LES BARDES
Voyez, enfants de la verte Érin, voyez les météores secouer sur la tombe de cette infortunée leurs crinières d'un feu rougeâtre. Voyez son âme s'élever dans les airs sur les rayons de la lune.
Autour d'elle sont penchées les ombres de ses pères, Sarno ^ le guerrier, et Fidallan ^ aux yeux brillants de courage.
■1 . On verra dans le poëine suivant la suite de l'histoire d'Hidallan. i. Sarno, père de Comala, ne survécut point à la fuite de sa fille. 3. Fidallan, ancêtre de Comala , fut le premier roi d'Inistore.
70 COMALA.
Quand ta belle main, ô Gomala, voltigera-t-elle sur la harpe? Quand ta voix se fera-t-elle entendre sur nos rochers? Tes compagnes te chercheront sur la bruyère, et ne te trouveront plus.
Tu les visiteras quelquefois dans leurs nuits solitaires , et tu verseras les parfums de la paix dans leur âme. Ta voix retentira longtemps à leur oreille ; elles aimeront à se souvenir des songes de leur sommeil.
Voyez les météores s'agiter autour de cette infortunée : voyez son ombre monter doucement vers les cieux, à la pâle clarté de l'astre des nuits.
LA
GUERRE DE GAROS.
Caros est cet usurpateur célèbre, connu dans l'histoire sous le nom de Carausius, qui se fit déclarer empereur, en l'an lòk. — Il s'empara des îles Britanniques, et remporta plusieurs victoires navales sur l'empereur Maximien Herculus. C'est sans doute ce qui lui fit donner par les Calédoniens le surnom de roi des vaisseaux. — 11 répara cette fameuse muraille d'Agricola, dont parle Tacite, et qui avait été bâtie contre les incursions des Calédoniens. — Il paraît que, tandis qu'il y travaillait, il fut attaqué par un parti que commandait Oscar, fils d'Ossian. — C'est ce combat qui fait le sujet de ce poème adressé à Malvina, fille de Toscar.
Fille de Toscar, apporte-moi ma harpe. Le désir de chanter vient, comme un reflet de lumière fugitive, réchauffer mon âme sombre : car mon âme est triste comme la plaine, lorsque l'obscurité couvre les collines d'alentour, et s'étend par degrés sur les cham.ps qu'éclairait le soleil.
0 Malvina! je vois l'ombre de mon fils près du rocher de Crona.... mais, non, ce n'est qu'une vapeur que colorent les derniers rayons du couchant.
Que j'aime le nuage qui trompe mes yeux sous la forme d'Oscar! Éloignez-vous de lui, vents impétueux qui rugissez sur Arven.
Quel est ce vieillard qui s'approche de mon fils, et dont j'entends la faible voix? Un bâton dans sa main soutient ses pas chancelants, ses cheveux blanchis flottent sur ses épaules, une gaieté fière brille sur son front. Il tourne souvent les yeux vers l'armée de Caros.
C'est Ryno, ce barde célèbre; il vient d'observer l'ennemi.
« Chantre des temps passés, lui dit mon fils, que fait Caros? Le roi des vaisseaux déploie-t-il les ailes de son aigle au-dessus des flots agités ?
— Oui, Oscar, il les déploie, répondit le barde, mais c'est derrière ces pierres amoncelées' ; il regarde en tremblant par-
!. La muraille d'Agricola, que Carausius réparait.
dessus ce rempart ; il te voit , et tu lui inspires la même terreur que l'ombre qui descend pendant la nuit, et roule les vagues contre ses vaisseaux.
— Va, chef de mes bardes, reprit Oscar, prends la lance de Fingal, fixe sur la pointe un tison enflammé, et secoue-le dans ies airs ' ; dis à Garos de quitter les bords de l'Océan et de s'avancer vers moi ; dis-lui que je brûle de combattre, que mon arc est fatigué de la chasse ; dis-lui que les braves sont absents, que je suis jeune, et que mon bras est faible. »
Le barde part en chantant. Oscar appelle ses guerriers. Sa voix gronde à leurs oreilles comme l'écho de la caverne qui répète le bruit des vagues. Ils se rassemblent autour de mon fils, semblables aux torrents quand après l'orage ils roulent en mugissant leurs flots amoncelés.
. Ryno aborde Garos en secouant sa lance enflammée. « Viens combattre Oscar, ô toi qui laves tes pieds poudreux dans l'écume de l'Océan : Fingal est absent. Tranquille dans son palais, il écoute les chants de ses bardes. Sa lance redoutable, son large bouclier, reposent oisifs à ses côtés. Viens combattre Oscar ; ce héros est seul. »
Mais Garos ne traversa point l'impétueux Garron. Le barde retourne seul auprès d'Oscar. Les ténèbres de la nuit s'épaississent sur Grona : on prépare la fête. Gent chênes allumés pétillent- dans les airs : un jour pâle éclaire la bruyère. A cette faible lueur, on aperçoit dans l'éloignement des fantômes légers. On découvre à moitié l'ombre de Gomala qui flotte sur son météore. Hidallan est auprès d'elle dans une contenance triste et sombre. Ryno fut le seul qui l'aperçut.
ce Hidallan, lui dit-il, pourquoi cette tristesse? les bardes n'ont-ils pas célébré ta gloire? Les chants d'Ossian se sont fait entendre. Tu t'es penché sur le bord de ton nuage pour écouter la voix de nos bardes, et ton ombre a brillé dans les airs.
— Ghef de mes bardes , dit Oscar, tes yeux voient donc ce héros? Raconte-moi la mort de ce chef si célèbre du temps d.e nos pères. J'ai vu souvent les torrents de ses collines, et son nom retentit encore sur les rochers de Gona.
— Fingal, reprit le barde, désespéré de la mort de Gomala,
4. Telle élail la manière dont les Calédoniens déclaraienl la guerre
ne pouvait plus suporter la vue d'Hidallan ; il le bannit du champ de bataille. Le jeune guerrier s'éloigne à pas lents, et, dans un morne silence, il traîne ses armes sur les bruyères; sa chevelure, détachée des liens de son casque, flotte au hasard ; il baisse vers la terre ses yeux remplis de larmes, il pousse par intervalles de profonds soupirs.
a II erra ainsi trois jours entiers avant d'arriver sur les bords du Bal va', à l'antique palais de ses aïeux. Le vieux Lamor, son père, était assis à l'ombre d'un chêne. Il était seul ; tous ses guerriers avaient suivi son fils à la guerre de Fingal : le torrent coulait à ses pieds, et sa tête chauve était appuyée sur son bâton.
c La vieillese avait fermé ses yeux à la clarté du jour. Il murmurait à demi-voix les chants des temps passés. Il entend du bruit, il reconnaît les pas de son fils. « Est-ce le fils de « Lamor que j'entends, s'écria -t-il, ou bien est est-ce son om- « bre qui passe devant moi? 0 mon fils! as-tu péri sur les ce bords du Garron? ou si c'est toi, si tu vis, où senties braves « qui t'ont suivi? Hidallan, où sont mes guerriers? Tu avais « coutume de les ramener triomphants au bruit des boucliers. « Tous ont-ils péri dans le combat?
« — Non, répondit le jeune homme en soupirant; non, tes 0 guerriers vivent; ils sont couverts de gloire; mais, ô mon a père! il n'est plus de gloire pour ton fils! Je suis condamné « à languir honteusement sur les bords du Balva, tandis que « j'entends redoubler au loin le bruit des combats !
« — Ah ! tes ancêtres, répliqua Lamor indigné, ne venaient a point se reposer sur les bords du Balva, tandis qu'on com- « battait! Ne vois-tu pas cette tombe que mes yeux ne distin- « guent plus? C'est là que repose le vaillant Germalon, qui « n'a jamais fui devant l'ennemi. Il me semble qu'il me dit : <r Viens, mon fils, guerrier comblé de gloire, viens à la tombe « de ton père.... Ah! Germalon, comment puis-je être comblé « de gloire? mon fils a fui devant l'ennemi!
« — Roi des rives du Balva, reprit Hidallan, ô mon père! « pourquoi affliges- tu mon âme? Lamor, je ne connus jamais « la crainte.... C'est Fingal qui, désespéré de la mort de sa
i. Petite rivière qui porte encore ce nom, el qui traverse la vallée de Glenlivar , en Slirlingshire.
« bien-aimée, m'a privé de l'honneur de combattre à ses côtés.... « Retourne, m'a-t-il dit, retourne dans tes plaines ; ya te descc sécher sur les bords de tes torrents , comme un chêne dé- « pouillé de ses feuilles, et courbé par les vents, sur les bords « du Balva, pour ne jamais se relever.
« — Quoi! répondit le vieillard, j'entendrai les pas d'Hidal- « lan dans ce lieu solitaire ; il reposera sur les bords de mes a torrents, tandis que des milliers de héros se signalent dans a les combats !... Ombre du vaillant Germalon, guide, guide « Lamor vers sa dernière demeure : mes yeux sont dans les « ténèbres, mon âme est accablée de tristesse, mon fils a perdu « sa gloire !
« — En quels lieux, s'écria le jeune homme, irai-je cher- « cher la gloire pour réjouir l'âme de mon père? De quelle « contrée puis~je revenir triomphant pour charmer son oreille ce par le bruit de mes armes,? Si je vais à la chasse des biches, « mon nom restera oublié. Lamor n'éprouvera aucune joie à « mon retour de la colline, et n'aura point de plaisir à toucher « de ses mains tremblantes mes chiens fidèles ; il ne s'infor- « mera pas dd ce qui s'est passé sur ses montagnes, il ne me <c fera point de questions sur les cerfs qui habitent ses dé- « serts.
(( — Il faut donc, dit Lamor, que je tombe comme un arbre « décrépit, qui s'élevait sur la cime d'un rocher, et que les «c vents d'un souffle ont renversé! On verra mon ombre errer « sur mes collines, pleurant la honte de mon jeune Hidallan? «Élevez-vous donc, épais brouillards; dérobez Hidallan à la « vue de son père irrité.... Mon fils, va dans mon palais ; les (( armes de nos ancêtres y sont suspendues. Apporte le glaive « de Germalon, ton aïeul ; il le conquit sur un ennemi. »
« Hidallan part, rapporte le glaive avec son éclatant baudrier, et le donne à son père. La main errante du vieillard en cherche la pointe, la sent et s y arrête.
« Mon fils, conduis-moi à la tombe de Germalon : elle s'é- « lève auprès de cet arbre au tremblant feuillage : j'entends « siffler les vents dans le gazon flétri qui la couvre; un ruis- « seau murmure auprès, et va joindre ses ondes à celle du « Balva. C'est là que je veux me reposer. 11 est midi et le so- <r leil brûle nos campagnes. »
« Hidallan condui-it le vieillard à la tombe. A peine sont-
ils auprès, que Lamor perce le flanc de son fils.... Ils dorment tous deux dans le même tombeau, et leur antique palais couvre de ses ruines les bords da Balva. A midi les fantômes errent alentour. Le silence règne dans la vallée, et les hommes craignent d'approcher de ce lieu funeste. »
Ainsi parla Ryno.
« Chantre des héros, lui dit Oscar, ton récit m'afflige : mon cœur gémit sur le sort d'Hidallan , car il mourut dans les beaux jours de sa jeunesse. Regarde ; il s'envole sur l'aile des vents, et va errer sous un ciel étranger.
« Enfants de Morven, approchez-vous des ennemis de Fingai : charmez par vos chants la longueur de la nuit, et veillez pour observer l'armée de Garos. Oscar va consulter les héros du temps passé : je vais monter sur la colline silencieuse d'Arven, où mes aïeux sont assis sur leurs nuages obscurs, et découvrent dans l'avenir le sort des combats. Et toi, Hidallan, ton ombre désolée y habite-t-elle? Montre-toi à mes yeux dans ta douleur, chef de Balva! »
Les héros de Morven marchent en chantant. Oscar monte lentement sur la colline : les pâles météores de la nuit s'avancent sur la bruyère. Un torrent bruit sourdement dans le lointain ; d'intervalle en intervalle, les vents font gémir les chênes antiques.
Le globe échancré de la lune ne jetait derrière la colline qu'une lueur obscure et rougeâtre. On entend les voix grêles des fantômes....
Oscar tire son épée. « Ombres de mes pères, s'écrie le héros, vous qui jadis avez combattu contre les rois du monde ', venez, dévoilez l'avenir à mes yeux; apprenez-moi quels sont vos entretiens secrets dans vos antres profonds , lorsque vous voyez vos descendants dans le champ de la gloire. »
Trenmor vint à la voix de son fils. Un nuage rapide comme l'orgueilleux coursier de l'étranger portait son corps diaphane. Les brumes de Lano formaient sa robe légère. Son épée n'est qu'un météore à demi éteint. Son visage n'est qu'une forme ténébreuse et sans traits. Trois fois il soupira sur son fils, et trois fois les vents de la nuit gémirent sur la colline. Il parla, mais l'oreille d'Oscar n'entendit que des sons imparfaits, des
<. Les empereurs romains.
mois demi-formés, et ses discours étaient obscurs comme l'histoire de nos pères , avant que le génie des bardes eût éclairé le passé. Il s'évanouit insensiblement , comme un brouillard qui se fond aux rayons du soleil.
Ce fut alors, ô Malvina, qu'une sombre douleur s'empara, pour la première fois, de l'âme de mon fils. Il croyait voir dans l'avenir la chute de sa race. Il tombait quelquefois dans une rêverie profonde ; mais il en sortait tout à coup, semblable au soleil , dont un nuage voile un moment la splendeur, et qui bientôt après inonde les collines d'un océan de rayons.
Oscar passa la nuit au milieu de ses pères, et l'aurore le retrouva sur les bords du Garron.
Dans un vallon tranquille s'élève une tombe antique; d'espace en espace, de verts coteaux portent dans les airs leurs têtes couronnées de vieux chênes. C'est là que les guerriers de Caros attendaient le retour de la lumière; ils avaient passé le torrent de Carron pendant la nuit. A la pâle lueur des premiers rayons du jour, on les eût pris pour une noire forêt de pins desséchés.
Oscar s'arrête près de la tombe, il appelle trois fois ses guerriers : le son terrible de sa voix fait trembler les collines, le chevreuil tressaille et bondit, les ombres effrayées s'enfuient sur leurs nuages eu poussant des cris aigus; alors mille épées brillent à la lois, les guerriers de Caros s'avancent....
Malvina, pourquoi cette larme? Mon fils est seul, mais il est brave ; Oscar est comme la foudre du ciel : il brille et l'ennemi tombe! Son bras est comme celui d'un fantôme, qui, du sein des vapeurs, porte des coups invisibles et sûrs : on ne voit point où s'arrête l'ombre cruelle; mais la mort moissonne les habitants de la vallée.
Mon fils aperçoit l'ennemi, s'arrête et délibère un moment en silence : « Je suis seul au milieu de l'armée ennemie. Quelle forêt de lances meurtrières 1 Que de sombres regards attachés sur moi! Retournerai-je sur la colline d'Arven?... Non, mes pères n'ont jamais fui. Leur bras a laissé dans mille batailles des traces de leur valeur; et moi aussi je suis brave et je me couvrirai de gloire.... Venez, ombres de mes pères, soyez témoins de mes exploits. Je périrai avec gloire, digne de la race de Morven. »
On combat, tout fuit devant Oscar ; son épée dégoutte de sang ; ses guerriers, du haut des collines de Grona, entendent le bruit du combat; ils se précipitent vers la plaine. L'armée de Garos prend la fuite. Oscar reste sur le champ de bataille, comme un rocher que la mer abandonne en se retirant.
Garos, en guidant ses superbes coursiers, s'avance tel qu'un torrent r?pide et profond, qui roule et ravage : les ruisseaux se perdei.t dans son cours orageux, et les collines tremblent à son passage. La bataille s'étend d'une aile à l'autre; dix mille épées brillent dans les airs.
Mais pourquoi Ossian charite-t-il les combats? Ge n'est qu'avec douleur que je me rappelle les beaux jours de ma jeunesse, quand je sens la faiblesse de mon bras.
Heureux ceux qui sont morts à la fleur de l'âge, dans tout l'éclat de leur gloire! ils n'ont pas vu les tombeaux de leurs amis, ils n'ont pas senti leur arc résister aux vains efforts de leurs mains énervées!
Oui, tu es heureux mon cher Oscar, au milieu de tes tourbillons : souvent tu visites le champ de ta gloire et les lieux où tu vis Garos fuir devant ta redoutable épée.
Fille de Toscar, quel nuage se répand sur mon âme? Je ne vois plus l'ombre de mon fils près du Garron; je ne vois plus Oscar sur la colline de Grona. Les vents l'ont emporté au loin, et la tristesse revient dans le cœur de son père.... Mais, ô Malvina! conduis-moi dans mes forêts, au bord de mes torrents; que les cris de la chasse se fassent entendre sur Gona, pour me rappeler les temps heureux qui ne sont plus. Apporte ma harpe, ô ma fille ; je la toucherai, quand je sentirai renaître en moi le feu du génie : alors, ô Malvina! viens écouter mes chants I
L'avenir entendra parler d'Ossian. Un jour les descendants du lâche élèveront leurs voix sur Gona ; ils s'écrieront en regardant ce rocher : « Ici habita Ossian ; » ils admireront et les générations qui ne sont plus et les héros que j'ai chantés.
Et nous, ô Malvina, montés sur nos nuages, nous voyagerons sur l'aile des vents. Nos voix se feront quelquefois entendre dans le désert, et les rochers répéteront le faible murmure de nos chants.