demeure, mais éclairé du flambeau de la gloire!... Levez-vous, enfants d'Inisfail, aiguisez vos lances, bandez vos arcs , fondez sur l'ennemi dans les ténèbres !... »

Il dit, et ses nombreux bataillons ébranlent leurs files profondes; ils s'avancent avec bruit, et s'étendent comme la nue qui crève sur les vallées, quand l'orage envahit le firmament.

Leur chef marche à leur tête , couvert de ses armes ; il est semblable à un fantôme entouré de sanglants météores , et tenant dans ses mains les traits de la tempête. Garril embouche

la trompette de la guerre. Il entonne l'hymne de la bataille, et verse son âme dans l'âme des héros.

« Où est-il maintenant, chantait le barde i,nspiré, où est-il, ce guerrier moissonné par la mort ? où est Crugal ? Il dort oublié sous la terre, et le triste silence habite sa demeure.... L'épouse de Crugal , encore étrangère dans le palais de son époux, est plongée dans le deuil ' ! Mais quelle est cette beauté, pareille à un rayon de lumière, qui fuit devant les rangs ennemis? C'est Degrena , la blanche épouse de Crugal. Sa chevelure en désordre est le jouet des vents ; ses yeux sont rouges de pleurs , sa voix est éteinte. Hélas ! ton cher Crugal n'est plus maintenant qu une ombre vaine, sœur des fantômes de la colline; elle vient, dans ton sommeil, murmurer à ton oreille des accents faibles et plaintifs , comme le bourdonnement de l'abeille des montagnes.... Mais Degrena s'évanouit comme un nuage du matin : le fer d'un enfant de Loclin a percé son sein. Caïrbar, elle est tombée, celle qui occupait les pensées de ton jeune âge. 0 Caïrbar, elle n'est plus ! j» ,

Caïrbar entrndit ces lugubres chants : il vole vers sa fille. Il voit Degrena sans vie. A cette vue , il rugit et fond au milieu des ennemis : sa lance frappe un guerrier de Loclin. et le combat s'engage de tous côtés. De toute part, tombent à grand bruit les vastes bataillons : on eût cru voir les forêts de Loclin déracinées par l'ouragan , ou ravagées par le feu. CuchuUin abat les héros de Loclin comme les chardons de la plaine. Swaran ravage Érin. Sous ses coups tombent, et Curach , et Caïrbar, que protège en vain son bouclier. Morglan n'est plus; Caolt frissonne et meurt : le sein du héros est souillé de sang, et sa blonde chevelure traîne dans la poussière de sa terre natale. Plus d'une fois il donna des fêtes dans les lieux mêmes où il est gisant; plus d'une fois il y fit résonner sa harpe; ses dogues émus bondissaient de joie au son de l'instrument, et les jeunes chasseurs préparaient leurs arcs.

Swaran s'avance, comme un torrent qui sort du désert et roule dans sa course les rochers et les terres écroulées. Mais CuchuUin reste immobile, tel que les monts inébranlables qui défient les orages. Que les vents luttent de furie , que la grêle tombe et batte les rochers, ferme sur sa base, le mont ré-

i . Crugal avait épousé Degrena peu de temps avant la bataille.

siste , et couvre de son ombre les vallées silencieuses de Cona. Tel GuchuUin protégeait les enfants d'Ërin, et levait sa tête altière au milieu des bataillons.

Le sang des héros mourant autour de lui ruisselle comme la source du désert. Mais l'armée d'Érin d'un bout à l'autre se fond comme la neige aux rayons du soleil.

« 0 enfants d'Inisfail, dit Grumal , Loclina conquis le champ de bataille. Pourquoi, faibles roseaux, résister à l'effort des vents? Fuyons vers la colline des Chevreuils ! »

Il dit , et fuit comme un cerf de. Morven , et sa lance baissée marque de ses éclairs ses pas fugitifs. Peu de guerriers suivirent ce lâche exemple; des milliers de combattants préférèrent un tombeau sous les bruyères de Lena.

Debout sur son char étincelant , GuchuUin combattait sans relâche ; il terrassa encore un des puissants guerriers de Loclin, et dit à Gonnal :

'jc Gonnal, le premier des mortels, tu enseignas à mon bras à donner la mort : quoique les enfants d'Ërin aient pris la fuite, me laisseras-tu seul combattre l'ennemi? 0 vénérable Garril , conduis ce qui reste de mes amis vers les buissons de cette colline, et nous, Gonnal, restons ici et protégeons 1-* retraite de nos guerriers ! »

Gonnal s'élance sur le char : tous deux opposent leurs boucliers; leurs masses ressemblent au disque obscurci de la lune. Sifadda et le fier Dusronnal, haletants, couverts d'écume, gravissent la colline : des flots d'ennemis les suivent et se pressent sur leurs traces.

L'armée d'Érin s'arrête sur le penchant du Gromla; les guerriers attristés comptent leurs rangs éclaircis comme une forêt qu'a traversée la foudre en allumant l'incendie. GuchuUin , debout, appuyé contre un chêne, roulait dans un morne silence ses yeux enflammés, et semblait prêter l'oreille aux vents qui frémissaient dans ses longs cheveux , lorsque des bords de l'Océan remonte, d'un pas rapide, Moran, fils de Fithil.

ff Les vaisseaux, crie Moran , les vaisseaux de l'île Solitaire ! Voici Fingal, le grand chef des héros , le fléau des boucliers! Les vagues écument sous ses vaisseaux pavoises; ses mâts chargés de voiles blanches offrent à l'œil une forêt dans les nuages.

— Accourez, soufflez ensemble, dit Guchullin , ô vents qui protégez la féconde Erin! "Viens, Fingal , viens apporter la mort à mes ennemis 1 0 mon ami! tes voiles réjouissent mes yeuî, comme les clartés de l'aube après un sommeil troublé ; ta présence est pour moi une colonne de feu qui vient guider mes pas dans les ténèbres. 0 Gonnal, respectable vieillard, que l'arrivée de nos amis nous rende le courage et la force ! Mais la nuit s'épaissit autour de nous : où sont maintenant les vaisseaux de Fingal? Passons ici ces premières heures de ténèbres, et hâtons par nos vœux la douce lumière de la lune.... »

Le souffle des vents inclinait les grands bois; les torrents agités grondaient de roche en roche : la pluie s'amassait sur la tête du Gromla, et les étoiles scintillaient à peine au travers des nuages qui couraient dans les cieux. Le chef d'Êrin était assis triste et pensif, au bord d'un ruisseau dont le murmure retentissait dans le creux d'un vieux chêne planté sur sa rive. Auprès de lui étaient Gonnal et le vieux Garril.

c( Malheureuse est la main de Guchullin, dit le guerrier; malheureuse est la main du chef d'Érin , depuis qu'elle à donné la mort à son ami ! Ferda , je t'aimais comme moimême !

— Gomment a péri ce brave guerrier? dit Gonnal. Je me souviens du vaillant fils de Daman : sa stature était majestueuse et belle, comme l'arc-en-ciel sur le coteau.

— Ferda, reprit Guchullin, était venu d'Albion : il apprit à manier les armes dans l'école de Mûri', et gagna l'amitié dé Guchullin. Tous les jours nous chassions ensemble : chaque nuit , nous reposions, à côté l'un de l'autre, sur la bruyère.

« Deugala était l'épouse de Gaïrbar, chef des plaines d'Ullin : elle brillait de tout l'éclat de la beauté ; mais son cœur était plein d'orgueil : elle aima le jeune fils de Daman.

4 . Suivant les bardes irlandais , Mûri était une académie dans la prorincc d'Ulsler, où l'on enseignait le mélier des armes. La signification du mot mûri, qui veut dire assemhli'e , rend celle opini.m prol)able. l)n allribne à Cuchullin linvcnlion de l'armure coniplèU' d'acier; il esl fameux parmi les senacliies y^cspéce de bardes), pour avoir enseigné aux Irlandais à mouler à cheval , et pour s'être servi le premier d'un char dans les combats : c'est sans doute la raison qui a porté Ossian à faire une description détaillée du char An Cucliullin dans le premier chant de ce poème.

« Gaïrbar, dit-elle à son époux, donne-moi la moitié de nos « troupeaux : je ne veux plus demeurer avec toi. Fais le partage.

c — Que ce soit Guchullin, dit Gaïrbar, qui fasse les lots : « son cœur est le siège de la justice. Pars, étoile de beauté. »

« J'allai sur la colline et je fis le partage des troupeaux : il restait une génisse blanche comme la neige; je la donnai à Gaïrbar. A cette préférence, la rage deDeugala s'alluma.

« Fils de Daman , dit cette femme , Guchullin afflige mon « âme. Je veux sa mort, ou les flots de Lubar vont rouler sur « moi. Mon pâle fantôme te poursuivra sans relâche , et te ré- « prochera l'outrage dont Guchullin a blessé mon âme ja- « louse. Verse le sang de Guchullin, ou bien immole ton « amante.

« — Deugala, répondit le jeune homme, comment pourrais- « je donner la mort au fils de Semo? il est mon ami, le confi- « dent de mes plus secrètes pensées, et je lèverais mon glaive « contre lui!... »

« Trois jours entiers elle le fatigua de ses larmes ; le quatrième , il consentit à combattre. « Eh bien, Deugala, je com- « battrai mon ami! Mais puissé-je tomber sous ses coups! Gar « pourrais-je errer sur la colline, et soutenir la vue du tom- « beau de Guchullin?... ■»

« Nous combattîmes sur la colline de Mûri. Nos fers évitaient de blesser, et glissaient sur l'acier de nos casques, ou frappaient vainement nos boucliers. Deugala était présente, et souriait.

« Fils de Daman, dit-elle, ton bras est faible : jeune homme, « les années ne t'ont pas donné la force de manier le fer; « cède la victoire au fils de Semo. Tu ne saurais pas plus l'en- « tamer que le rocher de Malmor. »

« A ces mots , les yeux du jeune homme se remplirent de larmes ; d'une voix entrecoupée de sanglots il me dit : ce Guet chullin, couvre-toi de ton bouclier, défends-toi contre la « main de ton ami ! Mon âme est accablée de douleur; faut-il, c( hélas ! que ce soit moi qui donne la mort au premier dés a mortels ! »

« Je poussai un soupir profond ; je levai mon glaive, il retomba : le jeune Ferda roula sur la terre , Ferda , le premier des amis de Guchullin! Malheureuse est la main de Guchullin, depuis qu'elle a don-né la mort à son ami !

— Ton récit, ô chef des guerriers, est triste et touchant, dit le barde Carril. Il fait retourner ma pensée vers les temps qui ne sont plus! J'ai souvent ouï parler deConnal, qui, comme toi, eut le malheur de tuer son ami; mais la victoire n'en suivit pas moins les coups de sa lance , et les ennemis disparaissaient devant lui.

«Gonnal était un guerrier d'Albion. Cent collines obéissaient à ses lois. Ses chevreuils buvaient au courant de mille ruisseaux. Mille rochers répondaient aux aboiements de ses dogues. Les grâces de la jeunesse étaient sur son visage : son bras était la mort des héros. Une belle femme alluma dans son cœur les feux de l'amour : c'était la fille du puissant Comlo , belle parmi les autres femmes, comme la lune au milieu des étoiles; sa chevelure était noire comme l'aile du corbeau; ses chiens étaient dressés à la chasse : elle savait tendre l'arc, et jamais sa flèche ne manquait le but. Le choix de son cœur se fixa sur Gonnal. Souvent leurs regards amoureux se rencontraient ; ils chassaient ensemble , et le bonheur était dans leurs entretiens secrets ; mais le féroce Grumal , ennemi de l'infortuné chasseur, épiait les pas de son amante.

« Un jour, fatigués de la chasse et séparés de leurs amis par un épais brouillard, Gonnal et la fille de Gomlo vinrent se reposer dans la grotte de Ronan : c'était l'asile ordinaire de Gonnal; les armes de ses pères y étaient suspendues; leurs boucliers y brillaient auprès de leurs casques d'acier.

« Repose ici, dit Gonnal; repose, ô Galvina, mes amours. « Un chevreuil paraît sur le front du Mora; j'y cours, et bientôt je reviens vers toi.

(c — Je crains, lui dit-elle, Grumal notre ennemi; il vient c( souvent à la grotte de Ronan : je vais me reposer au milieu a de tes armes ; mais reviens promptement , ô mon bience aimé, j)

« Tandis que Gonnal poursuit le chevreuil , Galvina veut éprouver son amant; elle prend ses vêtements et son armure, et sort de la grotte. Gonnal l'aperçoit de loin et la prend pour son ennemi. Son cœur bat et s'irrite; il pâlit de fureur; un nuage passe sur ses yeux : il Lande l'arc , la flèche vole : Galvina tombe et meurt.

« Gonnal revient à pas précipités vers la grotte ; il appelle Galvina : l'écho seul répond à ses cris.

« OÙ es-tu, ô ma bien-aimée?... » Il reconnaît à la fin que c'est elle dont le cœur palpite sous le trait fatal. « 0 Galvina! « est-ce toi ?... i) Il tombe et s'évanouit sur le sein de la jeune fille.

« Les chasseurs trouvèrent ce couple infortuné , et secoururent Gonnal. Il promena depuis ses pas errants sur la colline ; il venait en silence s'entretenir avec l'ombre de son amante. Cette illusion trompait sa douleur. LOcéan vomit un jour sur la côte une flotte ennemie. Il combattit , les étrangers prirent la fuite : il cherchait partout la mort dans la mêlée; mais quel bras pouvait la donner à ce guerrier que le désespoir rendait invincible? Il jette son bouclier, et combat sans défense. Une flèche égarée atteint enfin sa poitrine.

« Il repose, à cette heure, à côté de la belle Galvina ; le bruit des flots qui battent le rivage désert berce leur dernier sommeil ; et le matelot découvre de loin leur tombe chargée de mousse , quand il vogue , par un temps clair, sur les mers du Nord. »

Le barde Carril continue ses chants ; il raconte les actions de Fingal au pays de Loclin, et la mort d'Agandecca, sœur de Swaran. — Calmar, fils de Matha, qui avait conseillé le premier combat, revient blessé du champ de bataille, et annonce que Swaran prépare une surprise; il offre d'arrêter seul les Scandinaves dans un défilé, pour donner aux Irlandais le temps de se rallier. — CuchuUin veut rester avec lui, et ordonne au barde Carril d'emmener plus loin les débris de son armée. — L'aurore paraît. — Calmar meurt de ses blessures. — La flotte de Fingal se montre sur les côtes, et Swaran abandonne son projet, pour opposer toutes ses forces à la descente des Calédoniens. — CuchuUin, honteux de sa défaite, va pleurer ses soldats dans les cavernes du mont Cromla. — Combat. — Fingal admire à ses côtés le courage d'Oscar, fils d'Ossian. Il donne au jeune héros, après la victoire, des éloges et des leçons. — Épisode de Faïnas-Ollis. — Fingal fait surveiller les mouvements de l'ennemi. — Gaul , fils de Morni, l'un des plus braves chefs de tribu , sollicite le commandement des guerriers pour la prochaine bataille. — Ici finit la troisième journée.

« J'aime les chants des bardes, dit CuchuUin '. Je me plais à entendre les récits des temps passés. Ils sont pour moi comme

i. La seconde nuit, depuis le commencement du poëme, continue. Cu-

le calme du matin, comme la fraîche rosée qui humecte les collines , à l'heure où le soleil ne jette sur leur penchant que des rayons languissants, quand le lac bleuâtre et tranquille dort au fond des vaHées. 0 Garril, élève encore ta voix, et redis-moi les chants de Tura, ces chants de joie dont retentit mon palais, lorsque Fingal assistait à mes fêtes, et que je le voyais s'enflammer au souvenir des exploits de ses pères.

— Salut! chanta Garril, salut, Fingal, chef glorieux! tes actions guerrières ont signalé ton adolescenca. Loclin fut par toi consumé du feu de ta colère , dès cet âge où ta beauté le disputait à celle des jeunes filles. Nos vierges souriaient aux grâces épanouies sur le visage du jeune guerrier ; mais la mort était dans ses mains ; il était fort et terrible comme les eaux du Lora. Les amis de son enfance le suivaient. Ils vainquirent Starno, roi de Loclin; puis ils le rendirent généreusement à ses vaisseaux : mais son cœur était gonflé d'orgueil et de dépit ; il méditait , au fond de son âme , la mort de son jeune vainqueur : car jamais nul autre que Fingal n'avait pu dompter le puissant Starno *.

« Starno, rentré dans ses forêts de Loclin, s'assied dans la salle où il donnait ses fêtes : il appelle Snivan, vieillard aux cheveux blancs, qui chanta plus d'une fois autour du cercle de Loda. Au son de sa voix, la pierre sacrée du pouvoir * était émue, et la fortune des héros changeait dans la plaine des combats.

« Vieillard, dit Starno, va sur les rochers d'Arven que la « mer environne. Dis à Fingal, dis à ce roi du désert, le plus € beau de tous les guerriers, que je lui donne ma fille ; ma « fille, la plus belle des vierges : sa blancheur efface l'éclat de « la neige; l'écume des flots est moins douce que son sein ; a son âme est pure et généreuse. Qu'il vienne donc, accom-

chullin, Connal et Carril sont assis au même endroit où un les a tus dans lo chant (jui précède. L'épisode d'Agandecca est bien amené et n'est pas inuiilc. Le barde, dans tout le cours de cet ouvragé, fait de fréquentes allusions à celle aventure, el elle amène en quelque façon la catastrophe.

i . Starno était |)ère de Swaran cl li Agandecca. Tous les po(.'mes du temps lui donuenl un caractère féroce cl cruel.

2. Ce passaj^e fait allusion à la religion de Loclin, ol la pierre du pouvoir était pcul-éue l'image d'une des diviuilés scandinaTcs.

« pagné de ses chefs les plus illustres, s'unir à ma fille élevée « dans la retraite de mon palais. »

« Snivan arrive aux montagnes d'Albion : Fingal part avec lui; son cœur enivré par l'amour devance le vol de ses vaisseaux sur les vagues du Nord.

(c Sois le bienvenu, dit le sombre Starno ; roi des rochers « de Morven, sois le bienvenu; salut à vous, héros qui le sui- V vez aux combats! Enfants de l'île Solitaire, trois jours ence tiers vous célébrerez la fête dans mon palais ; vous poursui- « vrez trois jours les sangliers de mes bois, afin que votre « renommée puisse pénétrer jusqu'à l'asile secret qu'habite la « belle Agandecca. »

« Le roi des Neiges méditait leur mort, en leur offrant la fête de l'amitié. Fingal, qui se défiait du visage de son ennemi, parut au festin couvert de ses armes. Les assassins effrayés ne purent soutenir les regards du héros , et s'enfuirent de sa présence. Cependant les accents de la joie se font entendre; les harpes sonores frémissent sous la main des bardes, qui chantent tour à tour la gloire des combats ou les charmes des vierges. Ullin, le barde de Fingal , le chantre mélodieux des collines de Cona , s'y faisait entendre. Il chanta les attraits de la fille du roi des Neiges ', et la gloire du héros de Morven. La belle Agandecca entendit ses accents; elle quitta la retraite où elle soupirait en secret, et parut ravissante d'une beauté céleste , comme la lune au bord d'un nuage de l'orient. L'éclat de ses charmes l'environne comme un cercle de lumière ; le bruit de ses pas légers plaît à l'oreille comme une divine harmonie. Elle voit, elle aime le jeune héros. Son cœur palpite de désirs que combat sa pudeur. Ses yeux bleus le cherchent et se reposent tendrement sur lui ; son âme fait des vœux ardents pour le bonheur du chef de Morven.

(( Le troisième jour se levait radieux sur les forêts des Sangliers. Starno, cachant sa perfidie, part pour la chasse, et Fingal avec lui. Déjà la moitié du jour s'est écoulée, et la lance de Fingal est teinte du sang des hôtes féroces du Gormal. Ce fut alors que la fille de Starno vint le trouver. Ses beaux yeux

■I . Le roi des Neiges, nom poétique qu'Ossian donne à Slarno, à cause de la grande quantité de neige qui couvrait ses possessions,

sont pleins de larmes, et avec le désespoir de l'amour elle lui adresse ces paroles :

(( Fingal, enfant d'une race illustre, ne te fie point au cœur « superbe de Starno : dans cette forêt sont cachés des raeur- « triers. Garde-toi de ces repaires sombres où t'attend la mort: « mais aie pitié de moi, jeune étranger; aie pitié d'Agandecca! ce Roi de Morven', sauve-moi de la fureur de mon père! d

c( Le jeune héros, sans crainte et sans émotion, s'avance accompagné de ses fidèles amis. Les lâches meurtriers tombent sous leurs coups ; et la forêt du Germai retentit de leurs cris de vengeance.

« Les chasseurs se sont rassemblés devant le palais de Starno. Sous la noire épaisseur de ses sourcils, Starno roulait des yeux irrités.

« Qu'on amène ici, cria-t-il, qu'on amène ma fille à son « beau roi de Morven! Ses douces paroles n'ont pas été vaines, « et, grâce à elle, la main de Fingal s'est rougie du sang de « mon peuple. »

« Elle vint, les yeux baignés de pleurs : ses cheveux noirs étaient épars ; son sein nu, ravissant de blancheur, était gonflé de soupirs. Starno l'égorgé de son glaive : elle tombe comme un flocon de neige qui se détache des rochers du Ronan, au milieu du silence morne d'un jour d'hiver.

ce Fingal désespéré appelle ses guerriers, et les armes retentissent comme un glas de mort. Un horrible combat s'engage : les enfants de Loclin sont immolés ou fuient.... Fingal emporte et dépose dans son vaisseau le corps inanimé de la belle Agandecca. Sa tombe aujourd'hui s'élève sur le sommet d'Arven, et la mer mugit autour d'elle.

— Paix profonde à son âme, dit Cuchullin, et au barde qui nous charme par ses chants ! Redoutable était Fingal dans la force de sa jeunesse, redoutable est encore son bras dans sa vieillesse. Loclin succombera de nouveau devant le roi de Morven. 0 lijnel montre-toi sous la frange de ton nuage argenté; éclaire dans la nuit ses blanches voiles sur les flots, et, s'il est quelque esprit des cieux assis sur cette nuit qui des-

\. Fingul est presque loujours apju'l(^ /<r /icros ou le roi Je Morven. — ïoulc la côle ûc l'Ecosse, au uord-oucsl, s'appclail saus doute Morven, chiU/ie de /mules collines.

cend vers la terre, conducteur des orages, daigne écarter des écueils ses vaisseaux que menacent les ténèbres *. »

Ainsi parlait Guchullin près du torrent de la montagne, lorsque le fils de Matha, Calmar, parut sur la colline. Il revenait de la plaine; blessé et couvert de sang, il s'appuyait sur sa lance. Le bras du héros était affaibli ; mais son âme avait gardé sa force.

« Tu es le bienvenu, ô fils de Matha! lui dit Gonnal; tu es le bienvenu au milieu de tes amis : mais pourquoi ce soupir étouffé s'échappe-t-il de ton sein qui jamais n'avait connu la peur?

— Et qui ne la connaîtra jamais ! Gonnal, mon âme grandit dans le danger, et tressaille de joie au bruit des combats. Je suis d'une race fameuse; Calmar fut le premier de ma famille, Calmar qui se jouait au milieu des tempêtes, dont le noir esquif bondissait sur la mer et défiait l'ouragan. Une nuit, un esprit troubla les éléments. Les vagues s'enflent, les rochers s'ébranlent, les vents chassent devant eux les nuages gros d'éclairs. Calmar trembla et revint au rivage; mais bientôt, honteux de sa frayeur, il s'élance de nouveau sur les flots en courroux, et brave l'esprit des vents. Tandis que trois jeunes matelots gouvernent l'esquif agité, il est debout, le glaive nu. Lorsque le nuage abaissé passe auprès de lui, il saisit ses noirs flocons, et plonge son fer dans sa brume ténébreuse. L'esprit de la tempête abandonne les airs : la lune et les étoiles reparaissent dans le champ des cieux.

c( Telle était l'intrépidité de ma race, et je suis digne de mes aïeux. Le danger fuit le brave ; la fortune se plaît à couronner l'audace.

« Mais vous, enfants des vertes vallées d'Érin, retirez-vous des plaines sanglantes de Lena. Rassemblez les tristes restes de nos amis, et rejoignez Fingal. J'ai entendu la marche de Loclin qui s'avance : Calmar veut rester seul et combattre. Ma voix tonnera dans l'espace, ô mes amis! comme les cris confondus de mille guerriers. Mais, souviens-toi de moi, fils de Semo. Rends les derniers honneurs au corps inanimé de

\ . C'est ici le seul passage de ce yoërae qui annonce quelque notion de la divinité ; encore l'apostrophe de Cucliullin commence- t-elle par un doute sur l'existence de l'esprit des cieux.

Calmar. Après que Fingal aura dévasté le champ de bataille, place-moi sous quelque pierre mémorable, qui parle de ma renommée aux temps à venir. Fais que la mère de Calmar * essuie ses larmes, en voyant la tombe qui attestera ma gloire.

— Non, fils de Matha, répondit CuchuUin : non, je ne te quitte point : ma joie est de combattre à forces inégales; dans le péril mon âme se double. Connal, et toi, vénérable Carril, conduisez les tristes enfants d'Érin, et, quand le combat sera fini, revenez chercher nos corps couchés dans ce défilé; car nous resterons là, près de ce chêne, au milieu de la mêlée.... Moran, cours aux bruyères de Lena; dis à Fingal qu'Érin est tombée dans l'esclavage , et presse-le de hâter ses pas. »

Le matin commence à blanchir la cime du Cromla ; les enfants de la mer' montent le coteau. Calmar les attend de pied ferme : le feu du courage s'anime dans son âme irritée; mais bientôt son visage pâlit. Faible, il s'appuyait sur la lance de son père, sur cette lance qu'il détacha des salles de Lara, aux yeux de sa mère éplorée; peu à peu le héros, perdant son sang, s'affaiblit et tombe comme un arbre mort sur les plaines de Cona.

Le sombre Cuchullin reste seul immobile comme un roc au milieu des sables ; vienne la mer avec ses flots : sa tête se couvre d'écume, et ses flancs repoussent l'assaut des vagues. Enfin, du sein grisâtre des brumes, paraissent à l'horizon les voiles de Fingal; on dirait une forêt mouvante arrachée d'un sol naufragé.

Swaran, du haut de la colline, les aperçoit; il abandonne le combat, et revient d'un pas rapide au-devant de ce nouvel ennemi. Tels que l'Océan du Nord refoulant ses ondes à travers les cent îles d'Inistore, tels reviennent contre Fingal les bataillons de Loclin.

Cuchullin, triste, l'œil voilé de larmes cuisantes, et la tête baissée, marche à pas lents, traînant derrière lui sa longue lance ; il s'enfonce dans le bois du Cromla, pleurant la mort de ses amis. 11 redoute la présence de Fingal, qui ne l'avait jamais vu qu'au sein du triomphe et dans l'éclat de ses victoires.

<. Alolollia. Voy. sa complainte , sur la pcHe Oc son fils, dans le poPrae intitulé: /.(/ inoit de Cnclniilin.

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