VIII ETUDE CRITIQUE
bardes; les autres suivaient l'armée et entonnaient le chant du combat. Si le roi voyait plier ses guerriers, il dépêchait un barde pour ranimer leur courage | ar des chants belliqueux: mais si les ennemis continuaient à avoir l'avantage, il descendait pour combattre en personne. Après la victoire , on élevait, pour en conserver le souvenir, une pierre sous laquelle on plaçait une arme et un morceau de bois brûlé, tandis que les bardes jouaient de la harpe et chantaient en chœur. On trouve encore quelques-unes de ces pierres dans le nord de l'Ecosse. Les Calédoniens traitaient en général les vaincus avec humanité, et rendaient presque toujours la liberté aux prisonniers; mais lorsqu'un chef voulait faire périr celui qu il avait en son pouvoir, on lui signifiait son arrêt de mort en frappant sur un bouclier avec la pointe d'une lance, tandis qu'un barde entonnait dans l'éloignement le chant de mort.
Les haines de famille rendaient les combats particuliers très-communs. Deux chefs calédoniens se faisaient une guerre continuelle, sans autre raison que l'inimitié de leurs ancêtres; mais l'amitié était aussi héréditaire, et, au moment où deux guerriers combattaient avec fureur, si l'un d'eux se nommait à l'ennemi, et que leurs ancêtres eussent été amis, l'autre aussitôt jeta't ses armes et embrassait son adversaire. C'était, il est vrai, une tache éternelle à la gloire d'un héros que d'éviter ainsi le combat, et reprocher à un guerrier qu'il disait son nom à l'ennemi, c'était le taxer de lâcheté et lui faire l'injure la plus sanglante. Après la honte de déclarer son nom à l'ennemi, la plus grande était de demander du secours; aussi n'était-ce qu'à la dernière extrémité qu'on av;iit recours à ses amis ou à ses alliés. C'est peut-être pour cette raison qu'Ossian ne fait point intervenir les dieux pour protéger ses héros : il aurait cru diminuer leur gloire en faisant agir pour eux des êtres surnaturels. Aussi ne trouve-t-on dans ses poèmes aucune trace de la religion de son temps, tandis que la poésie des autres nations est essentiellement liée à leur mythologie. Ceux (jui venaient implorer le secours d'un chef tenaient d'une main un bouclier teint de sang, et de l'autre une lance rompue. Le bouclier était le symbole de la mort de leurs amis, et la lance rompue l'emblème de leur faiblesse et de leur malheur. Si le chef accordait le secours demandé, il remplissait la coupe de la fête et la présentait au suppliant, en signe de protection et d'amitié. Quand un guerrier entrait dans le pays, s'il portait la pointe do la lance en avant, il annonçait par là qu'il venait faire la guerre, et on le traitait en ennemi; mais s'il tenait la pointe baissée derrière lui. c'était en signe d'amitié, et l'on exerçait envers lui tous les devoirs de l'hospitalité. C'était une infamie de fermer sa porle aux étrangers; après le reproche de lâcheté, c'était le plus outrageant qu'on pût f.iire à un Calédonien. Mais Vami des étrangers était le plus beau titre (ju'on pût donner à un chef. C'était dans la salle des fêtes qu'on recevait les étrangers; on leur donnait une fête qui durait trois jours. Leur demander leur nom avant ces trois jours, c'était manquer aux devoirs
SUR OSSIAN. ÎX
de l'hospitalité; car si la famille du chef et celle de l'étranger avaient été eiinemies, le combat eût bientôt succédé à la fête. Aussi, quand on voulait reprocher à un Calédonien qu'il n'exerçait pas généreusement l'hospitalité, on disait qu'il demandait le nom de V étranger. Après la fête, on proposait à ses hôtes V honneur de la lance, espèce de tournoi qui a été longtemps en usage parmi les montagnards d'Ecosse. La chasse faisait partie de la fête: le chef était obligé d'en faire les honneurs à l'étranger en lui laissant tout le péril , et c'eût été ne pas connaître les droits de l'hospitalité que de tuer un sanglier furieux qui eût menacé la vie de son hôte. Quand l'étranger partait, le Calédonien qui l'avait reçu prenait ses armes et lui donnait les siennes. On conservait ces armes dans les familles comme un monument de l'amitié de leurs ancêtres.
Les anciens Écossais brûlaient dans toutes leurs fêtes un large tronc de chêne, qu'ils appelaient le tronc de la fêle. Il n'y a pas longtemps que cet usage subsistait encore. La tradition nous a transmis également la manière dont se préparaient les festins. On creusait une large fosse ; après en avoir revêtu l'intérieur de pierres polies, on amassait auprès une certaine quantité de pierres plates de la même espèce. On chauffait avec de la bruyère la fosse et les pierres jusqu'au degré convenable pour cuire les viandes; on mettait ensuite alternativement dans la fosse une pièce de gibier et une couche de pierres, jusqu'à ce qu'elle fût remplie; alors on couvrait le tout de bruyère pour concentrer la chaleur. On montre encore dans le nord de l'Ecosse des fosses que les montagnards prétendent avoir servi à cet usage. Les anciens Scots , ainsi que les montagnards de nos jours , buvaient dans de grandes coquilles : voilà pourquoi l'on trouve souvent dans les poésies gaéliques le roi des coquilles , ïa salle des coquilles , etc. Il est difficile de dire la liqueur qu'ils buvaient et qu'ils appelaient la force de la coquille. Le traducteur anglais dit qu'il connaît d'anciens poèmes où il est fait mention de flambeaux de cire et de vin, comme de choses fort communes dans le palais de Fingal. Le nom devin, emprunté du latin, prouve que, si les Calédoniens l'ont connu, ils en furent redevables aux Romains; et les poèmes du temps attestent que cette liqueur leur parut l'une des conquêtes les plus précieuses qui eussent été faites sur les rois du monde. Pendant la fête qu'on donnait aux étrangers , les bardes touchaient leurs harpes : souvent ils représentaient quelque événement mémorable. S'ils connaissaient l'étranger, ils ne manquaient jamais déchanter ses louanges et celles de ses aïeux.
La liberté avec laquelle les anciens Écossais se visitaient les uns les autres ne contribua pas peu à étendre leurs idées et à adoucir leurs moeurs. Il ne paraît pas qu'ils missent beaucoup de solennité dans les mariages ; le beau-père donnait ses armes à son gendre, et c'était la seule dot que l'époux voulût recevoir. Ils n'eurent jamais plusieurs femmes à la fois ; l'épouse , tendrement attachée à son héros, le suivait quelquefois aux combats, déguisée en guerrier. La force et