‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 28 sur 89 · C'est Ossian qui parle · texte numérisé non relu

C'est Ossian qui parle

fCHANT TROISIÈME. 33

les combats de sa jeunesse, et, dans sa course, il dévore le champ de bataille.

Ryno s'avance à sa suite comme une colonne de feu. Gaul, Fergus et Fillan frappent à coups redoublés.

Moi-même je marche à la droite du roi deMorven. Mille fois mon bras donne la mort qui devance l'éclair de mon glaive tout fumant. Mes cheveux alors n'étaient pas blanchis par les ans, et la vieillesse ne faisait pas trembler ma main; mes yeux n'étaient pas comme aujourd'hui couverts d'éternelles ténèbres, et mes jambes ne fléchissaient pas dans ma course.

Qui pourrait compter les morts, et les exploits des héros , dans cette journée célèbre où Fingal écrasa de sa victoire les guerriers de Loclin? Les gémissements erraient de colline eu colline, jusqu'à ce que la nuit vint tout envelopper de ses ombres. Pâles et frissonnant d'effroi comme un troupeau de .timides chevreuils, les enfants de Loclin se retirent sur la colline.

Les vainqueurs vont s'asseoir pour entendre les sons des harpes aux bords du paisible ruisseau de Lubar. Fingal écoute les chants des bardes qui célèbrent son triomphe. Le vent agite ses cheveux blancs, et ses pensées mélancoliques retournent vers le passé. Près de lui était mon jeune , mon cher Oscar ; appuyé sur sa lance , il admirait le roi de Morven, et son âme s'exaltait au récit des gloires du héros.

a Fils de mon fils, dit le grand chef; Oscar, l'honneur du jeune âge, j'ai vu briller ton glaive au sentier de la victoire ; tu suivras l'exemple de nos aïeux; tu imiteras Trenmor, le premier des hommes, et Trathal, le père des héros. Tous deux ont signalé leur jeunesse dans les combats ; tous deux sont chantés par les bardes. Sache comme eux, Oscar, dompter le guerrier qui résiste; mais épargne le faible. Immole sans pitié l'ennemi terrassé les armes à la main ; mais pardonne , après la victoire, à ceux qui implorent ta clémence. Tel vécut Trenmor, tel fut Trathal , tel est Fingal.

a Mon bras fut toujours l'appui de l'opprimé, et le faible s'est abrité derrière mon bouclier.

« Oscar! j'étais jeune comme toi, lorsque s'offrit à moi la belle Faïnas-Ollis, cette vierge enchanteresse, fille du roi de Graca'.

4 . M. Mac-Pherson croit que c'était une des Iles de Shetland.

« Je revenais des bruyères de Cona, n'ayant avec moi que .quelques-uns de mes guerriers. .Un frêle esquif nous apparaît à l'horizon de la mer : c'était comme un nuage noir ballotté par un vent d'orage. Bientôt il s'approche, et nous apercevons une jeune femme dans tout le désordre du désespoir ; ses joues pâles et son sein d'albâtre étaient couverts de larmes.

(c Fille de la beauté, lui dis-je avec amour, pourquoi pleu- « res-tu? Puis-je te protéger, puis-je te défendre, ô vierge de (T la mer? Mon glaive peut voler en éclats sur le bouclier d'un (T ennemi ; mais mon cœur n'a point de rival.

(c — Je suis en ta puissance , ô chef des braves , dit-elle « en soupirant : protége-moi , guerrier généreux. Le roi de <( Graca chérissait en moi le rejeton le plus brillant de sa race, fc et plus d'une fois les échos solitaires du Cromla ont répété « les soupirs d'amour qu'on adressait à l'infortunée Fainas- <c OJlis. Borbar, roi de Sora, s'éprit de ma beauté. Ce chef est (( illustre par ses victoires ; mais son œil étincelle d'un feu ce sombre , et les orages de l'orgueil habitent son cœur. C'est « lui que je fuis à travers les flots ; c'est lui qui me poursuit.

<r — Rassure-toi, m'écriai-je, beauté ravissante. Cesse de « redouter l'odieux chef de Sora; tu le verras fuir, si le bras « de Fingal répond à son ardeur. Je pourrais, ô fille de la mer, « te cacher comme un doux trésor dans quelquegrotte ignorée, « mais jamais Fingal n'a fui des lieux où le danger l'attend. a Viens à l'ombre de mon armure, repose-toi confiante sous le <t tranchant de mon glaive. »

c Je vis alors des larmes couler sur les joues de la vierge. Elle était belle comme un ciel d'azur , et mon âme en était tout émue.

« Bientôt mon œil enflammé distingue au loin le vaisseau de Borbar, voguant à pleines voiles ; l'onde blanchit et se brise sur les flancs de sa carène, et les vagues la poussent à l'envi.

<t Quitte , lui dis-je , quitte l'Océan , chef des terres lointaic nés. Viens partager ma fête dans mon palais. Ma demeure est « l'asile des étrangers. »

« Fainas-Ollis tremblait à mes côtés : il décoche un trait, elle tombe.

« Ta main est sûre, mais perfide, ô Borbar, car ce n'était « qu'un faible ennemi ! »

« Nous combattîmes avec furie, et, malgré sa valeur, Borbar

expira sous mes coups. Nous plaçâmes sous deux tombes de pierre cette belle infortunée et son cruel amant.

a Tel je fus dans mon jeune âge. Mais toi, Oscar, imite la vieillesse de Fingal : ne cherche jamais le combat ; mais , s'il se présente, ne l'évite jamais.

c( Fillan , Oscar , devancez les vents, volez sur la plaine, et observez les enfants de Loclin. J'entends le tumultueux désordre où les jette la peur. Allez, qu'ils n'échappent pas à mon glaive sur les vagues du Nord : car combien de guerriers d'Érin sont ici couchés sans vengeance I »

Les deux héros volèrent comme deux fantômes messagers du trépas.

Alors le fils de Morni ', Gaul, se présente dans une attitude intrépide, sa lance à la main.

« 0 Fingal ! crie le héros, dis aux bardes d'appeler par leurs chants le doux sommeil sur tes guerriers fatigués. Et toi, remets dans son fourreau ton glaive homicide, et laisse demain combattre nos tribus. Nous languissons ici sans gloire , et notre chef est le seul qui combatte et triomphe ! Quand le matin blanchira nos collines, observe de loin nos exploits. Que les guerriers de Loclin mesurent mon fer , et que les bardes puissent aussi célébrer ma renommée.... Telle fut jadis la conduite de tes nobles ancêtres ; que telle soit aussi la tienne , ô Fingal !

— Fils de Morni , répondit le héros , je chéris ta vaillance. Tu combattras, je le veux! mais ma lance te suivra de près, pour protéger ton courage téméraire ... Chantez, unissez vos voix, bardes inspirés, et faites descendre sur moi le paisible sommeil. Fingal va reposer ici , au murmure des vents de la nuit. Et toi, ô Agandecca, si ta douce âme erre autour de ces lieux, parmi les enfants de ta patrie, ou si tu planes, gracieux fantôme, au-dessus des voiles de Loclin, viens me visiter dans mes songes. Vierge aimée, qui me fus si chère, viens charmer mes souvenirs par ta beauté. »

Mille harpes et mille voix unissent leurs sons mélodieux.

i. Gaul, fils de Morni, était chef d'une tribu puissante, qui disputa longtemps la souveraineté à Fingal; mais ce dernier l'emporta, et Gaul devint son ami et un de ses plus braves guerriers. Nous le trouverons plus d'une' fois dans la suite de ces poëmes.

Les bardes chantent les exploits de Fingal et les gloires de sa race. Quelquefois on entendit se mêler à leurs hymnes le nom d'Ossian.

Ossian, hélas I est aujourd'hui plongé dans le deuil! J'ai combattu, j'ai vaincu souvent dans les guerres d'Érin ; mais malmenant, aveugle et délaissé , je me traîne confondu dans la foule des mortels vulgaires.

C Fingal! je ne te vois plus environné des guerriers de ta race : les bêtes sauvages viennent paître sur la tombe du grand chef de Morven. Paix éternelle à ton ombre, roi des glaives, étoile des solitudes de Gona 1

Dans la nuit qui précède la quatrième journée, Ossian chante ses propres actions près du lac Légo et ses amours avec Evir-Allin , mère d'Oscar. — L'ombre d'Evir-Ahin lui apparaît, et lui dit qu'Oscar est aux prises avec un poste avancé des ennemis et qu'il va périr. — Ossian donne l'alarme et vole au secours de son fils. — Fingal se lève, appelle ses guerriers, et les confie à Gaul; puis il va se placer sur une colline pour observer le combat. — On en vient aux mains. Oscar, sous les yeux d'Ossian, se couvre de gloire. — Gaul attaque Swaran ; mais sa force trahit son courage. — Fingal envoie le barde Ullin pour l'exciter par ses chants de guerre. — Swaran est vainqueur, et les Calédoniens sont repoussés. — Fingal descend, les arrête et les ramène à l'ennemi. — Cuchullin, que son ami Connal et le barde Carril avaient rejoint sur le mont Cromla, entend le bruit du combat; il veut courir auprès de Fingal et périr dans la mêlée, mais ses amis le retiennent. Après la victoire des Calédoniens, il envoie Carril féliciter le roi de Morven.

Quelle est celle qui descend, en chantant, de la montagne, radieuse comme l'arc-en-ciel qui couronne les coteaux fleuris de Lena?

C'est la vierge dont la voix inspire l'amour ; c'est la blanche fille de Toscar '. Otoi, qui plus d'une fois prêtas l'oreille à mes hymnes, toi dont j'ai vu couler les douces larmes , viens-

\ . Le pot'lo suppose (ine Malvina descend de la nionlapne pour cntondre le rérit dos actions d'Oscar, son fiancé. 11 parall (luaprcs la raorl du fils d'Ossian, elle resta toujours près du vieux barde. Le poiile lui dédie ce chant, ainsi que la plupart do ses poomcs.

CHAl^T QUATRIÈME. 37

tu pour assister à nos combats, ou pour écouter le récit des actions d'Oscar * ?

Quand cesserai -je de gémir tout seul au bord des ruisseaux de Gona? Mes années se sont écoulées dans les batailles; et la douleur, hélas! assiège aujourd'hui ma sombre vieillesse.

0 Malvina, je n'étais pas aveugle et flétri par les chagrins ; je n'étais pas ainsi pleurant et délaissé, quand la belle Evir- AUin m'aimait ; Evir-Allin, la vierge aux cheveux noirs, au sein parfumé comme le lis des vallons. Mille héros lui offraient leurs vœux : elle refusa leur amour : une foule de braves guerriers se retirèrent dédaignés. Ossian seul fut aimé.

J'allai vers les ondes noires de Lego, pour obtenir sa main: douze guerriers de ma nation, enfants valeureux des plainesde Morven, m'accompagnaient. Nous arrivâmes à la demeure de Branno, l'ami des étrangers.

«De quels lieux, dit-il, viennent ces armes étrangères? Elle n'est pas facile, la conquête de la beauté qui a déjà refusé tant de guerriers d'Érin. Mais sois heureux, ô toi, fils de Fingai : heureuse est la femme qui t'est réservée. Eussé-je douze beautés qui m'appelassent leur père , je les offrirais à ton choix, illustre enfant delà renommée. »

A ces mots , il ouvrit l'asile secret où reposait la belle Evir- Allin : ses attraits célestes firent palpiter nos cœurs sous l'acier, et nous fîmes des vœux pour la fille de Branno.

Tout à coup , au-dessus de nos têtes , au sommet de la colline, parut la troupe du superbe Cormac. Mille guerriers le suivaient, et la plaine resplendissait des éclairs de leurs armes. Là étaient Colla et Duna , couverts des cicatrices de la guerre, puis le vaillant Toscar ; et avec euxTago et le victorieux Frestal. Suivaient Daïro, heureux dans les combats, etDala,le boulevard des guerriers dans leur retraite. Le fer flamboyait dans la main de Cormac , ses yeux étaient pleins d'ardeur.

Ossian prit avec lui huit de ses guerriers : l'impétueux Ullin, le généreux Mullo, le noble et gracieux Scelacha, Oglan et le fougueux Cerdal , et le farouche Dumariccan. Et pourquoi te nommé-jele dernier, Ogar, si fameux sur les collines d'Arven?

4 . Pendant le sommeil- de Fingal , l'action reste suspendue par la nuit ; Ossian introduit ici l'histoire de ses amours avec Evir-Allin. Cet épisode est nécessaire pour l'intelligence de plusieurs passages qui suivent.

Ogar attaque Dala ; ils combattent sur la bruyère. Ogartire son poignard , et l'enfonce neuf fois dans les flans de Dala. Mais bientôt le sort du combat est changé : trois fois je perçai de ma lance le bouclier de Cormac, trois fois sa lance se brisa jsur le mien. Je lui tranchai la tète : cinq fois je la secouai par sa chevelure sanglante; les amis de Cormac prirent la fuite.

Quiconque alors, ô Malvina, m'eût osé dire qu'un jour, aveugle et infirme, je. passerais les nuits à pleurer dans un désert, celui-là, certes, aurait eu besoin d'une cotte d'armes bien forte et d'un bras invincible.

Mais déjà l'on n'entend plus ' , sur la plaine obscure de Lena, le sou des harpes et la voix des bardes. Les vents de la nuit soufflaient avec violence, et les vieux chênes agitaient sur ma tête leur tremblant feuillage. Evir-Allin occupait mes pensées, lorsque dans tout l'éclat de sa beauté, et baignant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux, elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible :

(T Ossian, dit-elle, lève-toi et sauve mon fils : sauve mon cher Oscar. Près du chêne qui est au bord du Lubar, il com" bat contre les fils de Loclin. »

Elle dit, et se replongea dans son nuage.

Je saisis mes armes ; ma lance soutient et précipite ma course; l'acier qui me couvre retentit : je répétais à demivoix, suivant ma coutume dans les dangers, les antiques chansons des héros. Les guerriers de Loclin entendirent le bruit lointain de mes pas : ils fuient, mon fils les poursuit.

ff Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi I... »

Il obéit à ma voix, et revient sur ses pas, mécontent de sentir le frein qui enchaîne son jeune courage.

a Pourquoi, me dit-il, arrêtes-tu mon bras, avant que la mort ait moissonné tous nos ennemis? Sais-tu que, farouches et terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan, son ami? Sais-tu qu'ils veillaient, attentifs aux alarmes de la nuit? Nos glaives en ont détruit quelques-uns : mais, tels que les flots de la mer

i . Le poêle revient à son sujet. On se souvient que Fingal , ayant envoyé Filian , son (ils, et Oscar, son iietil-flls, à la ilécouvcrle, avait ordonné A ses bardes de ciianter.

poussés par Touragan sur les sables de Mora, tels se ruaient les guerriers de Loclin sur la plaine de Lena; les fantômes de la nuit jetaient des cris sinistres, et j'ai vu étinceler les météores avant-coureurs de la mort. Laisse-moi réveiller le roi de Morven, lui dont le danger fait la joie , lui dont le regard sème l'effroi, dont le bras armé frappe comme la foudre.» Fingal venait de s'éveiller brusquement d'un songe, et s'appuj'-ait sniv le bouclier de Trenmor, cette armure fameuse que ses aïeux se transmettaient jadis dans les guerres de leur famille. Le héros avait vu dans son sommeil l'ombre éplorée d'Agandecca. Elle était venue de l'Océan, et s'était avancée seule et à pas lents sur la plaine de Lena : son visage était pâle, et ses joues étaient baignées de larmes.

Piiisieurs fois, de ses voiles de brouillard , elle sort sa main livide . elle l'étend vers Fingal en silence et en détournant les yeux.

« Pourquoi la fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant ; pourquoi cette pâleur sur ton visage?... D

L'ombre disparaît sur les vents, et laisse Fingal au milieu des ténèbres. Elle était venue pleurer les guerriers de sa nation qui allaient périr sous les coups de Fingal.

Le héros se lève, et voit encore Agandecca dans ses pensées. Il entend le bruit des pas d'Oscar ; il aperçoit la lueur de son bouclier : car le rayon naissant du matin avait déjà traversé les mers d'Ullin.

« Que fait l'ennemi? demande le roi de Morven. Entraîné par la peur, fuit-il sur les flots de l'Océan? Ou attend-il un nouveau combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander? ce sont ses voix que m'apporte le vent du matin; Oscar, fais le tour de la plaine, et réveille nos amis pour combattre. ))

Fingal se place près de la roche de Lubar, et trois fois il jette un cri terrible. Le cerf tressaille près les sources du Cromla, et les rochers tremblent sur les collines.-

Gomme on voit les nuages amasser les tempêtes et voiler l'azur des cieux, telles à la voix du chef accourent les tribus du désert ; tous les guerriers frémissent d'une joie meurtrière ; ils se pressent autour du héros qui tant de fois leur a prodigué les dépouilles de l'ennemi.

« Venez, guerriers intrépides, apporter la mort ; Fingal vous

verra combattre. Mon glaive, levé sur cette colline, sera pour vous le signe du ralliement; puissiez-vous n'avoir pas besoin de son secours, tandis que le fils de Morni va combattre à ma place.... C'est lui qui va vous guider : je veux que sa gloire devienne célèbre dans nos chants.

« 0 vous, ombres des héros décédés, hôtes légers des nuages, descendez au-devant de mes guerriers qui vont mourir ! Faitesleur place auprès de vous dans l'asile de vos collines! Qu'ils puissent un jour, portés sur les vents, traverser l'espace des mers, visiter mon sommeil, et consoler quelquefois mes regrets dans le silence des nuits solitaires.

« Fillan, Oscar, et toi, Ryno, secouez vos panaches ; suivez avec une noble audace le fils de Morni, et que vos glaives soient rivaux du sien. Protégez les amis de votre père, et que les guerriers des anciens temps vous entourent de leur souvenir! Mes enfants, si vous tombez ici sur les bruyères d'Érin, je vous reverrai encore : bientôt, bientôt nos ombres pâles se rencontreront dans les nuages , et traverseront ensemble les coteaux de Gona. »

Tel qu'une nuée, grosse d'orage, dont les flancs fauves sont hérissés d'éclairs, tel s'éloigne à pas lents le roi de Morven. Deux javelines arment sa main, et de son casque d'acier jaillissent des feux lugubres.... Il abandonne auvent ses cheveux blancs : souvent il se retourne, et jette un regard sur le champ de bataille. Trois bardes l'accompagnent, prêts à porter ses paroles à ses héros. Il s'assied sur la cime du Cromla ; les mouvements de sa lance étincelante règlent la marche des guerriers.

La joie brille sur le front d'Oscar : ses joues se colorent ; ses yeux versent des larmes ardentes ; son glaive étincelle dans ses mains. Il s'avance, et, avec un sourire, il dit à Ossian :

a 0 chef des combats, mon père, écoute ma prière. Retiretoi d'ici, va joindre le roi de Morven, et cède-moi ta gloire. Si je meurs, Souviens-toi de la vierge que j'aime, va consoler la fille deToscar. Car je la vois penchée sur les bords du ruisseau, les joues en feu et les che^^eux épars sur son sein, jetant ses regards du haut de la montagne, et soupirant pour Oscar. Dis-lui, si je meurs, que je suis allé vers la colline des héros; dis-lui que mon Ame, bercée sur les nuages, ira bientôt à sa rencontre.

— Elève, Oscar, élève plutôt ma tombe : je ne veux point te céder le combat; je veux que mon bras fauche autour de toi les ennemis et t'enseigne à les vaincre. Mais, ô mon fils, si je succombe, souviens-toi de placer ce glaive, cet arc et ce bois de cerf dans mon étroite et sombre demeure, que tu marqueras par une pierre grisâtre. Oscar, je n'ai plus personne à confier aux soins de mon fils : j'ai perdu Evir-Allin ; la tendre fille de Branno est à jamais séparée de moi! »

Nous parlions ainsi, lorsque la voix de Gaul vint de loin frapper nos oreilles : le héros brandissait dans les airs le glaive de son père ; il se précipite farieux à travers la mort et le carnage.

Les deux armées s'attaquent et combattent, guerrier contre guerrier, fer contre fer. Les boucliers et les glaives se choquent et retentissent. Les hommes tombent. Gaul bondit comme un tourbillon d'Arven, la destruction marque ses coups ; Swaran est terrible comme un incendie allumé dans les bruyères du Gormal.

Comment pourrais-je rappeler dans mes chants le souvenir de tant de noms et de morts? Ossian se signala aussi dans ce combat : et toi, ô mon Oscar, ô le plus grand*, le meilleur de mes enfants, que tu étais terrible! Mon âme éprouvait une secrète joie, lorsque je voyais ton glaive abattre les ennemis comme des gerbes de blé.

Ils fuient en désordre sur la plaine de Lena. Nous poursuivons, nous massacrons. Comme la pierre bondit de roche en roche, comme la hache frappe et retentit de chêne en chêne, comme le tonnerre roule de colline en colline ses effrayants éclats, tels de la main d'Oscar et de la mienne tombaient à coups pressés le ravage et la mort.

Comme un cercle de flots irrités , Swaran assiège et environne le fils de Morni. Fingal, à cette vue, se lève à demi et fait un mouvement de sa lance. « Va, Ullin , mon vieux barde, va seconder Gaul qui fléchit ; rappelle à sa mémoire les combats et l'exemple de ses aïeux; relève par les chants son courage épuisé ; les chants raniment les guerriers. »

< , Ossian ne manque jamais l'occasion de célébrer le caractère de son fils cliéri. Le discours d'Oscar unit à la verve ardente du héros les plus nobles témoignages d'amour et de respect pour son père.

Le vénérable Ullin hâte son pas appesanti; il arrive, et adresse à Gaul ces chants belliqueux* :

a Enfant des climats où naissent les coursiers généreux, jeune roi des lances, toi dont le bras est ferme dans le péril, dont le courage inflexible ne cède jamais , toi qui diriges les coups de la mort, frappe, renverse l'ennemi ! que nul de leurs vaisseaux ne retourne jamais vers la côte d'Inistore. Que ton bras soit comme la foudre , ton œil comme l'éclair, ton cœur comme le rocher. Lève ton bouclier ; plonge et replonge ton glaive dans la poitrine des fils de Loclin. »

A ces chants, le cœur de Gaul s'enflamme et palpite ; mais Swaran redouble ses efforts ; il brise d'un coup furieux le bouclier de Gaul, et les enfants d'Érin prennent la fuite.

Alors Fingal se leva, et trois fois fit éclater sa voix. Les échos du Gromla en retentirent, et les fuyards s'arrêtèrent, baissant vers la terre leurs visages confus, en présence du chef. Le terrible roi de Morven s'avançait comme un orage dans les jours brûlants de l'été.

Swaran l'aperçoit, et l'attend de pied ferme. Farouche et l'œil hagard, debout, appuyé sur sa javeline et gardant un morne silence, il ressemble à un chêne antique des bords du Lubar, dont la tête penche sur le fleuve, et dont le tronc rameux fut jadis lézardé par la foudre.

Il marche, et se retire à pas lents sur la plaine. L'élite de ses guerriers l'entoure, et le nuage de la bataille se forme sur la colline.

Fingal brille au milieu des siens, et les anime du geste et de la voix : « Déployez mes étendards , faites-les flotter aux vents de Lena, comme les vapeurs diaprées que le jour détache de cent collines : que leurs frémissements dans les airs nous excitent au combat. Accourez, enfants d'Ërin, serrez-vous autour de votre roi, soyez attentifs à ses ordres. Gaul, bras invincible de la mort ; et toi, jeune Oscar, enfant de la guerre, vaillant Gonnal, Dermid à la brune chevelure, et toi, Ossian, roi des hymnes, venez vous placer à l'abri du bouclier de Fingal!... »

< Le cli;iiil d'UUin, dans l'oripinal parliquc , csl, siiivanl M. Mac-Pherson, d'une vcrsificaliou difTéronle de celle du rcsle du poi^nn' ; il osi loul on épilholes. L'usage d'encourager les guerriers par ces sortes d'impromptus a subsisté dans le nord de l'Ecosse presque jusqu'à nos jours.

On élève le soliflamme ', glorieux étendard de Morven : l'âme des héros tressaille de joie à l'aspect de ce signe des victoires. Le soliflamme était parsemé d'or, comme un voile d'azur nocturne détaché de la voûte étoilée du ciel. Chaque héros avait son étendard , et sous chaque étendard s'avance une troupe de guerriers.

« Voyez, dit le grand chef, comme l'armée de Loclin se partage sur la plaine ; on dirait une forêt de chênes à demi dévastée par l'incendie, lorsque ses arbres éclaircis laissent voir par intervalles les espaces du ciel et les météores volants dans la nuit. Que chaque chef des amis de Fingal choisisse et attaque un groupe d'ennemis; et qu'en dépit de ce front menaçanî: qu'ils nous opposent, nul d'eux ne puisse regagner ses vaisseaux.

— Moi, dit Gaul, je me charge des sept chefs qui sont venus du lac de Lano.

— Que le sombre roi d'Inistore, dit Oscar, soit abandonné au glaive du fils d'Ossian.

— Livrez-moi le roi d'Inistore, dit Connal au cœur d'acier.

— Mudan ou moi , dit Dermid , dormira ce soir sous la terre. »

Et moi, qui maintenant suis aveugle et faible, je choisis le belliqueux roi de Terman. Je promis de ne pas revenir sans son bouclier.

f( Revenez triomphants et victorieux, ô mes héros, dit Fingal avec un regard satisfait ; pour moi , c'est Swaran que je frapperai. »

Aussitôt, comme mille vents furieux déchaînés sur les vallons , nos bataillons se divisent et fondent sur l'ennemi ; les échos du Gromla retentissent au loin.

Gomment raconter tous les exploits mémorables qui signalèrent nos armes dans cette affreuse mêlée ? 0 fille de Toscar, nos mains étaient toutes sanglantes; les rangs superbes de Loclin tombaient l'un sur l'autre, comme les terres éboulées de la montagne de Gonna. La victoire nous suivait; il n'y eut pas un chef qui n'accomplît sa promesse.

^. L'ctcnclard de Fingal s'appelait le soliflamme (ou le rayon du soleil), probablement à cause de ses brillantes couleurs et des broderies dont il était enrichi.

Tu t'assis plus d'une fois près des eaux du Branno, ô fille de Toscar; ton sein virginal s'enflait et s'élevait, comme le duvet du cygne voguant doucement sur la surface du lac, lorsque les zéphyrs enflent ses ailes. Là, tu as vu plus d'une fois le soleil voilé d'une brume d'or descendre lentement derrière les nuages rougeâtres ; tu as vu la nuit amasser ses ombres autour de la montagne; quand le vent souffle par tourbillons, mugit et tourmente les échos des vallées profondes. La grêle tombe, le tonnerre roule et la foudre calcine les rochers. Les esprits montent sur des rayons de feu : des torrents désastreux roulent à grands flots des montagnes. Ainsi grondait, ô Malvina, l'esprit de la guerre, en cette fatale journée.

Pourquoi pleurer, vierge de ma patrie ? Laisse les larmes aux filles de Loclin. Les guerriers de la terre lointaine tombaient par milliers, et le sang avait rougi le fer de nos héros.

Mais je ne suis plus, hélas! le compagnon des héros; je suis vieux, aveugle et délaissé. Garde-moi, ô Malvina, garde-moi toutes tes larmes ; car je suis entouré des tombeaux de tous mes amis.

Ce fut alors que Fingal vit avec douleur tomber sous ses coups un héros inconnu. Le guerrier roulait dans la poussière ses cheveux gris , et levait vers le roi ses yeux mourants.

« Ah! c'est donc de ma main que tu péris, s'écrie Fingal qui le reconnaît, ô toi l'ami d'Agandecca ! J'ai vu tes larmes couler pour l'objet de mon amour sous les voûtes du sanguinaire Starno. Tu fus l'ennemi des ennemis de mon amante, et c'est de ma main que tu péris! Élève, ô Ullin, élève la tombe du fils de Mathon, et mêle dans tes chants son nom au nom d'Agandecca, de la vierge que j'aimais, et que je pleure encore toutes les nuits. »

Du fond des cavernes du Cromla, Cuchullin entendait le bruit des combattants. Il appela le brave Connal et le vieux Carril. A sa voix, ces héros en cheveux blancs prirent leurs lances. Ils s'avancèrent, et virent de loin le sang de la bataille ondoyer comme les vagues à l'heure d'une tempête, lorsque les vents de la mer roulent devant eux les lames d'eau salée sur les sables du rivage.

A cette vue, Cuchullin s'enflamme et fronce le sourcil : sa main saisit et fait vibrer le glaive de ses pères; ses yeux lan-

cent l'éclair de la mort sur rennemi. Trois fois il veut courir au combat, et trois fois Connal retient son ardeur.

« Chef de l'île des Brouillards , lui dit-il, Fingal triomphe; ne cherche point à ravir une portion de sa gloire : il ravage et détruit comme la tempête.

— Eh bien, Garril, reprit Guchullin, va donc féliciter le roi de Morven. Dès que l'armée de Loclin se sera dissipée comme le torrent après la pluie, dès que le silence régnera sur le champ de bataille, va..,, que ta voix mélodieuse se fasse entendre à l'oreille de Fingal et chante ses louanges. Porte-lui de ma part le glaive de Gaithbat : car Guchullin n'est plus digne de porter les armes de ses pères.

î Ombres solitaires du Gromla, esprits des héros décédés, soyez désormais les compagnons de Guchullin, et parlez-lui quelquefois dans la grotte où il va cacher sa douleur. Non, je ne serai plus renommé parmi les guerriers célèbres !

ce J'ai brillé comme un rayon de lumière; mais j'ai passé comme lui; je m'évanouis comme ces vapeurs que dissipent les vents, à l'heure où l'aube vient éclairer les collines. Gonnal, ne me parle plus d'armes ni de combats : ma gloire est morte.

a Adieu ! je vais gémir au loin, jusqu'à ce que la trace de mes pas s'efface de la terre.... Et toi,'l)elle Bragela, pleure la perte de ma renommée; car jamais je ne retournerai vers toi : je suis vaincu ! :»

Guchullin et Connal, restés sur le plateau du Gromla, voient Fingal- et Swaran combattre corps à corps. — Le chef des Scandinaves est vaincu. Ossian et Gaul, fils de Morni , sont chargés de sa garde. — Fingal poursuit l'ennemi.

— Épisode d'Orla, l'un des chefs de Loclin. — Mort de Ryno, fils de Fingal.

— Le barde Ullin chante les amours de Lamdarg et de Gelchossa. — CuchuUia retourne dans la montagne pleurer sa gloire et ses amis perdus.

Debout sur le penchant du Gromla, Gonnal adressa la parole à Guchullin : ce Fils de Semo, pourquoi cette sombre tristesse? Nos amis triomphent : mais toi, guerrier, ta renommée est

assez célèbre pour que tu ne sois point jaloux d'une bataille où ta lance n'a point porté la mort. Souvent Bragela, ta belle épouse, accourut au-devaut de son héros, lorsqu'il revenaU victorieux, couvert des dépouilles conquises. Tes ennemis étaient muets sous la tombe, et les bardes charmaient ton oreille en chantant tes exploits.

— Vois le roi de Morven : il s'avance, et l'incendie, les torrents, les tempêtes, sont l'image de sa force. Heureux ton peuple, ô Fingal ! Ton bras combattra pour lui. Tu es le premier des héros dans la guerre; tu es le plus sage des rois dan^ la paix. Tu parles, et tes nombreux guerriers obéissent; ton acier retentit, et les ennemis tremblent. Heureux est ton peuple, ô Fingal I... Mais quel est ce guerrier gigantesque dont chaque pas foule un cadavre?

— Quel autre que le fils de Starno oserait venir à la rencontre du roi de Morven? Contemple le combat des deux chefs: tels deux esprits sur l'Océan se disputent l'empire des orages. Le chasseur, sur la colline, entend le bruit de leurs efforts, et voit les vagues s'enfler et monter vers les rivages d'Arven.j

Amsi pariait Connal, lorsque les deux héroS se joignirent au milieu de leurs guerriers tombant de toutes parts. Le choc de leurs armures épouvanta au loin la plaine. Terrible fut la lutte des deux- rois; leurs regards brillent comme l'éclair; leurs boucliers sont brisés, et l'acier de leur casque vole en éclats ; ils jettent les tronçons de leurs armes, chacun d'eux s'élance pour saisir au corps son adversaire ; leurs bras nerveux sont enlacés; ils s'embrassent, ils s'attirent, se balancent à droite et à gauche; dans leur étreinte sanglante, leurs muscles se tendent et se déploient. Mais quand leur fureur impatiente déploya ses derniers efforts, la colline ébranlée trembla sous leur secousse. Enfin, la vigueur de Swaran s'épuise, il tombe; le roi de Loclin est enchaîné.

Ainsi j'ai vu sur le Cona, Cona que ne voient plus mes yeux, ainsi j'ai vu deux roches arrachées de leurs bases par Teffort d'un torrent impétueux; leurs masses, inclinées l'une vers l'autre, se rapprochent; la cime de leurs arbres se touche dans les airs : bientôt toutes deux ensemble tombent et roulent pêlemêle avec arbres et rochers; le cours des fleuves est changé, et les ruines rougeàtres de leurs terres éboulées frappent au loin l'œil du voyageur.

CHANT CINQUIÈME. . kl

« Enfants du roi de Morven, dit Fingal, gardez le roi de Loclin; car il a la force de mille flots irrités; son bras est fatal comme la mort, et toute la vigueur de sa race anime ses membres de fer. Brave Gaul, et toi, Ossian, accompagnez le frère d'Agandecca, et rappelez le calme et la joie dans son âme attristée. Et vous, Oscar, Fillan et Ryno, poursuivez les débris de Loclin, et que jamais nul vaisseau ne revienne insulter nos mers. »

Ils partent et volent comme l'éclair.

Fingal les suit à pas lents, et s'avance comme un nuage qui porte la foudre au-dessus des plaines que l'été dévore. Son glaive étincelle devant lui; il rencontre un des chefs de Loclin, et lui adresse ces paroles : a Quel est celui que je vois appuyé contre le rocher ? il ne peut franchir le torrent : sa contenance annonce un héros ; son bouclier est à ses côtés, et sa lance s'élève comme un arbre du désert. Jeune inconnu, es-tu des ennemis de Fingal ?

— Je suis un enfant de Loclin, cria le guerrier, et mon bras a renversé plus d'un de tes amis. Mon épouse en pleurs m'attend dans ma demeure ; mais Orla ' n'y retournera point.

— Veux-tu te rendre ou combattre? dit Fingal. Les ennemis ne triomphent point en ma présence ; mais mes amis sont accueillis dans mon palais. Étranger, suis-moi, et viens partager mes fêtes ; viens poursuivre les daims de mes déserts.

— Non, dit le héros; je secours le faible; je prêterai toujours ma force à celui qui succombe. Mon glaive n'a pas encore trouvé son égal, et je brave le roi de Morven.

— Jamais, Orla, jamais Fingal n'a cédé à un mortel. Tire ton glaive du fourreau, et choisis ton ennemi parmi la foule de mes héros.

— Leur chef refuse-t-il ce combat? dit Orla. Fingal est, de toute sa famille, le seul rival digne d'Orla. Mais, roi de Morven, si je succombe, puisqu'il faut que tout guerrier périsse un jour, élève ma tombe au milieu du Lena, et que ma tombe

-I. Suivant M. Mac-Pherson, riiistoire d'Orla est si belle et si touchante dans l'original gaélique , que bien des gens , dans le nord de l'Ecosse , la savent par cœur sans avoir entendu une syllabe du reste du poëme. Elle ranime l'action et réveille l'attention du lecteur , qui s'attendait à ne trouver que langueur dans la suite du poëme , après la bataille de Swaran,

domine toutes les autres. Renvoie au delà des mers le glaive d'Orla à sa fidèle épouse, afin que, les yeux baignés de larmes, elle puisse le montrer à son fils, et allumer dans son cœur l'amour de la guerre.

— Jeune infortuné, lui dit Fingal, pourquoi, par ces tristes discours, réveilles-tu ma douleur? Il vient un jour où il faut que les guerriers meurent, et que leurs jeunes enfants voient leurs armes, rongées de rouille, pendues aux murs de leurs demeures; mais tes vœux, Orla, seront remplis. J'élèverai ta tombe, et ta belle épouse pleurera sur ton armure. »

Tous deux combattirent sur la plaine; mais le bras d'Orla était faible; le glaive de Fingal s'abat et tranche en deux son bouclier. Ses éclats volent et brillent sur la terre, comme la lune, dans la nuit, sur l'onde d'un ruisseau.

« Roi de Morven, s'écrie le héros, lève ton glaive et me perce le sein. Blessé dans le combat, je suis resté seul, abandonné de mes amis ; bientôt ma triste aventure se répandra sur les rives de Loda, et parviendra jusqu'à ma bien-aimée, dans l'asile solitaire où elle vit avec mon souvenir.

— Non, répondit le roi de Morven, jamais tu ne périras de ma main. Je veux que ton épouse te revoie encore sur les bords de Loda, échappé des mains de la guerre; je veux que ton vieux père, que peut-être la vieillesse a déjà privé de la vue, entende du moins ta voix dans sa demeure.... Il se lèvera plein de joie , et ses mains errantes chercheront son fils.

— Il ne le trouvera jamais, Fingal : il faut que je meure dans les champs de Lena; des bardes étrangers parleront de moi : je sens que mon large baudrier cache une plaie mortelle; vois, je l'arrache de mon sein, et je le jette aux vents !... »

Son sang noir sort à gros bouillons de sa poitrine. 11 s'épuise, il pâlit, il tombe; et Fingal , attendri, se penche sur le héros expirant. 11 appelle ses jeunes guerriers : « Oscar, Filian, mes enfants, élevez la tombe d'Orla; qu'il repose dans cette plaine, loin du murmure du Loda, loin de sa malheureuse épouse. Un jour, les enfants des guerriers verront l'arc- suspendu dans sa demeure; ils essayeront, mais en vain, de le plier; ses dogues fidèles hurleront de douleur sur les collines; les bêtes sauvages, qu'il aimait à poursuivre, se réjouiront de sa mort.

Il est désarmé pour toujours, ce bras terrible qui a moissonné tant de héros !

« Élevez vos voix, embouchez le cor, enfants du roi de Morven ; retournons vers Swaran, et passons la nuit dans la joie de la victoire. Fillan, Oscar, Ryno , volez sur la plaine. Où donc es-tu, Ryno, jeune enfant de la gloire? Tu n'as pas coutume de répondre le dernier à la voix de ton père.

— Ryno, dit Ullin, le premier des bardes, Ryno a rejoint les ombres de ses aïeux, les ombres de Trathal et de Trenmor. Le jeune Ryno n'est plus; son corps inanimé est étendu sur la plaine de Lena.

— 0 malheur ! s'écria Fingal ; quoi ! celui de mes enfants qui était le plus léger à la course , le plus prompt à bander l'arc?... 0 mon fils, à peine ton père a-t-il eu le temps de te connaître! Ah! pourquoi faut-il que, si jeune, tu sois déjà tombé sous le fer? Repose en paix sous les bruyères de Lena; Fingal te reverra bientôt I Bientôt ma voix cessera d'être entendue; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas. Les bardes chanteront le nom de Fingal, et les pierres parleront de sa gloire: mais toi, jeune Ryno, tu as péri, et les bardes n'ont point encore chanté ta renommée. Ullin, prends ta harpe pour Ryno ; dis quel héros il eût été!...

« Adieu, toi que je voyais toujours le premier sur le champ de bataille; ton père ne dirigera plus ton javelot : toi, le plus beau de mes enfants, mes yeux ne te verront plus : adieu!... »

Les larmes coulaient sur les joues de Fingal; il pleurait son. fils, son fils si jeune, et déjà si redoutable dans les combats!

« Quel est le guerrier dont cette tombe consacre la gloire? reprit le généreux Fingal. Je vois quatre pierres revêtues de mousse marquer ici la sombre demeure de la mort. Que mon jeune Ryno dorme à côté de lui, qu'il repose auprès du brave. Peut-être gît ici quelque guerrier fameux, qui accompagnera mon fils sur les nuages. 0 Ullin! chante et rappelle à notre mémoire les tristes habitants de la tombe. Si jamais ils n'ont fui le danger dans les champs de la valeur, mon fils, loin de ses amis, reposera près de ces héros.

— Ici, chanta le barde, ici dorment les premiers des héros. Lamdarg et le fier Ullin * sont muets sous cette tombe ! y>

^. Ullin, fils deCaïrbar, qu'il ne faut pas confondre avec Icb'arde Ullin. OSSIAN. 3

Mais quelle est celle qui me sourit du haut de son nuage, et montre à mes yeux son doux visage? Est-ce ton âme, ô fille de Tuathal, la plus belle des vierges du Gromia? pourquoi cette pâleur? 0 Gelchossa, dors-tu sous la terre avec les héros que ta beauté rendit ennemis? Tu fus l'amour de mille guerriers; mais Lamdarg seul fut aimé de toi.

Il vint un jour vers les tours antiques de Selma, et, frappant son bouclier, il dit : o: Où est Gelchossa , la vierge que j'aime, la blonde fille du noble Tuathal? Je l'ai laissée dans le palais de Selma, en partant pour combattre le farouche Ulfadda....

— Reviens bientôt, ô Lamdarg, lui dit-elle ; car je reste ici dans la douleup. »

Son beau sein se gonflait de soupirs ; ses belles joues étaient baignées de larmes. Mais elle ne vint pas au-devant de son amant, pour mettre sur son front la couronne du combat. Le silence régnait dans la demeure où veillait l'anxiété. La voix des bardes ne se fit pas entendre.

« Je ne vois point Brano', ce dogue fidèle, secouer ses chaînes à la pc^te et tressaillir de joie au retour de Lamdarg. Où est Gelchossa, mon amour? où est la fille si belle du généreux Tuathal? v

Ainsi se plaignait le héros.

« Lamdarg, dit Ferchios, peut-être Gelchossa est-elle sur le Gromia, à poursuivre avec ses compagnes les biches fugitives.

— Ferchios , reprit le guerrier , nul bruit ne résonne à mon oreille; je n''entends aucun bruit dans les bois de Lena, je ne vois aucune biche fuir devant mes yeux, aucun dogue haletant les poursuivre. Je ne vois point Gelchossa, mon amour.... Va, Ferchios, va trouver dans son rocher le vénérable Allad*: sa demeure est un cercle de pierres ; il saura nous apprendre en quels lieux est Gelchossa. »

i . Bran est le nom qu'on donne ordinaircnicnl dans le nord de l'Ecosse aux cliicns de chasse; et, en général, les monlapiards donnent à leurs do{;Hi's les noms des héros de ce poonie , ce (jui prouve que ces noms sont funuUers à leurs oreilles, et que ces héros sont connus du piuple.

2. Aliad est probablement un druide. Ossian l'appelle euraul du rocher, parce qu'il dcmeurail dans une caverne. On croyait alors que les druides avaicnl des cannaissanccà surnalurelles.

Le fils d'Aidon, Ferchios, part et se penche près de l'oreille du vieillard.

« Allad, lui dit-il, habitant solitaire du rocher, vieillard chargé d'années , parle ; qu'ont vu tes yeux ?

— J'ai vu, répondit le vieillard, j'ai vu Ullin, le fils de Caïrbar ; il est venu comme un nuage du Gromla ; il murmurait un chant sinistre comme le bruit des vents dans la forêt dépouillée de ses feuilles ; il est entré dans les salles de Selma. (( Sors, a-t-il crié, sors, invincible Lamdarg; viens combattre « Ullin, ou cède-lui Gelchossa. — Lamdarg n'est point ici , a « répondu la vierge; il est allé combattre le redoutable Ul- « fadda. Mais apprends que Lamdarg ne céda jamais ; il com- « battra le fils de Caïrbar. — Tu es aimable et belle, a dit le « féroce Ullin ; fille de Tuathal, je t'emmène dans ma demeure ; « Gelchossa sera le prix du courage. Je reste ici trois jours « sur le Gromla , à attendre le retour de ce guerrier, et, le quaff trième, Gelchossa est à moi si mon rival évite le combat, j)

— Allad, il suffit, dit Lamdarg ; que la paix accompagne tes songes dans ta caverne. Ferchios, embouche le-cor, qu'Ullin entende ses sons sur le Gromla. »

Furieux, il s'élance ; il gravit la colline en murmurant des chants belliqueux. Arrivé au sommet, il s'arrête, comme un nuage dont les vents changent et varient les formes. Du haut de la colline , il roule une pierre énorme : c'est le signal de la guerre.

Du fond de sa demeure , Ullin en entendit la chute. Il tressaille de joie à l'approche de son ennemi, et se saisit de la lauce de son père. Un sourire illumine son visage sombre au moment où il ceint son glaive. Le poignard étincelle dans sa main : il s'avance en sifflant.

Gelchossa vit avec eiïroi ce guerrier montant la colline dans un sombre silence. Elle frappe son beau sein palpitant. Muette, les yeux en larmes , elle tremble pour Lamdarg.

« Gaïrbar, dit la belle vierge au père d'Ullin, je veux aller tendre l'arc sur le Gromla, j'y aperçois des biches. »

Elle court sur la colline ; mais en vain : les deux guerriers étaient déjà aux prises. Pourquoi raconterais-je au roi de Morven l'histoire de leur combat? Le fier Ullin fut renversé; le jeune Lamdarg revint, pâle et sanglant, au-devant de Gelchossa.

« Quel est ce sang ? s'écria la vierge. Quel est ce sang qui couvre le flanc de mon héros?

— C'est le sang d'Ullin, répondit le guerrier. 0 Gelchossa ! laisse-moi me reposer ici un moment.... d

Le brave Larndarg pâlit, chancelle et meurt.

Hé quoi! déjà plongé dans le sommeil de la mort? ô chef de Gromla! La jeune vierge a pleuré trois jours auprès de son amant. Les chasseurs la trouvèrent morte; ils élevèrent cette tombe et y enfermèrent ces trois infortunés. Console-toi donc, ô roi de Morven, ton fils dormira ici avec des héros !...

« Oui, dit Fingal ; le bruit de leur renommée a souvent retenti à mon oreille. Fillan, Fergus, apportez ici le corps du jeune Orla. Que Ryno soit enseveli auprès d'un rival digne de lui. Pleurez, filles de Morven, et vous aussi, filles deLoda, pleurez ! Ils croissaient tous deux comme deux jeunes chênes sur nos collines : ils sont tombés comme eux, lorsque, couchés sur la largeur du torrent, ils se flétrissent au vent des montagnes.

a Oscar, chef des jeunes guerriers , tu vois comme ils ont péri en braves : laisse, comme eux, ta renommée sur la terre; comme eux, sois le sujet des hymmes de nos bardes. Dans la guerre , l'aspect de leurs visages était terrible et menaçant ; mais Ryno était doux et calme dans la paix. Il était gracieux comme l'arc de la pluie qu'on aperçoit de loin courbé sur le ruisseau, quand le soleil se couche sur Mora, et que le silence règne sur la colline. Dors en paix, ô le plus jeune de mes enfants ! ô mon cher Ryno ! repose sur la plaine de Lena. Et nous aussi, nous cesserons de vivre : tôt ou tard il faut que le brave périsse !... »

Tels étaient tes regrets, ô Fingal! sur le corps du jeune Ryno. Quelle doit donc être la douleur d'Ossian? Depuis que toi-même tu n'es plus, ô mon père ! je n'entends plus le son de ta voix; mais yeux ne peuvent plus te voir; souvent, dans ma mélancolie, solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me console en la touchant de mes tremblantes mains. Quelquefois je crois ouïr ta voix ; mais ce n'est que le murmure des vents uu désert. Il y a déjà longtemps que tu es endormi pour toujours , ô Fingal 1 arbitre suprême des combats I

Ossian et Gaul s'assirent avec Swaran sur le gazon fleuri des

bords du Lubar. Je fis résonner ma harpe pour charmer la tristesse du roi; mais son front restait chargé d'ennuis. Souvent il portait ses regards douloureux vers la plaine : le héros gémissait sur la mort de ses guerriers.

Je levai les yeux vers la montagne de Cromla , et j'aperçus le fils du généreux Semo. Triste, il se retirait à pas lents vers la caverne solitaire de ïura. II avait vu Fingal victorieux , et la joie se mêlait à sa douleur. Le soleil brillait sur son armure: Gonnal le suivait lentement. Ils descendirent, et disparurent derrière la montagne comme deux colonnes de feu, que dans la nuit les vents chassent sur les monts , et qui laissent la bruyère enflammée sur leur passage.

Près d'un torrent aux ombres écumeuses , sa grotte s'ouvre au flanc d'un rocher; un arbre incliné la couvre de son ombre: les vents mugissent dans les échos d'alentour. Là s'est retiré le fils de Semo. Ses pensées sont toujours occupées de la bataille qu'il a perdue, et des larmes amères coulent de ses yeux. Sans cesse il pleure la perte de sa gloire. 0 Bragela! sa fidèle épouse, tu n'es point là pour adoucir par tes caresses l'a-' gonie de ses regrets ! Ah ! puisse-t-il du moins voir ton image au fond de son âme ! Que ses pensées reposent sur ton souvenir !

Quel est ce vieillard à cheveux blancs qui s'avance vers moi? C'est le chantre des héros.

ce Je te salue, ô vénérable Garril ! ta voix est harmonieuse comme la harpe appendue aux murs de Tura. Tes paroles ont à mon oreille la douceur de la rosée qui baigne, à l'aube , les champs brûlés par le soleil. Mais pourquoi, ô Garril, pourquoi as-tu quitté le généreux fils de Semo ?

— Ossian, répondit Garril , tu es le premier des bardes : il y a longtemps que ta renommée m'est connue, toi dont les chants exaltent le courage des héros! Plus d'une fois j'ai touché la harpe pour la belle Evir-Allin; plus d'une fois tu accompagnas ma voix aux jours de fête dans le palais de Branno ; et souvent l'on entendit ta belle épouse mêler à nos accords ses doux accents. Un jour, elle chantait la chute de Gormac , ce jeune guerrier qui mourut victime de son amour pour elle. Je voyais, près de toi, les larmes ruisseler de ses yeux et des tiens, ô chef des braves ! Elle pleurait sur le sort de cet infortuné , quoique son cœur eût repoussé ses vœux. Qu'elle était belle

ainsi, la fille de Branno! et comme ses charmes efifaçaient la beauté de ses compagnes !...

— Ne me le rappelle point , lui dis-je, ô Carril , ne trouble pas le deuil qui couvre sa mémoire. A son souvenir, je sens mon cœur se briser de douleur, et mes yeux s'inondent de larmes. Hélas ! elle dort couchée sur la terre , pâle et défigurée , cette femme si douce, si pure et si aimée !

«Viens t'asseoir sur la bruyère, ô barde inspire ! et fais-nous entendre tes accords. J'aime tes chants comme le zéphyr printanier qui gazouille à l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux et qu'il pense ouïr encore la voix lointaine des esprits de la montagne. »

La nuit tombe. — Fingal ordonne une fête guerrière, à laquelle Swaran assiste. — Le barde Ullin commence le chant de paix, usage toujours observé à la fin d'une guerre. Il raconte les exploits de Trenmor, aïeul de Fingal, dans la Scandinavie, et son mariage avec Inibaca, fille du roi de Loclin, un des ancêtres de Swaran. — Fingal permet à Swaran de retourner dans son pays sous, la condition d'une paix éternelle. — La nuit s'écoule entre les préparatifs du départ de Swaran et les chants des bardes. — Fingal demande à Carril des nouvelles de Cuchullin. — Histoire de Grumal. — Départ de Swaran. — Fingal fait une partie de chasse, et console Cuchullin, qu'il rencontre dans la caverne de Tura. — Le jour suivant il s'embarque pour l'Ecosse : ainsi finit le poème.

Les ombres du soir enveloppent de longs voiles flottants la cime du Cromla*. Les étoiles du nord s'allument au-dessus des flots d'UUin, et scintillent comme des yeux de flamme, parmi les vapeurs fugitives du firmament. Un vent sourd mugit au fond des bois : le silence et la nuit couvrent le champ de la mort.

La harpe de Carril faisait encore vibrer à mon oreille ses sons mélodieux; il chantait les compagnons de notre jeunesse, et les beaux jours de nos premières années, lorsque, assis sur les bords du Lego , nous faisions circuler la coupe de la joie.

4 . Ancien nom d'une moniapne de l'Ulslor, partie de rirUndo.

Les échos du Gromla portaient sa voix de proche en proche à travers les déserts. Les âmes des morts qu'il célébrait défilaient devant nous ; on les voyait se pencher au bord des nuages , et d'un air satisfait écouter leurs louanges.

Que ton ombre , ô Garril , soit heureuse au sein de ses tourbillons! Qu'elle vienne parfois me visiter dans ma demeure solitaire au milieu de la nuit!... N'est-ce pas elle, ô mon ami, qui passe auprès de moi ? souvent j'entends ma harpe frémir sous ta main légère; suspendue à la muraille éloignée, ses faibles sons m'arrivent comme une plainte. Pourquoi ne me parles-tu pas dans ma tristesse? pourquoi ne me dis-tu pas quand je reverrai mes amis ? Tu te tais et disparais sur ton nuage , et le vent qui l'emporte frémit seul à mon oreille, et fait trembler mes cheveux blancs.

Cependant sur le penchant du Mora les guerriers se rassemblent pour le festin. Cent chênes antiques s'enflamment au souffle des vents. La coupe de la fête s'emplit et circule à la ronde. La joie brille sur le visaa'e des guerriers : le seul roi de Loclin garde un morne silence. La douleur et le ressentiment se peignent dans ses yeux enflammés. Souvent il tourne ses regards sur la plaine de Lena , et soupire en se rappelant sa défaite.

•Fingal était debout, appuyé sur le bouclier de ses pères. Ses cheveux gris, doucement agités par la brise, reluisaient aux clartés de la nuit. Il remarque la douleur profonde de Swaran, et adressant la parole au premier de ses bardes : ce Entonne , Ullin, entonne l'hymne de la paix : adoucis mon âme après la bataille, que j'oublie le bruit des armes qui murmure encore à mon oreille ; que cent harpes s'apprêtent et consolent le roi de Loclin. Devenu mon hôte, qu'il ne quitte point nos rivages avant qu'un sentiment de joie soit rentré dans son cœur : jamais homme ne s'est éloigné de Fingal avec une âme attristée. Oscar, mon glaive foudroie les guerriers dans le combat; mais, dès qu'une fois ils m'ont cédé la victoire, je dépose le glaive, et j'offre au vaincu la coupe hospitalière. »

Voici ce que chanta Ullin.

Trenmor vivait dans des temps déjà bien loin de nous : compagnon des orages, il voguait un jour sur les flots du Nord. Les pointes menaçantes des rochers de Loclin et les

touffes de ses bruyantes forêts se levèrent à ses yeux au travers des brumes. Il abaissa ses blanches voiles, et s'élança sur le rivage, à la poursuite d'un sanglier monstrueux qui ravageait les bois du Gormal : plus d'un guerrier avait fui devant ce terrible ennemi; Trenmor le perça de sa lance.

Trois chefs, témoins de sa victoire, vantèrent la force et le courage du héros étranger. Le roi de Loclin prépara une fête, et y invita le jeune Trenmor; elle dura trois jours, et, dans le combat qui devait la terminer , Trenmor eut le choix des armes.

La terre de Loclin n'eut point de héros qui ne lui cédât. La coupe de la joie fut vidée à la ronde, et tout retentit des louanges du roi de Morven.

A l'aube du quatrième jour, Trenmor mit à flot son vaisseau, et se promena sur le rivage, attendant que le vent, qui accourait des forêts lointaines, fit cesser le calme des mers.

Alors parut un jeune habitant des bois du Gormal , couvert de ses armes. Sa belle chevelure relevait l'éclat de ses joues vermeilles; ses bras étaient blancs comme la neige de Morven. Un doux sourire animait ses beaux yeux.

Il s'avance vers Trenmor, et lui dit : «: Arrête, héros illustre, arrête ; tu n'as pas vaincu le fils de Lonval. Mon glaive a souvent brisé le bouclier des guerriers , et l'homme prudent évite les traits de mon arc.

— Beau guerrier, répondit Trenmor, je ne combattrai point le fils de Lonval. Ton bras est trop faible; retire-toi, et va poursuivre les biches du Gormal.

— Je me retirerai, dit le jeune homme; mais je veux emporter le glaive de Trenmor; et alors le bruit de ma renommée fera tressaillir les âmes de mes pères. Les jeunes vierges environneront en souriant le vainqueur de Trenmor. Elles laisseront échapper des soupirs d'amour : elles admireront la longueur de ta lance, lorsque je la porterai fièrement au milieu d'elles, et que j'en ferai briller le fer aux reflets du soleil.

— Avant que tu emportes mon glaive ou ma lance, s'écrie le roi de Morven irrité.... ta mère te trouvera pâle et sans vie sur le rivage de Gormal; et jetant ses regards éplorés sur l'étendue des flots, elle verra s'éloigner les navires du guerrier qui aura tué son fils.

— Je ne me servirai point contre toi d'une lance , reprit

l'enfant des forêts ; les années n'ont pas encore nourri la force de mon bras; mais mes flèches ont appris à percer de loin l'ennemi. Dépouille cette cotte d'armes : tu es tout couvert de fer : je te montre l'exemple, et le premier je jette la mienne sur la terre.... Décoche maintenant ta javeline, ô roi de Morven. »

Trenmor, en l'écoutant, contemplait une jeune fille : c'était la sœur du roi de Loclin; elle avait vu le héros étranger dans le palais de Gormal , et son cœur s'était enflammé d'amour. L'arme homicide tombe des mains de Trenmor; il rougit, il penche vers la terre son regard ébloui; car la jeune vierge était belle comme l'éclat qui frappe tout à coup les yeux des enfants des cavernes, lorsque, sortant de leurs retraites à l'heure où le soleil embrase l'horizon, ils ferment à demi leurs yeux blessés de sa splendeur.

« Chef de Morven, dit la jeune fille, permets que je cherche un asile sur ton navire, loin des poursuites de Gorlo : son amour me fait peur, car il est sombre comme l'orage; et ce guerrier farouche commande à dix mille lances.

— Rassure-toi, dit le vaillant Trenmor ; réfugie-toi sous le bouclier de mes pères; malgré les dix mille lances de Gorlo, on ne me verra point fuir devant lui. »

Trois jours entiers le héros attendit sur le rivage : son cor fit retentir les collines du signal de la guerre; mais Gorlo ne parut point; alors le roi de Loclin descendit au bord de la mer, il invita Trenmor à une fête, et lui donna en mariage la belle Inibacca.

« Swaran, dit Fingal, ton noble sang coule dans les veines de ton ennemi. Nos deux familles ont souvent combattu sous la même bannière ; l'amour de la gloire a fait naître leurs rivalités; mais plus souvent encore elles se sont offert des fêtes mutuelles, et ont couronné dans les jours de paix la coupe de l'amitié.... Allons : qu'un rayon de joie éclaircisse ton sombre visage : prête une oreille sensible aux accords de nos harpes ; ta valeur a brillé sur le champ du carnage, comme les éclats de la foudre au-dessus de l'abîme des mers. Ta voix retentissait comme le cri de mille guerriers à l'heure du combat. Veux-tu demain partir sur tes vaisseaux, ô digne frère d'Agandecca? Je te fais hommage de la liberté au souvenir aimé

de cette vierge si belle. J'ai vu tes larmes se mêler au sang de cette infortunée dans le palais de Starno , et, lorsque mon glaive versa pour la venger des ruisseaux de sang, je t'ai seul épargné. Préfères-tu le combat? Je t'en offre le choix, comme tes pères l'ont offert à Trenmor : je veux que tu te retires de cette contrée tout rayonnant de gloire, comme le soleil à son coucher.

— Non, roi de Morven; non, Swaran ne veut plus combattre contre toi. Je t'ai vu dans le palais de Starno, et tu ne comptais guère plus d'années que moi. a Quand, me disais-je en <r moi-même, quand pourrai-je manier la lance avec la même « force que le noble Fingal? » Depuis lors nous avons combattu sur le penchant des rochers de Malmor. Puis les flots ont porté mes navires vers ta contrée, et tu m'y donnas la fête de l'hospitalité. Ce fut une lutte mémorable que le combat de Malmor ! Les bardes transmettront aux temps à venir le nom du vainqueur.

« Écoute, ô Fingal; plusieurs vaisseaux de Loclin ont perdu leurs guerriers; accepte le don de ces vaisseaux, et deviens à jamais l'ami de Swaran. Et lorsque tes enfants viendront vers les tours antiques du Gormal, je ferai préparer des fêtes, et des combats simulés déploieront en leur honneur l'élite de mes guerriers.

— Fingal , reprit le roi, n'acceptera ni vaisseaux ni terres. Mon royaume et mes vastes forêts me suffisent. Retourne sur les routes de l'Océan, noble frère d'Agandecca ; livre aux vents favorables tes blanches voiles, et que la prochaine aurore te voie cingler vers les montagnes du Gormal.

— Roi des fêtes , reprit Sv/aran, paix et bonheur à ton âme généreuse! Reçois ma main en signe d'amitié; permets, ô Fingal, que tes bardes pleurent également tous les guerriers qui ont péri; que la terre d'Ërin ouvre un asile aux enfants de Loclin, et que les pierres dressées sur leur tombe attestent leur renommée; afin que, dans l'avenir, les enfants du Nord puissent reconnaître les lieux où combattirent leurs pères. Quelque chasseur , en s'appuyant Fur la mousse de leur sépulture, dira : Ici combattirent Finoal et Sicaran, héros des siècles }xissés. C'est ainsi qu'il parlera de nous, et nos noms illustrés traverseront les âges futurs.

— Swaran, dit le roi de Morven, aujourd'hui notre gloire ne

connaît point d'égale. Mais nous passerons, hélas ! comme un songe; le silence régnera un jour dans les plaines où nous avons combattu ; nos tombes seront cachées sous la bruyère, et le chasseur ignorera les lieux où nous reposerons; nos noms vivront dans les chants des bardes , mais la force de nos bras sera anéantie.

« Ossian, Garril, Ullin, bardes chéris des esprits de la montagne, vous savez l'histoire des héros qui ne sont plus : célébrez les exploits des siècles décédés ; charmez par vos chants la longueur de la nuit , et que l'aurore , à son retour , nous trouve encore dans la joie. »

Ainsi parla Fingal, et, dociles à sa voix, nous chantâmes, et cent harpes accompagnaient nos hymnes. Le sombre visage de Swaran s'éclaircit : ainsi brille le disque de la lune, quand les nuages, déchirant leurs voiles, la laissent calme et belle de son éclat argenté au milieu du firmament.

« Garril, dit tout à coup Fingal, où est Guchullin ? Le vaillant fils de Semo s'est-il retiré à jamais dans la sombre caverne de Tura?

— Oui, répondit Garril, Guchullin est couché dans l'antre de Tura; sa main sanglante a laissé échapper son glaive redoutable, et sa pensée gémit au souvenir de sa défaite. Le deuil dévore l'âme de ce héros. Il renvoie son glaive tant de fois rougi du sang de ses ennemis; il l'offre à Fingal comme l'héritage de ses triomphes. Prends ce glaive, ô Fingal ! et rendslui sa gloire évanouie comme la vapeur légère que chassent en brumes humides les rafales de l'Océan.

— Non, je ne prendrai point le glaive de Guchullin. Dis-lui que j'honore son courage et que sa renommée ne périra jamais. On a vu mille héros vaincus relever leurs trophées dans le champ des combats.

(( Bannis ta tristesse, ô Swaran! La gloire peut survivre à une défaite. Le soleil cache quelquefois ses rayons dans un nuage du midi ; mais bientôt il répand de nouveau toutes ses splendeurs sur la verdure des collines.

c( Grumal était chef de Gona; il cherchait les combats sur tous les rivages. L'aspect du sang excitait son ardeur, le bruit des armes plaisait à son oreille : il descendit un jour avec ses guerriers sur la côte de Graca.

« Le roi de cette contrée sortit de la forêt où il adressait

ses vœux à la Pierre-du-Pouvoir, au milieu du cercle de Brunco '.

« Ce fut pour la possession d'une belle vierge que ces héros combattirent avec fureur. Si grande était la renommée de cette jeune beauté, que Grumal résolut de l'enlever ou de périr. Le combat dura trois jours; le quatrième, Grumal fut vaincu et enciiaîné.

(( Le vainqueur le fit placer loin de ses amis, dans l'horrible cercle de Brunco, où l'on dit que les fantômes poussaient des hurlements affreux autour de la pierre redoutable; mais bientôt il brisa l'enchantement, et reparut avec gloire. Ses ennemis tombèrent sous ses coups, comme les épis de la moisson, et Grumal devint plus illustre que jamais.

c( Chantres des événements passés, faites retentir les airs des louanges des héros. Calmez l'agitation de mon âme par le récit de leurs exploits, et bannissez la tristesse du cœur de Swaran ! »

Fingal et Swaran se couchent sur la colline de Mora; les vents sifflent autour d'eux. Cent voix s'élèvent à la fois, cent harpes résonnent en l'honneur des héros des siècles passés.

Quand mon oreille entendra-t-elle de nouveau les hymnes des bardes? Quand mon cœur palpitera-t-il de joie, au récit des actions de mes pères? La harpe ne fait plus retentir les bois de Selma. La colline de Cona ne répond plus aux accents des bardes; ils dorment dans la tombe avec les héros, et la renommée est muette dans les déserts de Morven.

Déjà la lumière naissante du matin sort de l'orient et commence à blanchir la tête grisâtre du Cromla. Le cor de Swaran se fait entendre dans la plaine de Lena ; ses guerriers se rassemblent autour de lui. Tristes et dans un morne silence, ils montent sur leurs vaisseaux. Les vents d'Ullin enflent leurs voiles ; ils flottent sur l'Océan.

« Fillan, et toi, Ryno, appelez, dit Fingal, appelez mes dogues bondissants, Branno et le fier Luath. Mais, hélas 1 Ryno n'est plus! Mon fils repose sur le lit de mort! Fillan, Fergus, embouchez le cor de Fingal; qu'à ses accents les

4 . Allusion à la religion du roi Craca. Nous avons déjà dit (jue la Pierredu-Pouvoir lifiure dans ce poënie l'image de (jnelipie divinilé ; el par le cercle, il faut cnlendre l'enceinle de pierres où on l'adorail.

chasseurs s'élancent, et que le cerf tressaille dans sa retraite au bord du lac! »

Le cor résonne dans les bois; les guerriers de Morven partent ; mille dogues légers les devancent : chaque dogue atteint un chevreuil; trois sont la proie de Branno, Ce chien fidèle, pour rappeler la joie dans l'âme de son maître, les amène haletants à ses pieds; mais, par malheur, un d'eux va mourir sur la tombe de Ryno.

Alors la douleur de Fingal se réveille; il aperçoit la pierre froide et muette sous laquelle repose ce jeune guerrier qu'on voyait toujours à la tête des chasseurs.

« Tu ne te lèveras plus, ô mon fils! pour partager nos fêtes. Bientôt ta tombe sera cachée sous l'épaisseur de l'herbe. Le faible passera sur cette pierre, et ignorera qu'elle couvre un héros. Ossian, Fillan, mes enfants, et toi Gaul, intrépide guerrier, montons à la caverne de Tura, cherchons le vaillant Guchullin. Est-ce là le palais de Tura ? Ce n'est plus qu'une vaste solitude. Le roi des fêtes est accablé de douleur, et ses salles sont désertes : allons consoler Guchullin, et faisons passer notre joie dans son âme. Mais, Fillan, est-ce lui que j'aperçois sur la colline, ou n'est-ce qu'une colonne de fumée? Le vent de Gromla souffle sur mes yeux, et m'empêche de distinguer mon ami.

— Fingal, répondit Fillan, c'est le fils de Semo ; il s'avance triste et sombre, la main sur son épée. Salut au fils de la guerre, au héros qui brise les boucliers !

— Salut à Fillan, repartit Guchullin, salut à tous les enfants de Morven. Fingal, ta présence me remplit de joie; le chasseur errant sur le Gromla revoit avec moins de plaisir entre les nuages l'astre dont l'absence l'attristait. Tes enfants sont autant d'étoiles étincelantes qui suivent ta course et brillent dans la nuit des combats. Ge n'est pas ainsi que tu m'as vu, ô Fingal! revenant de la guerre du désert, quand le roi du Monde * fuit devant moi, et que je ramenai la paix sur nos collines.

— Guchullin (dit Gonnan, guerrier sans gloire) , tu nous vantais sans cesse ton courage : où sont les exploits qui ont

^ . Nom qu'Ossian et les bardes de son temps donnaient aux empereurs romains.

honoré tes armes? Pourquoi avons-nous traversé les plaines de l'Océan pour secourir ta faiblesse ? Fuis, et va cacher ta douleur dans ta caverne, tandis que Connan combat à ta place. Quitte ces armes éclatantes; cède-les-moi, faible guerrier d'Érin.

— Jamais, répliqua le fils de Semo, jamais héros n'a tenté de ravir les armes de Guchullin ; et, quand mille guerriers ensemble l'auraient tenté, leurs efforts auraient été vains. Jeune présomptueux, je n'ai point caché ma douleur dans une caverne, tant que les guerriers d'Érin ont vécu.

— Tais-toi, jeune homme, dit Fingal ; Guchullin est terrible dans les combats, et fameux dans les déserts de Morven. Oui, chef d'Inisfail, j'ai souvent entendu raconter tes exploits. Déploie au vent les blanches voiles de tes navires, et cingle vers l'île des Brouillards, où ta fidèle épouse attend ton retour. Bragela, les yeux baignés de pleurs, s'appuie contre un rocher; les vents se jouent dans ses longs cheveux, et découvrent son sein de neige. Elle prête l'oreille aux vents de la nuit, pour entendre les chants de tes rameurs ' et les sons lointains de ta harpe sur les mers.

— Son espérance est vaine : jamais Guchullin ne reverra la contrée de Dunscar. Gomment pourrait-il revoir Bragela, et porter la douleur dans son âme ? Jusqu'ici, ô Fingal, j'avais toujours été victorieux !

— Et tu le seras encore, reprit Fingal; la gloire de Guchullin s'étendra comme les rameaux puissants des arbres du Gromla.... D'autres combats t'attendent, et plus d'une fois encore ton bras sera funeste à l'ennemi..,. Oscar, apporte le chevreuil, et prépare le festin. Réjouissons-nous après le danger, et que nos amis partagent notre allégresse !... »

Nous nous assîmes à la fête de Fingal, en chantant l'hymne de la paix. L'âme de Guchullin se releva de son abattement. Son bras reprit sa vigueur, et la gaieté reparut sur son visage.

Ullin chanta; les doux accents de Garril charmèrent les échos. Je joignis, par intervalles, ma voix à celles de ces bar-

4. C'esl encore un usage général parmi les Iiabilanls du nord -ouest de l'Écossc, de chanter sur les vaisseaux, pour animer l'équipage, et pour charmer les ennuis d'une longue traversée.

des vénérés. Je chantai les batailles où souvent j'avais combattu....

Mais, hélas ! aujourd'hui mon glaive reste oisif; la gloire de mes premiers exploits s'est évanouie : triste, abandonné, je m'assieds dans la solitude, sur la tombe de mes amis.

Ains ila nuit s'écoula parmi les récits de la guerre, et le matin nous retrouva dans la joie.

Fingal se lève et agite sa lance étincelante. Il descend vers la plaine de Lena; nous le suivons. « Déployez mes voiles, s'écrie le roi de Morven, et profitons de ces vents favorables. »

Nous montons, en chantant, sur nos vaisseaux, et, courbant sous nos rames les flots amers, nous cinglons, triomphants, vers les rivages de la patrie.

COMALA.

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