‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 63 sur 89 · CARRIL · texte numérisé non relu

CARRIL

Alcléta, mère vénérable de Calmar, pourquoi tourner sans cesse tes yeux vers le désert?...

Ainsi chantait Carril. Cuchullin se couche sur son vaste bouclier, les bardes se reposent sur leurs harpes , et le sommeil ferme doucement la paupière des guerriers.

Le fils de Semo veillait seul, l'âme occupée des apprêts du combat. Les chênes embrasés commençaient à s'éteindre et ne jetaient plus qu'une lueur rougeâtre. Une voix faible murmure à son oreille; l'ombre de Calmar lui apparaît sur un rayon du crépuscule.

Au flanc du guerrier s'ouvre une large blessure; ses cheveux, baignés des sueurs de la mort, voilent à demi son visage; mais une joie sinistre anime ses yeux creux : le fantôme invite Cuchullin à le suivre dans le tombeau.

« Fils de la nuit, dit le chef d'Ërin en se soulevant, ombre de Calmar, pourquoi baisses-tu sur moi tes sombres regards?

\. Elle s'adresse à Larnir, ami de Calmar, qui rapporlail la nouvelle de ta mort.

Fils de Matha , crois-tu m'effrayer par un fatal présage , et m'empêcher de combattre pour les droits du jeune Gormac? S'il m'en souvient, ton bras n'était pas faible dans les combats, et ta voix ne mendiait pas la paix ! Pourquoi ton âme, ô chef de Lara, vient-elle m.e conseiller une lâcheté?...

« Calmar, je n'ai jamais fui ni redouté de vains fantômes. Esprit de la mort, tu ne sais point l'avenir : ton bras est sans force, et ta demeure est sur les vents du désert....

c( Mon âme s'agrandit dans les périls , et le bruit des armes réjouit mon cœur. Retire-toi, fantôme, tu n'es pas l'ombre de Calmar; car les combats faisaient ses délices, et son bras ressemblait à la foudre des cieux !... »

L'ombre s'évanouit. Déjà le pâle rayon du matin s'allume dans l'espace : le bouclier de Caïrbar fait retentir l'écho de la guerre ; les fils d'Ullin se rassemblent. Le cliquetis des armures épouvante les rives du Lego : Torlath arrive.

« Pourquoi, dit-il à CuchuUin, pourquoi viens-tu dans mon pays suivi d'une armée ? Je connais la force de ton bras ; ta valeur est un feu que rien ne peut éteindre ; pourquoi ne veuxtu pas lutter contre moi , corps à corps , sur la bruyère, tandis que nos guerriers , autour de nous , compteront les chocs de nos boucliers et les éclairs de nos glaives? Viens montrer aux héros jaloux de ce spectacle et ma valeur et ta défaite! Qu'ils observent notre combat, comme les matelots effrayés regardent, en fuyant, les vagues amoncelées se briser en hurlant sur un écueil !

— Oui, ta présence fait bouillonner mon âme, s'écrie le fils de Semo. Ton bras est fort, ô Torlath, mais tu vas éprouver le mien! Retirez-vous , guerriers d'Ullin, sur les flancs de Slimora; regardez le chef d'Érin^ voici le jour de sa gloire 1

(cCarril, si Cuchullin succombe, va dire à Connal que j'ai maudit les vents qui le retiennent à Togorma, lui que je voyais toujours à mes côtés, et qui partagea sans cesse et mes périls et ma renommée. Va lui dire de lever son glaive devant le jeune Gormac, et que ses conseils se fassent entendre dans Temora au jour du danger !... »

Cuchullin s'élance; la terre gémit du poids de son armure. On croit voir l'esprit terrible de Loda *, lorsqu'il vient escorté

■I. Loda était un lieu consacré au culte de quelque divinité. Par Vcsyrit

de la foudre, et que son haleine vomit le trépas; son nuage plane au-dessus des mers de Loclin; sa main funeste agite une lance de feu , et les vents secouent dans les airs sa chevelure chargée d'éclairs.

Tel, au jour de sa renommée , s'avançait Guchullin. Torlath périt de sa main ; les héros de Lego pleurent et se rassemblent autour de leur chef. Mille glaives brillent à la fois, mille flèches sifflent , mais Guchullin est un rocher battu des vagues impuissantes.

Une foule de guerriers tombent sous ses coups, son glaive creuse un ruisseau de sang. La colline de Slimora retentit des clameurs du combat. Les enfants d'Ullin volent au secours de leurs chefs. Les cadavres rougissent la fange des rives du Lego. Le chef d'Érin triomphe.

Il revenait vainqueur.... mais soudain la pâleur s'étend sur son visage et en efface la joie. Ses yeux s'éteignent dans un morne silence, son glaive nu vacille dans sa main, et sa lance s'abaisse à chaque pas qu'il fait.

« Carril, dit tout bas le héros, je sens que mes forces m'abandonnent; mes jours vont s'engloutir dans le passé, et l'aurore ne se lèvera plus pour moi ; mes amis me chercheront dans Temora, et ne me trouveront plus.

<( Gormac pleurera dans son palais, et dira : « Où est le chef « de Tura? y> Ami, je meurs avec gloire, et mon nom vivra dans les chants des bardes; le jeune guerrier se dira : « Ohl « puissé-je mourir comme Guchullin! la gloire l'environna a sans cesse comme une robe éclatante, et sa renommée est ce grande comme le monde I... »

c Garril , arrache le trait qui est enfoncé dans ma côte ; place Guchullin sous cet arbre, et pose auprès de moi le bouclier de Gaïrbar, afin qu'on me voie mourir au milieu des armes de mes pères.

— 11 n'est donc plus, le fils de Semo 1 s'écria Carril en soupirant. La tristesse règne dans les murs de Tura, et la douleur habite Dunscar. Ton épouse, à la fleur de l'âge, reste seule avec son fils * ; le jeune Gon^och, l'espoir de sa race, courra

de Loda , le barde enlend peul-élre Odin , qui éiail le dieu des peuples du Nord.

I. Conloch, célèbre depuis par ses grandes aclious. Son adresse à lancer

vers sa mère, et lui demandera pourquoi elle pleure. Il lèvera les yeux à la voûte de son palais , il y verra les armes de son père : « A qui est ce glaive?» dira-t-il; et ces mots déchireront l'âme de sa mère.... »

Mais quel est le héros qui s'avance, rapide comme le coursier de la guerre? Ses yeux égarés cherchent son ami. Connal, fils de Golgar, où étais-tu quand le héros est tombé? Les mers de Togorma ont-elles retenu ton vaisseau battu par un vent contraire?

Les braves ont péri dans le combat, et tu n'y étais pas! que nulle voix ne porte cette nouvelle à Selma; Fingal sera accablé de tristesse , et ses guerriers vont répandre bien des larmes I

Près des flots du Lego on élève la tombe de Guchullin; on place à quelque distance Luath *, son dogue fidèle, son compagnon de chasse, mort de douleur sur son cadavre.

« Paix à ton âme , fils de Semo ^ 1 tu fus redoutable dans la guerre. La terre ar t'accompagnait, et la mort courait toujours derrière ton étendard ; paix éternelle à ton âme, fils de Semo, chef illustre de Dunscar !

« Tu n'as point péri par le glaive de ton ennemi. Ton sang n'a point rougi la lance d'un adversaire : une flàohe a fendu l'air, et l'aiguillon de la mort t'a percé ; mais celui dont la faible main décocha le trait fatal ne s'en est pas aperçu.

« Paix à ton ombre , roi de l'île des Brouillards !

« Les héros sont dispersés dans Temora; Gormac est seul dans son palais. Ge jeune roi pleure et gémit, car il ne te voit pas revenir, ô Guchullin : il n'entend plus le son de ton bouclier, et ses ennemis l'environnent.

le javelot était passée en proverbe dans le nord de l'Irlande; et, pour désigner un tireur habile , on disait que sa main était sûre comme celle de Conlocb.

4 . C'était autrefois la coutume d'ensevelir auprès du mort le dogue qu'il cliérissait le plus; cet usage n'était point particulier aux anciens Écossais, et plusieurs nations l'ont pratiqué dans leurs temps héroïques.

Les historiens placent la mort de Guchullin dans le i*' siècle; tout ce que Kealing et Oflaherly rapportent au sujet de ce héros est conforme à la tradition des Montagnards et à ce qu'en dit Ossian.

2. Les bardes chantent sur le tombeau de Guchullin; chaque strophe est terminée par un titre remarquable du héros. Cet usage s'observait dans toutes les cérémonies funèbres.

« Goûte un doux repos dans ta caverne, vaillant chef des guerriers d'Érin I

« Bragela n'espère plus ton retour : elle ne prend plus les vagues écumantes pour les voiles de ton vaisseau. Elle ne vient plus sur le rivage épier de loin les cris de tes rameurs.

« Elle est assise dans son palais, les yeux attachés sur les armes de l'époux qu'elle a perdu. Elle pleure, elle est inconsolable, la fille de Sorglan , car elle ne reverra point son bienaimé....

(c Que ton âme soit heureuse parmi les ombres des morts, souverain des noires cimes du Gromla ! d

dSp)

DARTHULA.

Usnoth, souverain d'Etha (partie du comté d'Argile, près du b'-as de mer de Loch-Etha), avait épousé Slisama fille de Semo et sœur de Cuchuliin. Il en eut trois fils, Nathos, Althos et Ardan, qu'il envoya en Irlande pour apprendre le métier des armes sous les bannières de Cuchuliin, qui s'illustrait alors dans les guerres de ce royaum.e.

Les trois frères, en débarquant dans l'Ulster, apprirent la mort de Cuchuliin. Natiios , quoique très-jeune, prit le commandement de l'armée, et défit Caïrbardans plusieurs combats. Plus tard, Caïrbar ayant massacré Cormac, roi d'Irlande, l'armée de Nathos se déclara pour l'usurpateur, et Nathos fut obligé de retourner dans l'Ulster pour repasser en Ecosse.

Darthula, fille de Colla, que Caïrbar aimait, habitait un château de l'Ulster appelé Selama. Elle vit Nathos , l'aima, et s'enfuit avec lui. Mais une tempête rejeta le vaisseau sur les côtes mêmes où Caïrbar campait avec son armée. Les trois frères se défendirent quelque temps avec courage ; mais enfin, succombant sous le nombre, ils furent égorgés. Darthula se poignarda sur le cadavre de Nathos.

Ossian ne raconte pas la mort de Darthula comme la tradition; son récit est plus vraisemblable , car le suicide paraît avoir été inconnu dans ces premiers âges : du moins on n'en trouve guère qu'un exemple dans les plus anciennes poésies des peuples du Nord.

Astre des nuits , fille du ciel, que j'aime, ô blanche lune, le doux éclat de ton flambeau! Tu t'avances pleine d'attraits, les étoiles suivent vers l'orient la trace azurée de tes pas. A ton aspect, les nuées s'éclaircissent, et tes rayons argentent leurs flancs obscurs.

Qui peut marcher ton égale dans les cieux, fille paisible de la nuit? A ton aspect, les étoiles jalouses détournent leurs yeux tremblants. Où te reposes-tu à la fin de ta course, quand l'ombre s'épaissit et couvre ton globe? Ta demeure est-elle sombre comme l'asile du vieil Ossian? habites-tu, comme lui, dans la nuit de la tristesse ?

Tes sœurs sont-elles tombées du ciel? Ne sont-elles plus celles qui se réjouissaient avec toi dans la nuit? Ah! sans doute elles sont tombées, lumière charmante, et tu te retires souvent pour les pleurer !

Mais une nuit viendra où tu tomberas toi-même, où tu quit-

190 DARTHULA.

teras les chemins azurés da firmament. Alors les étoiles qu'humiliait ton éclat lèveront leurs têtes brillantes, et se réjouiront de ta chute.

Voici l'heure où tu resplendis de toute ta lumière; sors de ton palais et monte dans les cieux. 0 vents, dissipez le nuage qui cache à nos regards la fille de la nuit ! Qu'elle vienne éclairer la verdure des montagnes, et que l'Océan roule ses flots bleuâtres à la clarté de ses rayons.

Nathos fend l'abîme des mers. Althos et Ardan, ses frères, l'accompagnent ; leur vaisseau roule au milieu des ténèbres. Les fils d'Usnoth ont fui pour se soustraire à la fureur de Çaïrbar.

Quelle est, près d'eux, cette vierge dont la nuit a voilé la beauté? Ses cheveux sont soulevés par la brise, sa robe à longs plis flotte dans l'ombre. Est-ce un doux fantôme du ciel égaré sur les brumes de l'Océan? Non, c'est Darthula, la première des filles d'Érin. Elle a suivi Nathos pour fuir l'amour de Caïrbar. Mais les vents te trompent, ô Darthula, et refusent à tes vaisseaux le rivage désiré d'Etha. Ces montagnes que tu vois, ô Nathos, ne sont pas les tiennes ! Ce n'est pas le bruit de tes vagues mugissantes que tu entends : tu es près du palais de Caïrbar.

Non loin de toi s'élèvent les tours de ton ennemi ; cette colline qui avance sa tète verdoj^ante dans la mer, c'est Ullin ; c'est la baie de Tura qui reçoit ton vaisseau.

Où étiez-vous, vents du midi, quand ces objets de ma tendresse furent ainsi déçus? Vous étiez à vous jouer sur la plaine, et à poursuivre la chevelure du chardon. Ah ! que n'alliez-vous enfler les voiles de Nathos, jusqu'à ce que les collines d'Etha s'élevassent dans les nues à l'approche de leur roil

Depuis longtemps dure ton absence, ô Nathos, et le jour marqué* pour ton retour est passé.

Beau guerrier, quand tu touchas la terre des étrangers, la tendre Darthula s'éprit pour toi! Ton visage était doux comme un rayon de l'aurore ; ta chevelure d'ébène était plus noire que l'aile du corbeau. Ton Time était calme comme l'heure où le soleil disparaît dans l'onde. Le gazouillement du zéphyr

4. Marqué par la doslinc'o. On no trouve point d'autres divinités que le Destin dans les poésies d'Ossian.

DARTHULA. 191

entre les roseaux, le murmure du ruisseau de Lora, sont moins doux que le son de ta voix!

Mais dans l'orage de la guerre, tu ressemblais à une mer furieuse. Au seul bruit de tes armes, l'ennemi bouleversé se ruait en déroute.... Ce fut ainsi que te vit Darthula, du haut des tours du palais de ses pères.

A ta vue, elle sentit son cœur palpiter : k Que tu es beau, jeune étranger, disait-elle, que tu es beau dans les combats 1 Ami de l'infortuné Gormac ', pourquoi te laisses-tu emporter à ton bouillant courage? Jeune héros , tes guerriers sont en trop petit nombre pour attaquer Gairbar ! Ah! puissé-je me voir délivrée de l'odieux amour de ce guerrier farouche, pour me réjouir en présence de Nathos ! Heureux les rochers d'Etha! ils frémiront sous les pas de mon bien-aimé, ils entendront sa voix sonore , quand les vents soulèveront sa noire chevelure. »

G'est ainsi que tu parlais, ô Darthula, sur tes tours couvertes de mousse; mais maintenant la nuit t'environne, et les vents ont trompé tes amis : Parthula, tes vaisseaux s'égarent 1 . . .

Faites silence, vagues fougueuses, et laissez-moi entendre la voix de la fille de Golla ! Que j'aime à entendre ta voix, ô Darthula, au milieu des mugissements de l'abîme!...

DARTHULA.

« Sont-ce là les rochers de Nathos? est-ce là le bruit de ses torrents? Gette lumière vient-elle du palais d'Usnoth? elle perce à peine les ténèbres qui nous environnent! Mais la lumière qui réjouit l'âme de Darthula, c'est la présence de son cher Nathos. Fils du généreux Usnoth, pourquoi ce soupir étouffé? Serions-nous dans la terre des étrangers?

— Non, ce ne sont pas là mes rochers, s'écrie Nathos, ce n'est pas le bruit de mes torrents! Aucune lumière ne peut venir du palais d'Etha, il est trop loin de nous.

« Nous sommes dans la terre des étrangers , dans les États du farouche Gaïrbar. Les vents nous ont trompés , Darthula ; c'est Ullin, dont les vertes collines s'élèvent ici dans les nues.

«. Marche vers le nord, Althos; Ardan, porte tes pas le long de la côte, de peur que l'ennemi ne vienne nous surprendre dans la nuit, et nous ôter l'espérance de revoir le palais d'Etha.

4. Assassiné par Caïrbar, comme on le verra dans le poëme de Temora.

192 DARTHULA.

«Pour moi, j'irai vers cette tour couverte de mousse, et je verrai qui habite le palais d'où part cette lumière. Et toi, belle Darthula, repose-toi sur le rivage, repose en paix; le glaive de Nathos t'environne et te protège ! »

Il part. Darthula reste seule sur le rivage; elle s'assied, elle écoute le bruit sourd des flots. De grosses larmes ruissellent de ses paupières, et déjà ses regards cherchent Nathos ; sou cœur frémit au souffle des vents : elle cherche à ressaisir au loin la trace des pas du héros qu'elle aime.

Mais rien ne s'entend plus : le silence recommence. « Où estu? s'écrie Darthula ; où es-tu, doux objet de ma tendresse?... Hélas! le vent rugit autour de moi, la nuit est obscure, et Nathos ne revient point! Qui peut te retenir, aimable chef d'Etha? les ennemis t'auraient-ils surpris dans la nuit? >

Nathos revient, mais son visage est assombri par la douleur : il avait vu l'ombre de son ami, l'ombre de Cuchullin , marchant sur les murs de Tura. Ce héros poussait de fréquents soupirs ; ses yeux éteints par la mort lançaient encore des feux terribles.

Sa lance était une colonne de brouillard, et les étoiles jetaient une lumière faible au travers de son corps aérien; sa voix était semblable au vent qui murmure au fond d'une caverne, et ses paroles annonçaient le malheur.

L'âme de Nathos était triste, et son front obscur comme Is soleil plongé dans un humide brouillard.

« D'où vient ta tristesse, ô Nathos? lui d'.t Darthula; tu es l'appui de Darthula; sa joie est de te voir; elle n'a point d'autre ami que toi! Mon père repose dans la tombe; le silène ■) règne dans Selama ; le deuil est dans ma patrie, mes amis sont tombés avec l'infortuné Cormac, et les braves ont péri dans les guerres d'Ullin.

<r Le soir étendait ses ombres sur la plaine , les torrents bleuâtres commençaient à disparaître dans les ténèbres. Les vents agitaient par intervalles la cime des bois de Selroa , j'étais assise sur les tours du palais de mes pères....

« Trutbil vint s'ofl'rir à ma pensée, Truthil mon frère, qui m'avait quittée pour aller combattre Caïrbar. Le vénérable Cola, mon père, s'avance ens'appuyant sur sa lance.

<r Son visage sombre est penché vers la terre, et la douleur est dans son âme. Son glaive est à son côté, le casque de ses

DARTHULA. 193

pères est sur sa tête. Sa poitrine s'élève , il ne respire que les combats ; de ses yeux s'échappe une larme qu'il s'efforce de cacher.

« Darthula, me dit-il en soupirant, tu es la dernière de la « race de Colla. Truthil a péri dans le combat; le roi de Secc lama * n'est plus. Caïrbar marche vers nos murs à la tète «r d'une armée nombreuse. Colla punira son orgueil et vengera (L son fils; mais toi, ma chère Darthula, à quel asile confierai- « je ta beauté? Où sera ta sûreté? Tous tes amis ont péri!

« — Il n'est donc plus? m'écriai-je en poussant un soupir; la a valeur du généreux Truthil ne brillera plus dans les com- « batsl... Ma sûreté, ô mon père, elle est dans un arc. J'ai c appris à percer le timide chevreuil. Père de l'infortuné Tru- « thil, ne puis-je pas percer aussi Caïrbar? »

« A ces mots, le visage du vieillard rayonne de joie. Les larmes se pressent sur sa paupière et coulent sur ses joues ; un tremblement subit agite ses lèvres; sa barbe grise frémit au souffle des vents.

« Tu es la digne sœur de Truthil, répond le vieux Colla, « c'est le feu de son âme qui embrase la tienne. Prends, Dar- « thula, prends cette lance, ce bouclier d'airain et ce casque « d'acier. Ce sont les dépouilles d'un guerrier fauché par la « mort dans son premier combat *.

(c Quand le soleil se lèvera sur Selama, nous irons à la renc contre de Caïrbar ; mais toi, Darthula, reste près du bras de. <t ton père, reste à l'ombre de mon bouclier. Autrefois, ton « père aurait pu te défendre, mais maintenant les années pè- « sent sur sa main tremblante. La force trahit son courage, et c la douleur a voilé son âme d'une ombre funèbre 1 »

(C Cette nuit s'écoula dans une sombre tristesse. Le jour parut, je brillai sous l'armure de la guerre. Mon père marchait devant moi. Ses guerriers se rassemblèrent autour de son bou-

-I. Ce n'est point le même Selama dont il est question dans le poëme de Comlalli et de Cutliona, qui élait la demeure de Toscar dans l'Ulster. Selama, en langue gaélique , signifie belle vue , vue étendue. On bâtissait alors les maisons sur les hauteurs, pour dominer le pays, et pour n'être pas surpris par l'ennemi; ainsi beaucoup de châteaux s'appelèrent alors Selama; de là vient aussi le nom de la demeure de Fingal , du fameux palais de Selma.

2. Le poëte, pour rendre l'histoire de Darthula vi-aisemblable , a soin de dire que son armure élait celle d'un guerrier très-jeune.

194 DARTHULA.

clier. Mais ils étaient en petit nombre sur la plaine, et tous en cheveux blancs. Les jeunes héros étaient tombés avec mon frère en combattant pour l'infortuné Cormac.

« Compagnons de ma jeunesse , leur dit Colla , ce n'est pas «c ainsi que vous m'avez vu jadis sous les armes ; ce n'était « pas ainsi que je marchais au combat , quand le valeureux c Confadan tomba sous mes coups. Vous êtes chargés d'années € et de douleur. La sombre vieillesse a glacé ma vigueur : mon « bouclier est usé par le temps, et mon glaive, rongé de 0 rouille, est attaché au mur de mon palais *.

« Je me disais : Le soir de ta vie sera tranquille, et ta fin sera € celle d'une lumière qui s'éteint par degrés. Mais la tempête est «r revenue, et je suis courbé comme un vieux chêne dépouillé c de ses branches; je chancelle, je suis prêt à tomber....

« Où es-tu, mon fils, avec les ombres de tes héros? Tune me ff réponds point, du sein du tourbillon que tu habites. L'âme « de ton père est accablée de douleur.... mais ma tristesse va <r finir-, il faut que Caïrbar ou Colla succombe ! Je sens à cette « pensée revenir la force de mon bras, et mon cœur tressaille o: au bruit de la bataille 1 j>

a Colla tire son glaive du fourreau, l'acier brille dans la main de ses vieux guerriers ; ils s'avancent dans la plaine, et leurs cheveux blancs flottent au gré des vents.

<r Caïrbar était assis à une fête dans la plaine silencieuse de Lona*; il aperçoit l'armée de mon père, et donne aussitôt le signal du combat.

« Mais pourquoi te ferais-je , ô Nathos, le récit d'une bataille? Ne t'ai-je pas vu, au milieu des ennemis, semblable à la foudre dont la course enflammée détruit et dévore les mortels?

a La lance de Colla porte la mort de tous côtés. Il se souve- Dait des combats de sa jeunesse; mais, hélas 1 une flèche part et vient percer le flanc du héros. Toute mon âme tressaille de

i. Quand un guerrier élail vicui ou incapable de comballre, il atlacbail ses armes dans la salle où toute sa tribu s'assemblait au jour de la fùle ; il ne paraissait plus dans les réunions armées.

2. Lona, plaine maréragci'se. Celait la coutume de donner une fêle après la victoire i Caïibar donnait une fête à son armée pour célébrer la dérailc de Truthil et du reste du parti de Cormac, quand Colla vint l'attaquer.

DARTHULA. 195

frayeur. Il tombe sur son bouclier, j'étends le mien sur lui; dans ce moment mon sein se découvre, sous l'habit de guerrier paraît la femme.

« Caïrbar accourait la lance levée, il me reconnaît. La joie brille sur ses traits farouches, et sa main retient le fer prêt à frapper. Il élève un tombeau à mon père, et m'entraîne pleurante à Selama.

« Depuis ce jour funeste , il m'a dit les paroles de l'amour; mais mon âme était navrée de douleur.

« Je voyais les boucliers de mes pères, le glaive de Truthil, ce héros que j'aime ; je voyais les armes de mes amis morts, et les pleurs inondaient mes joues.

« Tu parus alors, ô Nathos, et le sombre Caïrbar s'enfuit; il s'enfuit comme un fantôme du désert devant le premier rayon du jour. Son armée était éloignée, et son bras était trop faible contre toi.

a Mais d'où vient ta tristesse? ô Nathos, répétait s^ns cesse la fille de Colla.

— J'ai vu les combats dès mon enfance, répondit Nathos. Mon bras ne pouvait encore lever la lance, que déjà le danger venait s'offrir à mon jeune courage. Mais la guerre était pour mon àme ce que le soleil est pour une vallée verte et profonde, quand il y verse des torrents de lumière avant de cacher dans l'orage sa tête enflammée.

a Ma valeur s'est signalée dans les périls , longtemps avant que mes yeux eussent vu ta beauté, ô Darthula, ta beauté brillante comme l'étoile qui luit sur la colline au milieu de la nuit....

« Mais je vois un nuage qui s'avance lentement sur la frêle clarté de cette douce étoile. Nous sommes dans la terre de l'ennemi. Les vents nous ont trompés , nos braves amis sont absents, et les montagnes d'Etha sont loin de nous.

« Où pourrai-je te trouver un asile, ô Darthula? Les frères de Nathos sont braves ; mon glaive s'est signalé dans plus d'une bataille. Mais que peuvent les trois fils d'Usnoth contre l'armée de Caïrbar?

« Ah! que les vents n'ont-ils conduit tes vaisseaux sur ce rivage, valeureux Oscar ', chef des héros!... Tu avais promis

1 . Oscar avait ré§Qlu depuis longtemps dç faire une desceple eu Irlandu

196 DARTHULA.

de venir défendre le trône de Cormac. A ton aspect, mon bras plus fort serait devenu le messager de la mort; Caïrbar tremblerait dans son palais, et la paix régnerait aux pieds de la belle Darthula!

(c Mais pourquoi te décourages-tu, ômon âme? Les fils d'Usnoth peuvent encore triompher....

— Oui, Nathos, ils triompheront, s'écrie avec transport la vierge de Selama. Jamais Darthula ne sera vue captive dans le palais de l'odieux Caïrbar. Laisse-moi choisir parmi ces armes d'airain que je vois entassées dans le fond de ton vaisseau; un glaive! un bouclier! Darthula veut combattre!...

c Ombre magnanime de Colla, mon père, est-ce toi queje vois sur ce nuage? Quel est ce sombre fantôme debout à tes côtés? C'est le généreux Truthil.... Entendez-moi, ombres chéries, et protégez mon serment! Je n'entrerai pas vivante dans le palais du barbare qui a tué le chef de Selama ! i>

A ces mots, la joie reparut sur le visage de Nathos :

« Fille de Selama, lui dit-il, tu m'enflammes d'une audace qui promet la victoire. Viens maintenant, Caïrbar, viens avec tous tes guerriers! Je me sens animé d'une force nouvelle! Et toi, vénérable Usnoth, ô mon père, bénis de loin les armes de ton fils !

« Je me souviens toujours de tes dernières paroles que je recueillais avec respect sur le rivage d'Etha, lorsqu'un vent favorable, enflant mes voiles, allait pousser mon navire vers les murs de Tura :

« Nathos, me dit mon père, tu vas joindre Cuchullin, ce hé- (T ros qui jamais n'a fui dans les dangers. Que ton bras ne soit « pas faible au jour du combat, et ne songe jamais à la fuite, « de peur que le fils de Semo ne dise que les enfants d'Etha a sont des lâches. Ces discours outrageants viendraient jus- « qu'à moi , et la douleur m'accablerait dans mon palais soli- M taire ! »

<r Ainsi me parla mon père; les pleurs roulaient sur ses joues.

ail me donna son glaive redouté. J'arrivai dans la baie de Tura; un vaste silence régnait autour du palais. Mes yeux

pour attaquer Caïrbar , qui avait assassiné son ami Cathol, fils de Moran, d'une famille distinguée d'Irlande , et du parti de Cormac.

DARTHULA. 197

cherchèrent en vain quelque guerrier qui pût me parler du chef de Dunscar.

«J'entrai dans la salle des fêtes, où les armes de ses aïeux étaient autrefois suspendues ; elles n'y étaient plus. Nous y trouvâmes le vieux Lamor, assis et fondant en larmes.

(r D'où viennent ces guerriers, dit le vieillard en se levant? « Il y a longtemps que la lance n'a brillé dans les sombres <r murs de Tura ; venez-vous des plaines de l'Océan, ou du triste « palais de Teniora'?

« — Nous venons des plaines de l'Océan, répondis-je, nousve- <r nons du palais d'Usnoth. Nous sommes les enfants de Slisama, « la fille de l'illustre Semo. Où est le vaillant Cuchullin? Mais « pourquoi Nathos te le demande-t-il ? Ne vois-je pas couler tes <c larmes? Gomment est-il tombé, ce héros? réponds, solitaire « habitant de Tura.

« — Il n'est pas tombé, répliqua Lamor, comme l'étoile silen- « cieuse qui perce les ténèbres, brille un moment et s'évanouit; <r mais tel qu'un météore terrible qui roule sur les pays loin- « tains, portant les présages de la guerre et de la mort, tel est «tombé Cuchullin.... Fils du généreux Usnoth, l'affliction est c( sur les rives du Lego, et le murmure du torrent de Lara est « lugubre et plaintif; c'est sur ses bords que mon héros a péri.

« — Il a péri dans la mêlée sanglante! m'écriai-je en soupi- «rant; gloire à lui! Son bras était redoutable dans les cornet bats, et son glaive ressemblait à la faux du trépas. »

« Nous marchâmes vers les rives désolées du Lego pour saluer la tombe de Cuchullin. Les compagnons de ses guerres l'environnaient, avec les bardes qui ont si souvent chanté ses victoires.

a Nous pleurâmes trois jours sur ce héros. Le quatrième, je frappai à coups redoublés le bouclier de Caïrbar. Les guerriers de Cuchullin se rassemblèrent autour de moi, en agitant leurs lances avec des cris de joie.

« Près de là Corlath, l'ami de Caïrbar, nous menaçait à la tête d'une armée nombreuse ; nous fondîmes sur lui dans l'ombre de la nuit; tous ses guerriers périrent, et, quand les ha-

\. Temora élaille palais des souverains d'Irlande. Ossian l'appelle triste, à cause de la mort de Cormac , que Caïrbar avait assassiné pour usurper son trône.

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bitants de la vallée s'éveillèrent, ils virent, aux premiers rayons de l'aurore, la bruyère teinte de sang.

« Nous marchâmes ensuite au palais de Cormac. Nos glaives étaient levés pour la défense du jeune fils d'Artho; mais le palais de Témora était désert; Cormac avait péri dans sa jeunesse; le chef d'Érin n'était plus.

c( La tristesse et le découragement s'emparent des guerriers d'Ullin; ils se retirent à pas lents, sombres comme des nuages qui, après avoir longtemps menacé l'horizon, vont se perdre derrière les collines.

or Les fils d'Usnoth marchèrent dans leur douleur vers la baie de Tura. Nous passâmes par Selama. Caïrbar s'enfuit devant nous, comme le brouillard de Lano chassé par les vents du désert.

c Ce fut alors que je te vis, ô la plus belle des vierges. Tu me parus resplendissante comme l'éclat du soleil levant. Tu suivis, ô jeune fille, le malheureux chef d'Etha.... Mais les vents nous ont trompés , je tremble pour toi, car l'ennemi est près de nous!...

— Oui, s'écria Althos*. L'ennemi est près de nous. J'ai entendu le bruit de sa marche et le cliquetis de ses armes, j'ai vu flotter le noir étendard d'Érin; j'ai distingué la voix de Caïrbar*. Il avait aperçu notre vaisseau sur la mer, avant que la nuit descendît sur les ondes. Ses guerriers veillent dans la plaine de Lena, et leurs bras aiguisent dix mille glaives.

— Qu'ils lèvent leurs dix mille glaives, répondit Nathos avec un sourire, les fils du vaillant Usnoth n'ont jamais frémi que de joie en face du danger.

a Pourquoi rouler avec tant de fracas tes flots écumants, ô mer d'Ullin? Pourquoi déployez-vous dans les airs vos bruyantes ailes, tempêtes éclatantes du ciel?

« Orages du Nord, baissez la voix : ce n'est pas vous qui

Â. Athos revenait de la côte do Lona, où Nathos l'avait envoyé i la découverte.

2. Caïrbar avait rangé son armée en bataille sur la c6te de l'Ulster, pour s'opposer à la descente de Fingal en Irlande. La baie de Tura, dans laquelle le vaisseau de Nathos fut poussé par la tempéle, était entre les deux ailes de l'armée de Caïrbar; ainsi les fils d'Usnoth ne pouvaient pas échapper i leurs ennemis.

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retenez Nathos sur le rivage : non, c'est son courage qui l'y retient, et qui vous brave, noirs enfants de la nuiti Althos, apporte du fond du vaisseau les armes de mes pères, tu les vois briller à la clarté des étoiles; apporte la lance de Semo', ses coups redoutés seront les gages de la victoire. »

Althos obéit, part et revient : Nathos couvre d'acier ses membres vigoureux. Sa démarche est noble et fière; dans ses yeux menaçants brillent la joie et le désir d'aborder l'ennemi.

Darthula, muette à ses côtés, les yeux fixés sur le héros qu'elle aime, s'efforce de cacher les soupirs qui s'élèvent de son sein et les deux larmes qui obscurcissent ses beaux yeux.

« Althos, dit le chef d'Etha, j'aperçois une caverne dans ce rocher; places-y Darthula, et que ton bras la défende 1 Pour nous , Ardan , marchons à l'ennemi , appelons au combat le sombre Gaïrbar, puisqu'il n'ose défier face à face le fils d'Usnoth!...

<c Darthula, si tu échappes à l'ennemi, fuis sans attendre les derniers regards de Nathos : lève les voiles, Althos, et regagne le rivage d'Etha; dis à Usnoth que son fils est mort avec gloire, que son glaive n'a pas évité le combat. Dis-lui que je suis tombé au milieu d'une foule d'ennemis, afin qu'une ovcLûie de joie se mêle à sa douleur!

(c Chère Darthula, tu rassembleras les jeunes filles d'Etha dans ie palais de mon père; vous chanterez ensemble les louanges de Nathos, au retour du sombre automne.... Oh! si le chantre de Gona^ pouvait célébrer ma gloire! Mon ombre alors se réjouirait au milieu des vents de nos montagnes.»

Oui, Nathos, ma voix chantera tes louanges; Ossian célébrera ta gloire, fils du généreux Usnoth! Pourquoi n'étais-je pas dans la plaine de Lena, quand la bataille commença? Le glaive d'Ossian aurait défendu tes jours, ou il aurait péri luimême 1

Nous étions cette nuit-là dans Selma, assis à la fête de Fin-

\. Semo était grand-père de Nathos, du côté de sa mère; la lance dont il est question avait été donnée à Usnoth en mariage : c'était l'usage que le beau-père donnât ses armes à son gendi-e.

2. Ossian est souvent appelé dans les anciennes poésies des bardes iji

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