LE CHEF
Eh 1 qu'importe que les brumes assiègent les collines , que
166 SCÈNE d'une nuit d'OCTOBRE.
les fantômes, voltigeant dans la plaine, fassent frissonner les voyageurs , que les vents hurlent dans la forêt, que l'ouragan déchire le sein des tourbillons, que les torrents aboient, que les météores enflammés éclatent dans les airs, que la lune pâlissante s'élève au-dessus des monts ou s'éteigne dans les nuages ? qu'importe que la nuit soit orage,useou calme, azurée ou sombre?
La nuit fuit devant l'aube : le jour nouveau s'élancera de l'Orient.... nous seuls, hélas ! ô mes amis, nous ne revenons point du sein du tombeau.
Où sont nos guerriers des siècles passés ? Oii sont nos rois fameux ? Le silence règne sur leurs champs de bataille; c'est à peine si leurs tombes, cachées dans l'herbe, peuvent être retrouvées : et nous aussi, bientôt nous serons oubliés !
Cette demeure où nous chantons s'écroulera: nos descendants n'en pourront trouver les vestiges. Ils demanderont vainement aux plus anciens vieillards : a Où s'élevaient les murs des palais de nos pères? »
Élevez vos voix, ô mes amis, et touchez vos harpes sonores, videz à la ronde la coupe de la joie ! Suspendez aux parois de ma demeure cent torches de résine ardente I
Qu'un vieux barde, assis à mes côtés, me raconte les exploits des temps passés, l'histoire des chefs célèbres de notre pays , et de tous les guerriers que nos yeux ne voient plus.
Charmons ainsi la fin de cette nuit, jusqu'à ce que l'aube éclaire l'horizon; alors, que l'arc soit tendu, que les chiens et les chasseurs soient prêts, car nous irons avec le jour relancer les cerfs endormis au bord des lacs solitaires.
CARTHON.
Clessamor , fils de Thaddu et frère de Morna, mère de Fingal , fut jeté par une tempête à Balclutha, ville des bords du Clyde , appartenant à une colonie de Bretons. Reuthamir , le plus riche de la ville, le reçut chez lui , et lui donna en mariage Moïna, sa fille unique. Un Breton, nommé Reuda, épris des charmes de Moïna, insulta Clessamor. Les deux rivaux se battirent. Reuda fut tué. Mais les Bretons forcèrent Clessamor de s'enfuir et de se retirer à Morven auprès de Comhal , père de Fingal.
Moïna donna le jour à un fils, et mourut peu de temps après. Reuthamir appela cet enfant Carthon , c'est-à-dire murmure des vagues , en mémoire de la tempête qui avait jeté Clessamor à Balclutha.
Carthon avait trois ans, lorsque Comhal, dans une guerre contre les Bretons, brûla Balclutha. Carthon fut sauvé du carnage. Sa nourrice se réfugia avec lui dans une province de la Grande-Bretagne. Lorsqu'il fut sorti de l'enfance, il résolut de venger les malheurs de sa patrie sur la postérité de Comhal, et vint, avec une petite armée de Bretons , attaquer Fingal.
Voilà où commence l'action du poème. Clessamor est au nombre des guerriers de Fingal; Carthon, son fils, est à la tête de Bretons; ils ne se connaissent point, et combattent l'un contre l'autre.
Splendeurs des siècles passés, gloire des héros décédés, revivez dans mes chants !
Le murmure de tes ruisseaux, ô Lora, rappelle la mémoire des jours qui ne sont plus. Le frémissement de tes forêts, ô Germallat, est doux à mon oreille comme le bruit de cent harpes.
Malvina , ne vois-tu pas ce rocher couronné de bruyères ? Trois vieux pins se détachent de son front sourcilleux, et à ses pieds s'étend une vallée verte.
Là brille la fleur de la montagne : elle balance sa tête au souffle des zéphyrs ; là croît le chardon solitaire , dont la chevelure blanchie est le jouet des vents.
Deux pierres, à moitié cachées sous la terre, montrent leurs têtes couvertes de mousse ' ; le chevreuil de la montagne s'enfuit à l'aspect du fantôme qui garde ce lieu sacré.
4 . On croyait que les animaux voyaient les ombres des morts. Aujourd'hui encore, dans les montagnes d'Ecosse, lorsqu'un animal tressaille subite-
168 CARTHON.
Deux guerriers fameux, ô Malvina, reposent dans cette vallée.... Revivez dans mes chants^ splendeurs des siècles passés, gloire des héros qui ne sont plus !
Quel est celui qui revient de la terre étrangère' , entouré de ses mille guerriers? L'étendard de Morven, flottant dans les airs, est porté devant lui. Son épaisse chevelure se joue au souffle des vents; son visage adouci n'a plus l'expression farouche de la guerre ; il paraît calme comme le rayon du soir, qui luit, au travers des nuages , sur la paisible vallée de Cona.
Quel autre serait-ce que le fils de Comhal , quel autre que Fingal, ce chef illustre par tant d'exploits? Il revoit avec joie ses collines ; il ordonne à ses bardes de chanter, et mille voix s'élèvent en concert.
« Habitants des terres étrangères , vous avez fui sur vos plaines I
«Le roi du Monde*, assis dans son palais, apprend la défaite de ses guerriers; il lance autour de lui des regards indignés, et saisit le glaive de son père.
ce Enfants des pays lointains, vous avez fui ! »
Ainsi chantaient les bardes, quand ils arrivèrent au palais de Selma. On alluma mille flambeaux que Fingal avait conquis sur l'étranger '. La fête fut magnifique, et la nuit s'écoula dans la joie.
« Où est Clessamor? dit Fingal; où est le compagnon fidèle de mon père, où est-il au jour de ma fête? Triste et solitaire , il passe sa vie dans la vallée de Lora. Mais non; je l'aperçois, il s'élance de la colline comme le coursier vigoureux qui sent de loin ses compagnons dans la plaine, et secoue dans les airs sa brillante crinière. Salut à Clessamor ; pourquoi est-il resté si longtemps éloigné de Selma ?
— Fingal revient donc triomphant? répondit Clessamor. Tel revenait Comhal des combats de sa jeunesse. Nous avons
mciil sans aucune cause apparenle , le peuple allribue ce mouvemenl k l'apparilion d'un fanlôrae.
i. Fin};al revenait alors d'une cxpédilion contre les Romains, qu'Ossian a célébrée dans un poi-iiie qui s'est perdu.