L'empereur des Romains
A. C'étaient sans doute des flambeaux de cire qui Taisaient partie du butin que les Calédoniens avaient rapporté d'une province romaine.
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souvent traversé le torrent de Garun pour attaquer les étrangers ; nos glaives se dérouillaient dans le sang, et les rois du Monde pleuraient leurs défaites. Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'âge a mêlé des cheveux blancs à ma noire chevelure. Ma main ne sait plus courber l'arc , et je ne lève plus que des lances légères. Ah ! quand ressentirai- je la joie que j'éprouvai en voyant pour la première fois cette vierge étrangère, la belle Moïna ?
— Raconte-nous , lui dit Fingal , les aventures de ta jeunesse; la tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit ton âme : seul sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres pensées. Dis-nous quels chagrins ont flétri jadis tes beaux jours. y>
Glessamor parla ainsi :
<r Ce fut pendant la paix que j'arrivai à Balclutha. Les vents enflaient mes voiles , et les ondes de Glutha * reçurent mon vaisseau poussé par la tempête.
« Je restai trois jours dans le palais de Reuthamir. Mes yeux contemplèrent la beauté de sa fille. On remplit à la ronde la coupe de la paix , et le héros en cheveux blancs me donna la belle Moïna.
<c La gorge de cette vierge était blanche comme l'écume des vagues ; ses yeux brillaient comme les étoiles de la nuit; l'aile du corbeau est moins noire que ses cheveux; son âme était généreuse et tendre : mon amour pour Moïna fut extrême, et mon cœur nageait dans la joie.
(n Un chef étranger, épris de la belle Moïna, arrive au palais de Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il tirait à moitié son glaive.
a Où est le puissant Gomhal, disait-il, oii est ce guerrier « qui ne se repose jamais ? Sans doute il vient à Balclutha à « la tête de son armée, puisque Glessamor est si hardi.
<r — Apprends, lui dis-je, que mon âme brûle de son propre « feu ; que je reste intrépide entouré de milliers d'ennemis, « malgré l'absence des chefs des héros. Étranger, tu parles « avec audace à Glessamor parce qu'il est seul ; mais son < glaive frémit à son côté , impatient de briller dans sa main. « Ne parle plus de Gomhal, enfant de Glutha I »
\ . Aujourd'hui le Clyde.
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€ L'orgueil du chef étranger s'irrita. Nous combattîmes : il tomba sous mes coups. Les rives de Clutha retentirent de sa chute. Aussitôt mille lances étincelèrent autour de moi : je combattis encore ; mais enfin les étrangers l'emportèrent.
(c Je me rembarquai sur les ondes de Clutha. Mes voiles , poussées par un vent favorable, blanchirent l'horizon, et mon vaisseau s'élança comme une flèche sur le dos des 'vagues.
ce Moïna parut sur la côte; ses yeux étaient trempés de larmes; ses cheveux noirs flottaient au gré des vents; j'entendis ses cris; vingt fois je tentai de regagner le rivage; mais les vents d'est emportèrent mon vaisseau.
(c Depuis ce moment, je n'ai point revu Clutha, je n'ai point revu la belle Moïna; elle est morte dans les murs de Balclutha.
ce J'ai vu son ombre. Je l'ai reconnue, lorsqu'elle a glissé dans l'obscurité sur les flots murmurants du Lora. Elle ressemblait à la lune nouvelle cachée derrière un épais nuage , lorsque le ciel verse la neige à gros flocons et que l'univers dort dans les ténèbres et le silence.
— Chantez la belle Moïna, dit Fingal à ses bardes; que vos chants appellent son ombre sur nos collines, afin que cette infortunée vienne se reposer avec les filles de Morven, qui furent l'ornement des siècles passés et l'amour des anciens héros.
(C J'ai vu moi-même la ville de Balclutha, mais elle était abandonnée. La flamme avait ravagé ses maisons , la voix de l'homme ne s'y faisait plus entendre, et le fleuve qui la baigne avait été détourné de son cours par l'écroulement de ses murailles.
« Partout le chardon balançait sa tête solitaire, et la mousse épaissie frémissait au souffle de la bise. Les animaux sauvages habitaient la demeure de l'homme; leurs têtes se levaient au milieu des ruines et des grandes herbes qui perçaient les pierres.
a Elle est déserte, la demeure de Moïna, et le deuil habite le palais de ses pères ! Bard' s , entonnez des hymnes funéraires, et déplorez le sort des étrangers : ils n'ont fait que tomber quelques jours avant nous-, car il faudra bientôt que nous tombions nous-mêmes....
« Pourquoi bâtir des palais, ô homme que le temps emporte
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si rapidement vers la mort ? Tu regardes aujourd'hui du haut de tes superbes tours; encore quelques années, le vent du désert viendra rugir sur tes créneaux abandonnés et siffler autour de ton bouclier rongé de rouille.
« Mais qu'il vienne, le vent du désert : il mumurera nos gloires au jour de nos funérailles. Les marques de ma valeur resteront sur les champs de bataille , et mon nom vivra dans les hymnes des bardes !
(n Chantez, amis, videz à la ronde la coupe de la fête : que mon palais retentisse des transports de la joie.... 0 soleil, astre puissant, si tu dois disparaître un jour, si tu ne brilles que pour un temps, la renommée de Fingal survivra à ta lumière. D
Ainsi chantait le chef de Morven dans les transports de sa joie. Mille bardes assis autour de lui se penchaient pour écouter sa voix : elle avait la douceur des accords de la harpe apportés par les brises du printemps.
Toutes tes pensées étaient riantes, ô Fingal î Pourquoi l'âme d'Ossian n'a-t-elle pas reçu la force qu'avait la tienne? C'est que tu n'as point ton pareil dans l'univers, ô mon père; nul ne peut égaler le roi de Morven !
La nuit s'écoula parmi les hymnes, et le matin nous trouva dans la joie. Déjà les montagnes montraient leurs têtes grisâtres, déjà souriait la surface azurée des mers. Tout à coup on voit la vague blanchie se briser contre un écueil éloigné.
Du sein du lac, lentement s'élève une épaisse vapeur; elle prend la figure d'un vieillard, et s'avance le long de la plaine silencieuse. Le fantôme ne marche pas ; une ombre le soutient au milieu des airs : il s'arrête sur le palais de Selma , et se dissout en pluie de sang.
Fingal seul aperçut ce spectre terrible. Il prévit aussitôt la mort de ses guerriers. Il entre en silence dans son palais et prend la lance de son père. Déjà sa cotte d'armes résonne sur sa poitrine. A sa voix , les héros de Morven se lèvent autour de lui : muets, ils se regardent et observent les yeux du chef. L'esprit de la guerre anime les traits de son visage; il agite sa lance , le fléau des armées.
Mille glaisves nus éclairent le palais de Selma. Le cliquetis des armures épouvante les airs. Les dogues en arrêt poussent d'affreux hurlements. Pas une parole ne sort de la bouche des
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guerriers : chacun, les yeux attachés sur les yeux de Fingal, porte la main à sa lance.
« Enfants de Morven, s'écrie le chef des héros, ce n'est pas ici l'heure de s'occuper de fêtes. Le nuage de la bataille grandit à l'horizon, et la mort plane sur nos bruyères. Un présage vient de m'annoncer l'approche de l'ennemi. La mer roule sur nos côtes les fils de l'étranger. J'ai vu s'élever du lac le signal certain du danger de Morven. Que chacun aiguise la lance et ceigne le glaive de son père. Que vos casques sombres couvrent vos têtes, et que vos boucliers impénétrables s'arrondissent sur vos flancs. La tempête de la guerre va fondre sur nous, et bientôt vous entendrez les rugissements de la mort! > A la tête de son armée , Fingal s'avançait comme la nue qui précède la foudre, quand elle s'étend sur un ciel nocturne et que les nautoniers prévoient un désastre. L'armée s'arrête sur le sommet du Cona.
Les filles de Morven l'aperçoivent du vallon, et croient voir une forêt sur la colline. Elles tremblent pour la vie de leurs jeunes amants. Elles regardent la mer avec effroi , les vagues blanchissantes trompent leurs yeux, elles les prennent pour des voiles éloignées, et les larmes inondent leurs visages.
Quand le soleil se leva sur les flots, nous découvrîmes une flotte dans le lointain. Bientôt elle approche et vomit ses guerriers sur la côte. Leur chef s'élève au milieu d'eux, comme le cerf au milieu d'un troupeau de chevreuils. Son bouclier est semé de lames d'or. Sa démarche est majestueuse. Il s'avance vers Selma, suivi de ses guerriers.
<r Ullin, dit Fingal , va trouver cet étranger, et porte-lui des paroles de paix. Dis-lui que nous sommes redoutables dans les combats , et que nous avons peuplé l'air des ombres de nos ennemis. Dis-lui que les guerriers qui sont venus s'asseoir à mes fêtes sont comblés de gloire, et qu'ils montrent les armes de mes aïeux' dans les pays éloignés. Les enfants des étrangers les admirent, ils bénissent les amis de la race de Morven. Car notre nom a rempli l'univers, et nous avons fait trembler les rois du Monde jusque dans leurs palais!... »
\ . C'était alors la couUimc do changer d'armes avec ses liôtes : on conser- Tail longtemps ces armes dans difTércnlos ramilles, comme des raonumenlB de l'amiiié qui avait régné entre leurs ancêtres.
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UUin part en chantant ; Fingal se repose sur sa lance, il aperçoit son redoutable ennemi, et de loin lui adresse ces paroles :
« Que ta démarche est noble, enfant de l'Océan! Ton glaive paraît un feu qui ravage, et ta lance un sapin qui défie les tempêtes. Le globe changeant de la lune n'est pas plus large que ton bouclier; la jeunesse colore ton visage : tes cheveux noirs et ondoyants tombent en boucles sur tes épaules....
« Mais cet arbre superbe tombera peut-être, sa mémoire périra avec lui. La fille de l'étranger le pleurera et fixera tristement sa vue sur les flots; ses enfants s'écrieront : «Nous voyons un c Taisseau ; c'est peut-être celui du roi de Balcluthal » Des larmes couleront des yeux de leur mère. Elle songera au héros couché pour toujours dans la terre de Morven ! »
Ainsi parlait Fingal, quand Ullin aborda Carthon. Il baissa trois fois sa lance devant lui et entonna l'hymne de la paix :
« Viens à la fête de Fingal, ô Carthon 1 viens en ami, ou lève la lance de la guerre! Les nuages sont remplis des ombres de nos ennemis; mais nos amis sont comblés de gloire. Regarde ce champ, Carthon; vois, sur ces vertes collines, ces pierres couvertes d'herbe et de mousse : ce sont autant de tombeaux des ennemis de Fingal !
— Barde de Morven, répondit Carthon, crois-tu parler à un faible guerrier? Vois-tu sur mon visage la pâleur de la crainte? Crois-tu jeter le trouble dans mon âme en me parlant des guerriers qui ont péri? Mon bras s'est signalé dans les combats, et ma renommée est connue au loin. Va trouver des lâches, et dis-leur de céder à Fingal !
« J'ai vu la chute de Balclutha, et j'irais m'asseoir dans une fête à côté du fils de Comhal, de Comhal qui a porté la flamme dans le palais de mon père!
(c J'étais enfant alors, et j'ignorais pourquoi les jeunes filles pleuraient. J'aimais à voir les colonnes de fumée qui s'élevaient au-dessus de nos murs : souvent je me retournais, et je regardais avec joie fuir nos amis sur la colline.
« Mais quand les années de l'enfance furent passées, je vis la mousse s'épaissir sur les ruines de nos murailles : mes soupirs éclataient au lever de l'aurore, et mes pleurs coulaient encore au retour de la nuit. « Ne combattrai-je donc jamais, « me disais-] e à moi-même , les enfants de mes ennemis?... »
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«Oui, barde, je les combattrai, car je sens les feux de la vengeance déborder de mon âme!... )>
Les guerriers de Garthon se pressent autour de lui : tous à la fois tirent leurs glaives, altérés de carnage Le chef frémit, une larme est prête à s'échapper de ses yeux; il se souvient des cendres de Balclutha, et toute l'indignation amassée dans son cœur s'allume comme un incendie : il dévore du regard la colline où nos héros se formaient en bataille. Il agite sa lance, et son armée roule sur ses pas.
« Irai-je, dit Fingal en lui-même, irai-je attaquer Garthon ? L'arrêterai-je au milieu de sa course, avant qu'il ait vu croître sa gloire ? Mais en voyant son tombeau, les bardes diraient : a II fallut que Fingal vînt au combat suivi de mille guerriers « pour que Garthon lui cédât!... »
« Non, bardes futurs, vous ne ternirez point ma gloire! Mes héros attaqueront ce jeune guerrier, mais Fingal restera spectateur du combat. Si Garthon triomphe, alors seulement je m'éiance de la colline au-devant du vainqueur.
c Lequel de mes héros veut se mesurer avec Garthon? "Voyez comme ses guerriers sont innombrables sur la côte ; voyez comme sa lance agite au loin la menace et la mort ! »
A ces mots, Gathol se lève : il est suivi de trois cents jeunes hommes de sa tribu*. Mais son bras est trop faible contre Garthon : il tombe, et ses amis prennent la fuite.
Connal* s'avance pour venger la mort de Gathol : sa lance se rompt, il est terrassé et enchaîné sur la plaine; Garthon poursuit ses guerriers.
« Glessamor, s'écrie le roi de Morven, où est ta lance? Peuxtu voir Gonnal enchaîné, Gonnal, ton ami, qui habitait avec toi les bords du Lora? Lève-toi, compagnon de mon père, fais briller l'acier de ton armure, et que l'enfant de Balclutha sente la force des hommes de Morven. »
Glessamor se lève, secoue ses cheveux gris, place un bouclier sur son côté et marche fièrement à l'ennemi. Garthon s'arrête
i. Il paraît que los clans oxislaionl Jéji du icnips doFinjral, mais ils n'élaienl pas organisés sur le mCmo pied que les iriluis d'aujourd'hui.
2. Gonnal est un héros célèbre dans les anciens poèmes écossais par sa prudence et par sa valeur. Il existe euciire dans le nord de l'Ecosse une pclilo tribu qui prélcud descendre de ce chef.
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sur ee rocher couronné de bruyère ', et contemple la marche du héros. Il aime à voir la joie terrible de son visage, et la force qu'il conserve sous les cheveux blancs de la vieillesse.
« Lèverai-je, dit-il, contre ce vieillard cette lance qui n'eut jamais besoin de frapper deux fois un ennemi, ou épargnerai-je sa vie en lui adressant des paroles de paix? Sa démarche est imposante et sa vieillesse inspire le respect. Si c'était l'époux de Moïna, le père de Garthon!... j'ai souvent ouï dire qu'il habitait les bords du Lora. »
Ainsi parlait Garthon, quand Glessamor s'avança sur lui la lance levée.
Le jeune étranger a reçu le coup sur son bouclier.
« Héros en cheveux blancs, dit-il à Glessamor, Morven n'at-il point de jeunes guerriers à m'opposer? N'as-tu point de fils qui puisse couvrir son père de son bouclier et se mesurer avec moi? L'épouse que tu chéris n'est-elle plus, ou pleuret-elle sur la tombe de tes enfants? T'assieds-tu parmi les rois, et quelle sera ma gloire, si mon glaive te donne la mort?
— Elle sera grande ; que ma parole te suffise : je me suis distingué dans les combats, mais jamais je n'ai dit mon nom à l'ennemi'' : cède-moi^ et alors tu sauras que mon bras a semé ses exploits sur plus d'un champ de bataille.
— Je ne cédai jamais, reprit l'enfant de Balclutha. J'ai aussi soutenu des assauts mémorables, et l'avenir me promet encore de nouveaux triomphes. Ne méprise point ma jeunesse. Mon bras et ma lance ont abattu de fiers adversaires. Grois-moi, vieillard, retire-toi près de tes amis ; nos combats ne sont plus de ton âge.
— Pourquoi m'oUtrages-tù ? dit Glessamor en laissant tomber une larme. L'âge ne fait point trembler ma main; je puis encore lever le glaive de mes ancêtres!... moi, fuir sous les yeux de Fingal, sous les yeux du héros que j'admire!...
i : C'est le rocher qu'Ossian fait remarquer à Malvina, au commencement de ce poëme.
2. Dire son nom à l'ennemi, était dans les temps héroïques un moyen presque sûr d'éviter le combat : car s'il avait existé quelque liaison entre les ancêtres des combattants, ils mettaient bas les armes, ei renouvélaiehf l'ancienne amitié de leurs pères. Mais, dans presque toutes les circonstances, un guerrier qui disait son nom à l'ennemi était déshonoré comme un lâche.
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Non, jeune étranger, je n'ai jamais fui : lève ta lance et défends-toi! »
Les deux héros combattirent. Garthon, retenant ses coups, parait ceux du vieillard : toujours il croyait voir dans son ennemi l'époux de Moïna. Il brise en deux tronçons la lance de Glessamor et lui arrache son glaive; bientôt il le terrasse et va l'enchaîner : mais Glessamor tire le poignard de ses pères, aperçoit le flanc de son ennemi découvert, et l'y plonge tout entier.
En voyant désarmer Glessamor, Fingal pousse un cri terrible ; au bruit de ses armes, à son aspect, l'armée s'arrête en silence : tous les regards sont fixés sur lui. Ainsi quand un bruit sourd précède la tempête, le chasseur errant dans la vallée se retire sous l'abri de quelque rocher.
Garthon, de pied ferme, attend Fingal et le menace. Le sang ruisselle à flots de sa large plaie. Il voit accourir le roi de Morven; l'espoir de la gloire soutient son âme défaillante; mais ses joues sont pâles; sa chevelure déliée flotte sur ses épaules; son casque tremble sur sa tête, ses forces l'abandonnent : mais son regard est encore plein d'audace.
Fingal voit couler le sang du héros et ne peut se résoudre à le frapper. <r Gède, lui dit-il, jeune guerrier; cède, tu portes au flanc une glorieuse blessure; c'est assez pour ton courage, et ta renommée sera immortelle.
— Est-ce toi, héros fameux? répondit Garthon d'une voix affaiblie; es-tu cet astre de mort qui épouvante les rois du Monde? Oui, c'est Fingal : puis-je en douter? Je vois en toi la force du torrent et la vitesse de l'aigle du ciel. Hélas! que n'ai-je pu te combattre, ô roi de Morven? Mon nom serait célèbre à jamais dans les chants des bardes, et le chasseur, eu voyant ma tombe, dirait : « Il a lutté contre Fingal. » Mais, hélas! Garthon meurt inconnu; il a usé sa force contre de vulgaires ennemis.
— Non, tu ne mourras pas ignoré, dit Fingal : mes bardes transmettront ton nom de siècle en siècle. Les enfants de l'avenir s'entretiendront de ta gloire, quand, assis autour d'un
. chêne brûlant, ils passeront les nuits à chanter les faits du temps passé.
« Le chasseur couché sur la bruyère entendra le sifflement des vents, lèvera les yeux et verra le rocher que ton sang a
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rougi. Il se tournera vers son fils et lui montrera la place où se donna la bataille des héros. « Là, dira-t-il, combattait le roi « de Balclutha ! »
Un éclair de joie glisse sur le visage du mourant : il lève ses yeux appesantis et donne son glaive à Fingal. Il veut que ce trophée n'appartienne qu'à lui, et que le souvenir du roi de Balclutha se conserve à jamais dans Morven.
Les bardes chantent l'hymne de la paix; le combat cesse. Les guerriers étrangers, autour de leur chef expirant, se penchent en silence sur leurs armes, pour écouter ses dernières paroles :
« Roi de Morven, une tombe étrangère reçoit, à la fleur de l'âge, le dernier de la race de Reuthamir. La désolation règne dans Balclutha et le deuil enveloppe Grathmo. Mais fais revivre ma mémoire sur les rives du Lora où vécurent mes pères; peut-être que l'époux de Moïna pleurera la mort de son filsl »
Ces paroles brisèrent le cœur de Glessamor. Il se jeta tout éploré sur le corps de son fils sans proférer une parole. L'armée reste autour d'eux, consternée et muette. Aucun son ne se fait entendre sur la plaine de Lora.
La nuit vint : la lune, en se levant, éclaira ce champ d'horreur. Les guerriers, immobiles, ressemblaient à un bocage dont la tête tranquille s'élève sur le Gormal, quand les vents se taisent, et que la plaine est calme et sombre sous les voiles de l'automne.
Nous pleurâmes Garthon pendant trois jours. Le quatrième, son père expira de douleur. Tous deux reposent, ô Malvina, dans la vallée qui s'étend au pied de ce rocher. Un noir fantôme défend leur tombe.
On y voit souvent la triste Moïna, quand le soleil darde un de ses rayons sur la pierre, et que l'ombre règne à l'entour. On l'y voit, ô Malvina, mais elle ne ressemble point aux filles de nos collines. Ses vêtements conservent une forme étrangère, et cette belle affligée est toujours seule.
Fingal donna des larmes à Garthon. Il voulut que ses bardes célébrassent tous les ans, au retour de l'automne, Je jour funèbre du jeune étranger. Ses bardes s'en souvinrent et chantèrent souvent les louanges de Garthon.
« Quel est ce sombre guerrier qui sort des vagues écumantes de l'Océan? La mort est dans sa main, ses yeux lancent la
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flamme, il rugit sur les bords du Lora que Garthon?
« Les guerriers tombent sous ses coi marche à grands pas sur le champ de l'ombre d'un héros de Morven.
œ Mais il tombe, ce chêne superbe : ur ciné. Quand te relèveras-tu, valeureux la joie de Balclutha? Quel est ce sombre vagues écumantes de l'Océan? »
Ainsi chantaient les bardes au jour di lais ma voix à leurs chants. Mon âme, sort funeste du jeune héros moissonné ai était dans toute sa force. Et toi, vaillant gion des nuages est devenue ton séjour oublié la blessure qu'il reçut de la main à tes côtés sur les brouillards du nord?
Mais je sens la douce chaleur du soh moi goûter un moment le repos. Peut-êtr viendront me visiter dans mes songes. J mystérieuses. Le soleil darde ses feux su Je veux me réchauffer à ses rayons bien
0 toi qui roules au-dessus de nos comme le bouclier de mes pères, d'où ja soleil? D'où vient ta lumière éternelle' beauté majestueuse. A ton aspect les éto firmament : la lune, pâle et froide, se ] de l'occident. Tu te meus seul, ô soleil compagnon de ta course?
Les chênes des montagnes tombent; mêmes sont minées par les ans; l'Océa
CARTHON.
Mais tu n'as peut-<ître, comme moi, qu'une sa années auront un terme : peut-être un jour te ve milieu de ta course, et l'aurore prochaine attendra retour.
Réjouis-toi donc, ô soleil , dans la force de ta j^ vieillesse est triste et fâcheuse : elle ressemble incertaines de la lune , qui s'égarent au travers di chirées par le vent du nord, quand il sème . bruyères flétries , lorsque le brouillard humide < colline, et que. le voyaj^'eur transi frissonne sur déserts.
Gl^/^
LA
MORT DE GUGHULLIN.
On a vu dans le poème de Fingal qu'Artho , roi d'Irlande , avait laissé en mourant son fils Cormac au berceau, et que les chefs des tribus, assemblés dans le palais de Temora, confièrent à CuchuUin la tutelle du jeune prince.
La troisième année du commandement de CuchuUin , après l'invasion des Scandinaves, Torlath, fils de Cantela, un des chefs delà colonie belge qui habitait le midi de l'Irlande, s'avança vers Temora pour s'en emparer. CuchuUin marcha aussitôt contre lui, le joignit sur les bords du lac deLego, et mit son armée en déroute. Torlath fut tué de la main de CuchuUin; mais ce dernier, poursuivant les fuyards avec trop d'ardeur, fut blessé grièvement d'une flèche, et mourut deux jours après, à la vingt-septième année de son âge.
On verra la suite de l'histoire de Cormac dans le poème de Temora. Celui-ci n'est, suivant Mac-Pherson, qu'un épisode d'un grand poème d'Ossian sur les dernières expéditions de Fingal, dont la plus grande partie est perdue.
Est-ce le vent qui résonne sur le bouclier de Fingal, ou bien est-ce la voix d'une ombre autour de ma demeure?
Continue, ô voix douce et touchante ; tes accents me plaisent et charment l'horreur de la nuit.
Est-ce toi qui pleures, ô Bragela, fille de Sorglan? Hélas! les voiles de CuchuUin ne paraissent pas à l'horizon.
BRAGELA.
C'est la blancheur de la vague écumante que j'aperçois sur le rocher, quand le brouillard s'élève autour d'une ombre errante et fait flotter sa robe gi-isâtre dans les airs; mes yeux affaiblis par les larmes avaient cru distinguer le vaisseau de mon époux.
Pourquoi tardes-tu si longten-^ps, fils du généreux Semo? Quatre fois l'automne orageux est revenu soulever les mers de Togorma\ depuis que la guerre rugit autour de toi, depuis que Bragela gémit loin de ta présence.
i. Togorma était une des Hébrides. Elle apparlcnail à Connal, ami de CuchuUin. Il était parti pour celle ilc quelques jours avant qu'on apprît â Temora la nouvelle de la révolte de Torlath, cl lea vents coairaires l'y retinrent pendant la guerre dans laquel)^ CuchuUin perdit la vie.
Collines de l'île des Brouillards * , quand répondrez-vous aux cris de ses dogues fidèles? Mais je vous vois vous obscurcir sous les nuages, et la triste Bragela rappelle en vain son époux! La nuit descend, et la surface des mers s'efface devant mes yeux.
La tête du coq de bruyère est cachée sous son aile, la biche dort à côté du jeune cerf : ils se lèveront avec l'aurore; ils iront ensemble, d'un pied léger, paître la mousse du torrent.
Mais moi, mes larmes recommencent avec le jour, et mes soupirs avec la nuit; oh! quand reviendras-tu, couvert de tes armes, valeureux chef de Tura ?
Fille de Sorglan , ta voix charme l'oreille d'Ossian; mais relire-toi dans ta demeure, auprès du chêne embrasé qui l'éclaire; écoute en silence murmurer les flots qui roulent près des vallons de Dunscar *.
Que le sommeil descende sur tes beaux yeux bleus, et que l'image de ton héros aimé vienne se mêler à tes songes !...
Guchullin est assis près des ondes noirâtres du lac de Lego; la nuit l'environne, et ses guerriers sont couchés sur la bruyère.
Cent chênes brûlent au milieu d'eux , la fumée ondoyante s'élève dans les airs ; la fête est préparée.
Garril , au pied d'un arbre , touche sa harpe ; ses cheveux blancs, que soulève le vent de la nuit, brillent à la clarté des flammes; il chante 1 île de Togorma, et son souverain Gonnal, l'ami de Guchullin.
a Pourquoi es-tu absent, ô Gonnal, au jour de la tempête? Les chefs du Midi se sont réunis contre Cormac; les vents retiennent tes vaisseaux , et les vagues bleuâtres roulent autour de toi : mais Gormac n'est pas seul, le fils de Semo combat pour lui; le fils de Semo, la terreur de l'étranger, semblable à la vapeur mortelle que les vents brûlants promènent lentement sur nos têtes , quand le soleil ne jette plus qu'une lueur rougeâtre, et que les hommes meurent en foule ! »
Ainsi chantait Garril, quand parut un des ennemis : il baissa