CHANTRE , LA. VOIX , LA DOUCK VOIX DE CONA
200 DARTHULA.
gai. Les vents déchaînés faisait craquer les chênes. On entendait gémir le fantôme de la montagne', un tourbillon de vent traversa la salle et vint effleurer les cordes de ma harpe : elle rendit un son lugubre comme le chant des funérailles.
Fingal l'entendit le premier ; un soupir douloureux s'éleva de son sein. « Quelqu'un de mes héros a péri, dit le roi de Morven. J'entends des sons de mort sur la harpe de mon fils. Ossian, touche cette corde qui résonne; fais entendre des accords funèbres, afin que les ombres de mes guerriers s'envolent consolées vers les collines de Morven. »
Je touchai ma harpe devant le roi ; mais les sons qu'elle rendait étaient sourds et plaintifs :
« Penchez-vous au bord de vos nuages, ombres de mes pères!
« Écartez de vous la terreur et les feux qui vous environnent, et recevez le héros qui expire à cette heure, soit qu'il vienne d'une terre éloignée, soit qu'il sorte du sein des mersl
« Préparez sa robe de brume et sa lance de nuages, placez pour glaive à son côté un météore à demi éteint, et qu'il prenne au milieu de vous une place honorée, afin que son ombre vienne avec joie visiter ses amis.
« Ombres de mes pères , penchez-vous au bord de vos nuages!... î
Tels furent dans Selma les chants d'Ossian, au son de sa harpe plaintive. Mais Nathos était sur la côte d'UUin, environné de la nuit. Il entendit la voix perçante de l'ennemi au-dessus du mugissement des flots. Il écoutait en silence, appuyé sur ses armes.
Le matin se lève, paré de ses rayons; les enfants d'Érin sont debout, ils s'étendent le long de la côte, comme des rochers grisâtres chargés d'arbres antiques. Caïrbar, au milieu d'eux, sourit d'un air farouche à l'aspect de l'ennemi.
Nathos s'élance; Darthulane peut rester loin de son amant; elle vole sur ses pas, armée d'une lance et suivie de deux guerriers.
\ . Par les pémisscmonls du fanlûnic de la monlagno , Ossian cnlcnd le bruil sourd qui précède la lempôle, el qui esl bien connu de ceux qui habitenl les montagnes.
DARTHULA. 201
Mais ces héros couverts de leurs armes et dans l'éclat de la jeunesse, qui sont-ils? Je reconnais les fils d'Usnoth, Althos et Ardan.
« Viens, dit Nathos, ô Caïrbar, chef de Temora, combattons sur le rivage pour la plus belle des vierges. Nathos a laissé ses guerriers au delà de cette mer orageuse. Pourquoi donc viens-tu avec toute une armée attaquer le chef d'Etha? Tu as fui devant lui' quand ses amis l'environnaient.
— Jeune insensé, répondit Caïrbar, penses-tu que le chef d'Érin daigne se mesurer contre toi? Tes aïeux n'étaient point comptés parmi les guerriers célèbres. Ils n'étaient pas du sang des rois. Ont-ils dans leur demeure les armes de leurs ennemis et les boucliers des temps anciens? Parle donc, avant de tirer ton glaive d'enfant; le glorieux chef de Temora ne risque point sa vie contre celle d'un guerrier vulgaire! î
Une larme ardente s'échappe des yeux de Nathos : il regarde ses frères; leurs javelots volent en même temps, et trois guerriers d'Érin sont étendus sur la terre. Bientôt leurs redoutables glaives étincellent dans leurs mains ; ils frappent. Les bataillons d'Érin se dispersent comme un amas de nuages, au souffle impétueux des vents.
Caïrbar, furieux, donne le signal à son armée. Mille arcs sont tendus, mille flèches volent, les fils d'Usnoth tombent.... Ils tombent comme trois jeunes chênes, l'honneur de la colline.
Le voyageur voit ces arbres superbes, il s'étonne de les voir seuls et sans abri grandir à cette hauteur : puis le vent du désert s'élève dans la nuit, et couche leurs vertes cimes sur la terre. Le lendemain, le voyageur revient; mais les jeunes chênes sont desséchés , et la colline est dépouillée de son orgueil.
Darthula voit tomber ces héros ; la douleur la rend immobile, ses yeux ne versent point de larmes, ses regards sont pleins d'un morne désespoir; la pâleur ternit ses joues, ses lèvres tremblantes articulent à peine quelques mots entrecoupés, et sa noire chevelure flotte en désordre.
Le farouche Caïrbar arrive : « Où est maintenant, ô jeune fille, où est l'objet de ton amour? Où est ton chef d'Etha? As-
< . Il fait allusion à la fuite de Caïrbar , lorsque Nalhos vint à Selama.
202 DARTHULA.
tu VU le palais d'Usnoth, ou les sombres collines de Fingal? Si les vents n'avaient pas jeté Darthula sur le rivage, j'allais faire tomber la guerre dans Morven. Fingal lui-même serait tombé sous mes coups , et la désolation régnerait dans Selma. 2»
Mais, hélas! le faible bras de Darthula laisse échapper son bouclier. Son sein d'albâtre est découvert, mais il est ensanglanté : une flèche cruelle l'avait percé. Elle tombe, comme tm flocon de neige, sur le corps de Nalhos ; sa noire chevelure enveloppe le visage de son bien-aimé, et leur sang se mêle sur la terre.
« Tu n'es plus, fille de Colla! chantèrent les bardes de Gaïrbar, au festin de la victoire. Le silence habite sur les rivages déserts de Selama; la race de Truthil est éteinte. Quand te relèveras-tu, ô la première des beautés d'Érin?
<r Tu dormiras longtemps dans la tombe; et le matin de ton réveil est bien éloigné. Le soleil ne viendra plus éclairer ton lit, et te di.e : « Éveille-toi, Darthula; éveille-toi, 6 la plus « belle des femmes : l'haleine du printemps a réchauffé les « airs : les fleurs balancent leurs têtes sur la verdure.... i
« Soleil, retire-toi. La fille de Colla est endormie : on ne la verra plus sortir au matin dans l'éclat de sa beauté; on ne la verra plus, de ses pieds légers, effleurer la mousse de la plaine! »
Ainsi chantaient les bardes en élevant le tombeau de Darthula. J'allai chanter aussi sur la tombe de cette infortunée, lorsque Fingal vint dans Ullin combattre Caïrbar.
Qi^A^ir^P