Allusion aux hymnes religieux du Culdt^e
des vaisseaux, chef des pays lointains, commentas-tu péri sur nos montagnes?
Enfant de la caverne solitaire, le chant plaît-il à ton oreille? Écoute le récit de la bataille de Lora; elle est ancienne, cette bataille, et le bruit des armes a cessé depuis longtemps. Ainsi la foudre, sur la colline obscurcie, gronde, éclate et s'éteint dans l'espace ; le soleil reparaît avec le calme, et les rochers brillants et la cime des montagnes vertes semblent sourire à ses rayons.
A notre retour d'Ullin', la baie de Gona reçut nos vaisseaux. Nos voiles baissées pendaient aux mâts, et les vents fougueux allèrent rugir derrière les bois de Morven. Le cor de Fingal retentit, nos flèches meurtrières volèrent dans les forêts, on prépara la fête; nous étions dans la joie, nous venions de vaincre le terrible Swaran.
Tous les héros furent invités; deux furent oubliés, Aldo et Maronnan. Ils en conçurent un violent dépit; ils roulaient en silence des yeux étincelants, leurs soupirs éclataient malgré eux; on les voyait s'entretenir ensemble et jeter avec indignation leurs lances sur la bruyère. Ils paraissaient, au milieu de la joie universelle, comme deux colonnes de brouillard sur une mer calme et unie; les flots scintillent aux rayons du soleil; mais le nautonier, tremblant, prévoit la tempête.
« Que mes voiles, s'écrie Maronnan, se déploient aux vents de l'Occident! Aldo, fendons les vagues écumantes du Nord; car nous avons été oubliés à la fête, et cependant nos bras s'étaient baignés cent fois dans le sang des ennemis ! Quittons les collines de Fingal, allons servir le roi de Sora : il est vaillant et fier, la guerre l'environne; viens, Aldo, viens nous couvrir de gloire dans les combats d'Erragon ! »
Ils prennent leurs armes et volent à la- baie de Lumar. Ils arrivent au palais du fier souverain de Sora; il revenait en ce moment de la chasse ; sa lance était teinte de sang, son visage sombre était baissé vers la terre; il sifflait en marchant.
Ce héros invita les deux étrangers à ses fêtes. Il les vit combattre et vaincre sous ses étendards.
Aldo retourne triomphant au palais de Sora. L'épouse 4'Er- '
< . Au retour de l'expédilion contre Swaran.
ragon, la belle Lorma, était sur ses tours. Ses yeux humides sont pleins d'amour ; sa noire chevelure flotte sur ses épaules ; son sein s'élève et s'abaisse^ comme la neige qu'un vent doux soulève mollement aux rayons du soleil.
Eile voit le jeune Aldo, elle le voit, et son tendre cœur soupire ; ses beaux yeux se mouillent de larmes , sa tête se penche sur son bras d'albâtre. Elle resta trois jours ainsi, dans le palais de son époux, cachant sa passion sous les apparences de la joie. Le quatrième jour, elle s'enfuit avec le héros qu'elle aimait.
Ils arrivent dans la baie de Cona, et se rendent au palais de Fingal.
« Orgueilleux, Aldo, dit le roi de Morven, dois-je te sauver de la vengeance du roi de Sora? Qui voudra désormais recevoir mes guerriers dans son palais? Qui voudra faire asseoir les étrangers à ses fêtes , depuis que le téméraire Aldo a enlevé l'épouse d'Erragon? Retire-toi sur tes collines, injuste ravisseur; la guerre où tu nous engages avec le roi de Sora est une guerre déplorable.
<r Ombre du généreux Trenmor, quand donc Fingal cesserat-il de combattre'? Je suis né au milieu des batailles, et jusqu'à mon tombeau faut-il que je marche dans le sang! mais du moins mon bras n'insulta jamais le faible; ce fer épargna toujours le guerrier sans défense!... 0 Morven 1 je vois dans l'avenir les tempêtes renverser mon palais. Quand mes enfants seront morts dans les combats, quand il ne restera plus d'habitants dans Selma, une race dégénérée viendra fouler ma tombe; ma renommée vivra encore dans mes chants; mais les actions de Fingal paraîtront une fable aux siècles à venir ! »
Les guerriers d'Erragon se rassemblent auprès de lui comme les tempêtes autour d'un fantôme de la nuit, qui les appelle du sommet de Morven et se prépare aies lancer sur les plaines étrangères.
Le roi de Sora, descendu sur la côte de Cona, députe un barde vers Fingal pour lui demander le combat ou la souveraineté de plusieurs collines.
4. Connal, père de Fingal, fut tué dans un combat contre la tribu de
Morni, If jour nicMiic de 1:\ naissance de Fingal; aussi dil-il avec raison qu'il est né au milieu des halaille^.
Les jeunes guerriers de Morven étaient partis pour la chasse, et s'égaraient au loin dans le désert. Fingal est assis dans son palais, au milieu des compagnons de sa jeunesse. Ces héros en cheveux blancs s'entretenaient des faits des temps passés et de leurs premiers exploits , lorsqu'ils virent entrer le vieux Narmor, souverain des bords du Lora.
« Ce n'est point ici le moment, leur dit-il, d'écouter l'histoire des temps anciens. Le sombre Erragon est sur la côte, frémissant d'indignation au milieu de ses guerriers.
— Viens, Bosmina, dit aussitôt Fingal, viens, ma fille; et toi, Narmor, prends les superbes coursiers que nous avons conquis sur l'étranger*, et accompagne la fille de Fingal. Bosmina, invite le roi de Sora à notre fête ; qu'il vienne dans les murs hospitaliers de Selma; offre-lui la paix avec des trésors. Nos jeunes guerriers sont éloignés , et la vieillesse pèse sur nos mains tremblantes. »
La jeune vierge obéit. Elle arrive; elle paraît au milieu de l'armée d'Erragon, telle qu'un rayon de lumière au milieu d'un sombre nuage. Une flèche d'or brille dans sa main droite; elle tient dans la gauche une coupe étincelante. C'est le signal de la paix.
A son aspect, le front d'Erragon s'éclaircit comme un rocher subitement frappé des rayons du soleil, quand ils sortent d'un nuage déchiré par les vents.
'(Fils de l'étranger, lui dit Bosmina en rougissant, mais d'une voix animée, viens à la fête du roi de Morven ; viens dans les murs hospitaliers de Selma; accepte la paix que t'offrent les héros, et laisse reposer ce fer à ton côté. Si les richesses des rois peuvent toucher ton cœur, écoute les propositions du guerrier qui t'a offensé. Il te donnera cent superbes coursiers, que ses pères ont rendus dociles, cent belles étrangères, et cent faucons aux ailes étendues, qui poursuivent leur proie dans les airs : il t'offre encore cent ceintures destinées à parer le sein des épouses, à accélérer la naissance des héros et à calmer la douleur de leurs mères*. Dix coupes ornées de
-I . Les Romains.
2. Il n'y a pas longtemps que l'on croyait encore à l'efficacité de ces ceintures dans le nord de l'Ecosse, Les figures mystérieuses dont elles étaient couvertes, les paroles, les gestes avec lesquels on les attachait, prouvent que cette coutume venait originairement des druides.
pierres précieuses brilleront, si tu veux, dans le palais de Sora; l'eau, tremblante autour de leurs bords étoiles, semble un vin pétillant. Les rois du monde' en ornèrent jadis leurs fêtes. Toutes ces richesses seront à toi; ou, si tu préfères ton époase, tu reverras ta belle Lorma dans ton palais : Fingal est l'ami du courageux Aldo; son bras est invincible : mais Fingal n'insulta jamais un héros.
— Jeune fille, répondit Erragon, va dire à ton père qu'il prépare en vain sa fête. Qu'il vienne lui-même, s'il veut la paix, qu'il vienne déposer toutes ses richesses à mes pieds : qu'il fléchisse sous ma puissance, et qu'il m'apporte les boucliers et les glaives de ses aïeux, afin que mes enfants puissent dire, en les voyant dans mon palais : Voilà les armes de Fingal.
— Tes enfants ne les y verront jamais, répondit fièrement la fille de Morven; ces armes sont dans les mains de héros qui n'ont jamais cédé. Fils de l'étranger, l'orage se forme sur nos collines ; ne prévois-tu pas la chute de tes guerriers? j)
Bosmina revient au palais de Selma ; Fingal , en la voyant s'avancer les yeux baissés vers la terre , se lève aussitôt de sa place : ses cheveux blancs s'agitent sur son front irrité.
Il revêt l'armure de Trenmor, et prend le bouclier de ses pères. Quand il porta la main à sa lance, l'obscurité se répandit dans son palais : mille fantômes de héros s'approchèrent dans leurs nuages , et présagèrent les désastres du combat.
Une joie terrible se montre sur le visage des vieillards qui l'accompagnent; en marchant à l'ennemi, leur pensée s'anime au souvenir des temps passés, et la gloire qui doit leur survivre exalte leur audace.
A l'instant, vBrs la tombe de Trathal, paraissent les dogues revenant delà chasse. Fingal comprit que ses jeunes guerriers les suivaient. Il s'arrête au milieu de sa course : Oscar parut le premier; Gaul marchait après lui avec le fils deNemi; Fergus les suivait d'un air sombre. Dermid abandonnait sa noire chevelure aux vents.
Ossian venait le dernier. Enfant du rocher, je venais en murmurant les chants des temps passés; je m'appuyais sur ma
i . Los empereurs romains. Ces coupes élaicnl sans doule les dépouilles de quelques provinces romaines.
lance pour franchir les torrents , et mon âme était remplie du souvenir des héros.
Fingal frappe sur son bouclier et donne le signal du combat. Mille glaives levés à la fois falgurent sur la bruyère ondoyante. Trois bardes en cheveux blancs font entendre l'hymne lugubre de la mort.
Nous marchons à grands pas sur la plaine, en masse profonde et serrée, semblables au torrent grossi par l'orage qui s'engouffre dans les gorges des montagnes.
Fingal s'assied sur une colline , et déploie dans les airs l'étendard de Morven ; les vieillards, compagnons de sa jeunesse, sont auprès de lui. La joie brilla dans les yeux de ces héros en cheveux blancs, lorsqu'ils virent leurs fils combattre avec courage , et soutenir dans la mêlée la gloire de leurs pères.
Erragon s'élance dans la mêlée ; les bataillons se renversent sur son passage, et la mort vole à ses côtés.
€ Quel est, dit Fingal, ce guerrier dont la marche est si rapide? Son bouclier brille à son côté, et ses armes rendent un son lugubre. Il attaque Erragon.... Amis, contemplez le combat de ces deux héros.... Mais tu tombes, jeune habitant de la colline, et ton sang ruisselle sur ton sein! Pleure, infortunée Lorma, Aldo n'est plus 1 »
Fingal, irrité de la mort de ce guerrier, prend sa lance, et jetant sur l'ennemi un regard mortel, il allait descendre; mais Gaul fond sur Erragon. Qui pourrait décrire le combat de ces deux héros? Erragon tombe et meurt.
«Enfants de Morven, s'écria Fingal, arrêtez le bras de la mort. Il était redoutable, celui que vous voyez couché sur la poussière; que de larmes vont couler dans Soral L'étranger entrera dans le palais et sera étonné de son vaste silence. Le roi n'est plus, et la joie qui animait ses fêtes est morte avec lui. Étranger , prête l'oreille au bruit de ses forêts. Peutêtre son ombre erre-t-elle en ces lieux. Pour lui, tombé sous les coups d'un guerrier des contrées éloignées , il dort sur le Morven. »
Ainsi parla Fingal. Les bardes entonnèrent l'hymne de la paix; nos glaives, levés pour frapper «encore , s'arrêtent et épargnent les vaincus.
Nous plaçâmes Erragon dans cette tombe. Je fis entendre
des chants de douleur. La nuit descendit sur nos collines; l'ombre d'Erragon apparut à quelques-uns de nos guerriers : il avait l'air sombre et triste, il semblait soupirer. Paix à ton âme, ô roi de Sora! ton bras fut terrible dans les combats.
Lorma était assise inquiète dans le palais d'Aldo, devant un chêne embrasé. La nuit descend sur la plaine; mais Aldo ne revient point, et l'âme de Lorma est triste. « Qui peut te retenir, aimable chasseur? Tu m'avais promis de revenir avec le soir. Le cerf que tu poursuivais t'a-t-il conduit dans une plaine éloignée? Dans quelle bruyère lointaine les vents de la nuit ont-ils égaré tes pas? Je suis seule dans le pays des étrangers ; je n'ai point d'autre ami qu'Aldo. 0 mon bien-aimé! descends de ta colline! »
Ses yeux se tournent sans cesse vers le seuil du palais , elle prête l'oreille au bruit des vents, elle croit ouïr les pas du bien-aimé, et la joie rayonne sur son visage; mais bientôt la douleur l'obscurcit de nouveau. « Tu ne reviens point, objet de mon amour! Je vais porter mes regards sur ta colline. La lune est à l'orient, la surface du lac est calme et brillante. Quand verrai-je tes dogues fidèles revenir de la chasse? Quand pourrai-je entendre ta voix chérie se mêler au sifflement des vents? Descends de ta colline, aimable chasseur! »
L'ombre d'Aldo parut sur un rocher, semblable au pâle rayon de la fille du ciel lorsqu'il se glisse entre deux nuages, et que l'ondée de minuit tombe sur la plaine.
Lorma comprit alors que son héros n'était plus : elle suit le fantôme le long de la bruyère; j'entendais ses cris plaintifs; il s ressemblaient, dans l'éloignement, au murmure du zéphyr, quand il soupire dans le gazon d'un antre solitaire,
Elle arrive, elle trouve son bieu-aimé sur le sol rougi de sang.... Alors sa voix cesse de se faire entendre ; elle roule en silence des yeux éteints ; pâle et baignée de larmes, elle ressemble à la vapeur pluvieuse qu'on voit s'élever d'un lac à la faible clarté de la lune.
Elle vécut peu de jours dans Morven; bientôt elle descendit dans la tombe , et les bardes , par ordre de Fingal , chantèrent ses malheurs. Tous les ans, quand les vents d'automne ramènent les tempêtes , les femmes de Morven consacrent un jour à la pleurer.
Étranger', c'est ici une terre couverte de héros. Chante quelquefois la gloire de ces morts célèbres ; que leurs ombres légères viennent se réjouir autour de toi. Que la malheureuse Lorma descende sur un rayon de la lune, quand cet astre luira dans ta caverne et qu'il éclairera ton sommeil. Tu la verras, cette infortunée ; elle est bien belle encore, mais ses joues pâles sont toujours trempées de larmes.
^ . Le barde parle au solitaire à qui il a adressé ce poëme.
GOMLATH ET CUTHONA.
PO'ÊME DRAMATIQUE.