‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 108 sur 512 · Ib., janvier · texte numérisé non relu

Ib., janvier

3. Elile de poésies fugitives, 1764, 11, 301 et 305. 4. Le Trésor du Parnasse, 1762-1770, L, 35-47.

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cès d’Ossian, pour peu que l’on s’appuie sur les données précédentes.

Si la poésie ossianique en prose que présentait Macpherson au public anglais différait par là-même tout d’abord de la poésie en vers, et non seulement des classiques ou des précurseurs du Romantisme, mais des ballades de Percy ou des pastiches de Chatterton, c’est une différence qui ne se retrouvait pas, à première vue, pour le public français. On lui traduisait en prose, depuis quelques années, force poètes étrangers, de Pope à Young et de Gellert à Klopstock. Dans ces traductions plus ou moins fidèles, plus ou moins habiles, le lecteur pouvait deviner, à travers le vêtement habituel de la prose française, les formes nobles ou gracieuses de la poésie originale. Mais le traducteur avait dû transformer et déformer cette poésie pour l’habiller en prose. Il y avait entre les vers allemands ou anglais, je dirai même italiens ou espagnols, et la prose du xvi* siècle français, des différences énormes, des contrastes qui s'opposaient à ce que l'effet poétique de l'original passât dans la traduction. Je ne parle pas ici des antithèses bien cadencées de l’Essai sur l'Homme, ni même des descriptions pompeuses des Saisons. Mais dans Thomson même, dans Gray surtout et dans Young, il y avait des obstacles invincibles à ce que le français conservât partout le mouvement, la coupe, la force et la couleur de l’anglais. Au contraire, la traduction d’un ouvrage en prose n’offrait pas les mêmes dangers : la décoloration du texte y pouvait être moins sensible ; la phrase française pouvait se plier sans trop de peine à suivre la prose de Gessner ou d’Ossian. Gessner n’est pas un grand écrivain : il-drape ses bergers de fantaisie dans les plis un peu lourds d’une prose somptueuse, qui veut être gracieuse et poétique, mais n’est souvent que mièvre ou massive. Huber pourra le transposer sans trop de peine avec des mots français, et une certaine lourdeur, presque inévitable dans la traduction, ne messiéra pas à la candeur massive de ces Arcadiens de Zurich. Macpherson, en revétant les chants du Barde d’une prose poétique et mesurée, et non de vers héroïques réguliers comme il y avait d’abord songé,a rendu par avance le plus signalé service à ses traducteurs français. Sur la prose rythmée, brève et même hachée

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de l’Ossian anglais, la phrase française peut s'adapter sans trop de peine, on l’a vu par les exemples déjà cités. La syntaxe est des plus simples, le vocabulaire n’est pas d’une richesse déconcertante ; les images abondent, ainsi que les répétitions, et les premiers traducteurs ne se font pas faute d’en laisser tomber à travers les mailles un peu lâches de leur version ; mais en somme ce qui est traduit conserve dans une mesure notable les qualités de l'original. Une première raison du succès d’Ossian en France, et en général hors de l'Angleterre, réside précisément dans les faiblesses mêmes ou les lacunes de l'original. Ni trop gaélique, ni trop anglais, dépourvu de l'originalité profonde qui fait le génie, mais qui lui impose l'isolement comme rançon de sa grandeur, Macpherson semble avoir écrit pour l’Europe.

On dira que l’harmonie voulue, le nombre calculé de la prose macphersonienne, devaient s’évanouir dans la traduction française. Il est exact qu'il ne reste pas grand’chose entre les mains de Suard, pas plus qu’entre celles de Le Tourneur, de la mélodie cadencée et chantante de la phrase anglaise. Nous l’avons remarqué à propos de certaines traductions. Toute prose d’art, et celle de Macpherson est incontestablement telle, toute prose d’art subit du fait de la traduction un travestissement qui est un avilissement. Mais il faut reconnaître aussi que l’on a exagéré le caractère artistique voulu de la phrase de Macpherson. Le eritique qui a le plus minutieusement étudié son style ‘ n’est pas tombé dans cet excès, peut-être parce qu’il n’a pas eu à s’occuper de la forme rythmique de la phrase ; mais un autre voit partout des allitérations voulues *, alors qu’on doit seulement discerner une tendance générale à l’allitération, tendance qui n’est pas rare dans les langues germaniques. En somme, dès que le traducteur consent à laisser de côté le style périodique et à ne pas rechercher le nombre ronflant, dès qu’il coupe sa phrase assez souvent, si avec cela il ose pratiquer l'inversion, on a en français une image pas trop déformée de la phrase ossianique.

Et le style surtout en devait plaire au xvur* siècle fran-

1. W. Drechsler, Der Stil des Macphersonschen Ossian. 2. Weitnauer, Ossian in der italienischen Literatur.

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çais. On faisait parler au barde antique précisément le langage que l’on aimait alors, avec plus de hardiesse toutefois et plus de rudesse; on donnait par là une autorité séculaire aux façons de dire que la mode préférait, et dont Rousseau, plus que tout autre, offrait des modèles bientôt classiques. Ces perpétuelles interrogations aux éléments, aux objets, aux êtres disparus, ces exclamations, ces apostrophes aux vents, aux nuages, aux ombres, paraissaient partir d’une âme profondément troublée, et ne rappelaient nullement les invocations froides et conventionnelles que la poésie classique lançait sans conviction sur tous les sujets.

On trouvait également dans ce style tout ce qui montre une vive sensibilité, le tour abrupt, l’inversion, le discours direct coupant le récit à chaque instant, le présent historique ; tout ce qui prouve une riche imagination, l’épithète descriptive prodiguée à pleines mains (on a appelé Ossian le Crésus de l’épithète), le génitif descriptif, tour tout à fait particulier à Ossian, et dont il reste quelque chose, trop peu il est vrai, dans les traductions françaises ; surtout d’innombrables comparaisons, évidemment homériques ou bibliques dans leur fond, mais qui étaient neuves par les objets ou les sites qu’elles évoquaient. Par contre, on n'y trouvait guère les tropes qui forment le tissu du langage classique, prose ou vers, et qu’on enseigne au collège, qu'on étudie dans de savants traités ; pas davantage les allégories, qui encombraient la poésie régulière de leurs élégances surannées, On reconnaissait la liberté de l'inspiration qu'aucune règle n’asservit, dans ces débuts brusques et imprévus, poignantes évocations du Passé, larges et simples paysages, réflexions désabusées d’une âme mélancolique, invocations d’un esprit visionnaire et prophétique ; dans les conclusions de certains poèmes, qui sont rarement des cris de gloire, plus souvent des soupirs de mélancolie. On retrouvait encore cette même poésie « de génie », dans la simplicité presque élémentaire de la pensée. On est las de penser, on veut sentir et rêver. Voici Ossian qui réduit l'effort intellectuel au minimum : point de logique dans les émotions qu'il offre, point de réflexion dans ses tableaux décousus. C’est un déblé.de sensations juxtaposées, un cortège d’images. Ce caractère essentiel, il le doit un peu aux poèmes gaéliques dont

Macpherson s’est servi, il le doit aussi à la Bible. Grâce à cette simplification de la pensée, il donne l'illusion de la hâte et du décousu de la réalité, sans aucun travail intellectuel, sans aucune reconstruction logique de l'esprit.

D'une manière générale, et pour conclure sur ce premier point, la prose des premières traductions d’Ossian présentait le monument le plus imposant que l’on pût opposer à la forme poétique dont on cherchait, consciemment ou non, à s'affranchir. Par son rythme abrupt, par son style neuf et hardi, par son décousu, elle contraste parfaitement avec la versification polie, l'élégance soutenue et correcte du style, la régularité de la composition. On croit, en lisant Ossian, sentir et rêver comme les peuples jeunes, comme les génies originaux.

On le croit surtout quand on se trouve transporté dans le paysage qu'il décrit. Il n'est pas douteux que le paysage d’Ossian, la plus nouvelle assurément de toutes les nouveautés qu'il offrait, n’ait été une des causes dominantes de son succès. Moins peut-être dans les années qui suivent 1760 que dans celles qui suivent 1800. Et cependant, dès les premiers témoignages, avant même la grande traduction de Le Tourneur,on se montre sensible à ce paysage grandiose et nouveau. C'est d’ailleurs ce qui, de l’œuvre attribuée au Barde, est resté le plus connu, et ce qui a fait de l’ossianisme, a-t-on dit, un progrès véritable. Oui, cette « nature hyperboréenne et monotone » venait à son heure pour « ressusciter une lueur de poésie ‘ ». On a résumé bien des fois ce paysage dans ses traits essentiels, et il a été l’objet d'une étude extrêmement complète et consciencieuse*. Contentonsnous de remarquer que les éléments principaux en étaient nouveaux à la poésie française entre 1760 et 1770. Et d’abord, celui qui domine et qui enveloppe tous les autres, la mer « aux flots sombres » avec ses « vagues terri-

1. Œuvres d'H. Rigault, 1, 196. 2. Carl Meyer, Die Landschaft Ossians.

DS RS Mn OPA AE 10 Var que GE GR PART CR ph LI na ; A Ds ; Le paysage ossianique 211

bles au loin »,et le contraste vert et blanc de ses flots écumants ; la mer qui réunit toutefois plus qu’elle ne sépare, que de hardis navigateurs parcourent sans cesse, dans leur course quisemble un vol «sur l’écume des vagues du nord» ; ses îles « orageuses », ses îles « des tempêtes », dont les rochers « résonnent au loin » ; qui, vues de loin, paraissent « d’un bleu sombre », et, de près, offrent « de vertes vallées » ; ses récifs « battus par les vents », autour desquels < mugissent les flots blancs ». Cette mer n’est jamais calme et riante, elle « roule sous la tempête » ; les vents la tordent et la lancent à l’assaut, la marée reprend et renvoie ses « flots soulevés ». Ces tempêtes que provoquent les « esprits mystérieux » de « l’abime sombre » sont précédées ou suivies d’un calme inquiétant. Des ruines isolées

dominent la mer; le vent siffle ou mugit à travers les voûtes

désertes ou les salles qu'envahit « la mousse des années ». Plus loin, ce sont des torrents, gris au crépuscule, bleutés aux premiers rayons del’aurore, rapides,écumeux ethbruyants, que dominent des « rochers moussus » et de rares chênes aux bras noueux. Sur la vaste bruyère, où erre le chevreuil timide, plane un brouillard presque perpétuel; il recouvre les plaines, il enveloppe les « sommets nuageux » des monts. Tantôt ce brouillard est uniforme et diaphane, tantôt il se concentre en « nuages grisâtres et pluvieux »,que chasse le vent, et d’où l’on voit se pencher les ombres des héros. Ce paysage sombre et grandiose dans sa monotone mélancolie révélait à la France une nature nouvelle, nue, déserte, éminemment poétique. Il y régnait ce que Yeats a nommé le crépuscule celtique. Une nature plus riche, plus Joyeuse, plus remplie des travaux des hommes, se prêtait moins à servir de cadre aux rêves vagues et passionnés, à se peupler des fantômes de l’imagination, à répondre aux appels du cœur. Moins elle possède par elle-même, plus l'homme peut lui prêter. Il la peuple à lui seul et il l’absorbe en lui; il faut qu’elle soit nue pour être magique, selon l’expression de Matthew Arnold. Elle était d'autant plus précieuse à la poésie française, qui n'y a pas pénétré sans crainte d’abord et sans hésitation, mais qui bientôt l’a aimée.

Les ruines de Balclutha, celles de Selma, ou, de l’autre côté de la mer d’Irlande, celles de Temora, suggèrent une

autre sorte de mélancolie, celle qui s'attache aux grands souvenirs des générations disparues. La poésie des ruines était neuve en France; elle était vaguement pressentie ici et là ; elle n’avait pas encore trouvé sa forme et ses modèles. Le vieux Barde aveugle se heurtant dans les salles désertes au bouclier de son fils mort dans les combats ; le renard épiant à travers les fenêtres disjointes et moussues ; le chardon croissant là où s'élevait la salle joyeuse des festins ; voilà des tableaux et des motifs qui purent exciter une rêverie nouvelle. Tout, dans ces pages, respire la tristesse irrémédiable d’une race qui s’éteint. Ossian lui-même dresse au milieu de ces ruines sa figure mélancolique. Sa poésie est la poésie du passé, non du passé lointain et que l’imagination se plaît à embellir, mais de ce passé proche qui laisse une amère tristesse d’avoirété si beau et de n’être plus, et d’avoir été pour le vieillard le temps de sa jeunesse. Lasse des roses et des myrtes des poètes de boudoir, lasse de leurs grâces mièvres et de leur éternelle jeunesse, de leur sèche précision et de leurs vers où la raison, où l'esprit ont toute la place, l’imagination se plaît à ce paysage de rochers et de brouillards, à ces ruines, à ce vieillard solitaire et méditatif, à ces vagues tableaux qui font rêver au passé, rêver à des terres mystérieuses où vécurent des races disparues. Les personnages ossianiques ont peut-être contribué aussi au succès des premières traductions. Ce sont des héros, des chefs ; pas de peuple parmi eux, pas de soldats ni de plébéiens. À peine, à l’arrière-plan, une masse indistincte de guerriers, confondus sous des termes vagues. Le goût du classicisme finissant pour les héros soustraits aux nécessités matérielles, et qui ne se montrent que pour aimer, combattre et mourir, trouvait à se satisfaire dans Ossian bien mieux que dans Homère. Ces personnages sublimes et creux, toujours tendus dans une attitude héroïque, toujours en représentation, ont réussi à l’époque même où dans d'autres domaines on cherchait à connaître et à représenter l’homme naturel, avec son métier, ses besoins, toute sa vie prosaïque et réelle. Si d’un côté la deuxième moitié du siècle tend vers le naturel, elle tend d’un autre côté vers l’héroïque et le sublime. Ossian répond à ce dernier penchant. On a dit que dans ce siècle sans grandeur vraie que celle de la pensée,

Les personnages 239

ces héros marchant dans une fière supériorité, inaccessibles aux basses conventions de la vie vulgaireet moderne, avaient fait le succès d'Ossian par l'idéal qu'ils représentaient avaient plu aux âmes qui se plaignaient, comme Werther, d’être étouflées dans les liens d’une société artificielle‘. Sans doute, c’est surtout pendant la Révolution et l’Empire que le héros ossianique a été en vogue chez nous. Dès le début pourtant, il a paru, par sa grandeur et son originalité, le plus digne de la vraie poésie.

Surtout, il satisfait, dès la fin du règne de Louis XV, le goût de l’abstrait qui se dessine de plus eu plus. Dans un paysage nu, stérile, décor à peine esquissé de leurs grands exploits, ces héros qui ne boivent ni ne mangent, ou peu s’en faut, dont ni l’armure ni le costume ne sont décrits avec précision, qui n’ont de vivant quele cœur, ces héros conviennent à cette tendance qui s’accentue. S'ils tranchent sur le genre pseudo-classique de la poésie à la mode, ils demeurent classiques par leur être intime. Ils ressemblent de très près aux héros du Tasse, qui est si goûté vers la même époque ;1ls vivent encore plus qu’eux en dehors de la réalité. Ils obéissent et ils concourent à cette dénudation de l'art qui devait avoir son triomphe avec David, mais qui se dessine dès l’époque où nous sommes. C’est une ligne bien différente de celle qu'indiquent et Clarisse, et la Nouvelle Héloïse,et Werther : rien de bourgeois dans cette poésie, rien d'humble et de réel; Young est le seul émule d’Ossian, avec, à un moindre degré, certains bergers de Gessner. Aux romanciers les scènes familières, les détails vrais, l’abondance plantureuse et le relief de la vie, tout ce qui accroche et retient la sympathie humaine ; aux poètes la noblesse grandiloquente ou passionnée, le décor vague, le vide où le rêve s’élance librement.

Les ombres des héros qui planent au-dessus de l’action, et qui du sein des nuages exhortent les guerriers à se montrer dignes de leurs ancêtres ; les esprits comme celui de Loda, et les apparitions comme celles qui remplissent Conlath et Cuthona, tout cet élément fantastique était déjà large-

1. Leslie Stephen, History of English Thought in the Eighteenth Century, II, 447.

ment représenté dans les premiers poèmes traduits en français. C'était un fantastique éthéré, inconsistant, mélancolique d’ailleurs ou lugubre, totalement différent du merveilleux des romans de la Bibliothèque bleue, de celui de Rabelais ou de celui des contes de fées ; encore plus différent de la mythologie païenne ou du merveilleux chrétien. IL était mystérieux et angoissant plutôt que terrible, il touchait d’une manière monotone les cordes intimes de la sensibilité. Surtout il était nouveau ; on peut y voir une des causes du succès d’Ossian. Ces apparitions nuageuses élargissent l’horizon, invitent au rêve, inspirent même une terreur vague et qui n’est pas déplaisante. Homère avait les ombres des chefs qui reprennent vie un instant pour s’entretenir avec Ulysse ; mais bien peu, à l’époque où nous sommes, se rappellent la N£xuz : Homère n’est presque jamais cité d’une manière précise dans toute cette période. Virgile avait l'ombre d’Hector apparaissant à Enée, celle d'Anchise entretenant son fils, et tout le défilé des morts aux Enfers. Mais ces ombres sont trop corporelles ; on préfère « les voix grêles des fantômes »,les « fantômes irrités des morts ». On sort mieux ainsi du monde vivant,on connaît le plaisir d’avoir un peu peur d’un vague et mystérieux au-delà.

Mais surtout on trouve dans Ossian l'ami prédestiné des cœurs mélancoliques. « La mélancolie profonde dont ses ouvrages sont remplis. le deuil de la nature... ses plaintes. arrachent des larmes » dira un traducteur de la Restauration ‘; mais ce sont de douces larmes, On aime, à l’époque où nous sommes, à pleurer sans grandes douleurs : Ossian est merveilleusement propre à provoquer cette émotion littéraire. Lui-même parlait du plaisir de la douleur, joy of grief, et les contemporains ont beaucoup remarqué cette expression qui devait être reprise par Chateaubriand. Celuici comparera à ce sentiment celui d'Ulysse, qui dans l’Odyssée voudrait se rassasier de gémissements :

» ‘ A! FA \ € = Ogpz nat eiy Adao qihas mept yeipe Pañsvre , Fa ; GILPOTÉU KPUEPSIO TETAPTUMEG DR Véouc.

1. Ossian, Chants gaëliques, traduits par Saint-Ferréol, 1825, p. 165.

Les sentiments 215

Et Euripide, dans les Suppliantes, parle aussi de la douceur de pleurer :

Si

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” A Axhnotec ade pu ë téartou Tétoas

TOÂUTOVOS, WS L Al 12 \ VYPA PESUIX CTAYUV, » L

ARAUITIS AE VOWVY.

Le vieil Ossian, entouré de ruines et de tombeaux, peut se rassasier à loisir de cette volupté des larmes. Nul ne pleure plus et plus lugubrement que lui, si ce n’est Young; Oscar et Lorenzo inspirent au barde et au docteur des accents également lugubres, et qui ont produit chez nous la même et puissante impression. Mais la douleur de Young le laisse chrétien ; Ossian ne peut se consoler par aucune espérance : son désespoir monotone ne s’éclaire d’aucun rayon. Il se teinte d’ailleurs des nuances sombres ou blafardes du paysage; moins raisonneur, il est plus purement émotif. Surtout la tristesse ossianique n’est pas seulement l’écho de malheurs individuels. Elle a sa source dans la fin d’une race, dans la ruine d’un empire. Mais au delà des deuils particuliers qu’il énumère lugubrement, au delà des Fingaliens et de leur anéantissement total, Ossian semble sonner le glas de toutes les civilisations et de tous les peuples. Il est le poète désolé de toutes les ruines, le prophète de la vanité de tous les espoirs : il psalmodie un riv:x pi: universel et désabusé : « Le jour rajeuni renaït du sein des ombres, mais nous, hélas! nous ne revenons point du sein du tombeau. »

Ces sentiments mélancoliques et puissants n’étaient certes pas nouveaux, et n’auraient pas dû, semble-t-il, frapper tellement les premiers lecteurs d'Ossian. Depuis Homère et Hésiode, depuis Job et les Prophètes, que de fois n’avait-on pas dit avec une touchante ou une sombre éloquence le néant des empires et la vanité de la joie ! Mais de ces poètes de la mélancolie ou de la douleur, les uns étaient négligés et les autres peu connus. Certains passages que Macpherson avait empruntés presque littéralement à la Bible ont frappé les imaginations et touché les cœurs, parce qu’on les croyait neufs. Le succès d'Ossian dans toute l’Europe, et particulièrement dans les pays catho-

liques, où la Bible n’est point lelivre de tous, est justement dû en partie à ce que l’on retrouvait en lui de fortes et simples idées, oubliées ou ignorées, exprimées par de grandes images dans un coloris nouveau et avec une teinte de sensibilité moderne, Laing a voulu démontrer que Macpherson avait presque tout puisé dans Homère, la Bible et Milton : mais comment se fait-il alors que tant de passages dans Ossian aient eu, au moins chez nous, plus de succès que dans les deux premiers livres? C’est qu'Ossian a bénéficié dans une très grande mesure de l’oubli où la plus grande partie du public laissait Homère, et de ce fait que la Bible, dans la France catholique, n’était pas un livre populaire.

Paysage, sentiments tendres ou mélancoliques, c’est du lyrisme que l’on était surtout heureux de trouver dans Ossian. Nous verrons un peu plus tard les critiques et les théoriciens discuter avec Blair ou Cesarotti des mérites comparés du Barde et d'Homère. Pour le moment, ce que l’on connaît de lui, ce sont surtout des poésies lyriques ; et c’est comme poète lyrique « qu’il est vraiment original ! ». L’auteur du Minstrel avait déjà remarqué * que les poésies ossianiques étaient essentiellement lyriques. Et c’est de lyrisme justement que le public français avait besoin; c’est le lyrisme qu'il trouvait à la même heure dans les effusions grandiloquentes des Nuits, dans les accents passionnés de Julie, et que ne lui donnait pas la poésie française de son temps.

On voit qu’assez d'importantes coïncidences se constatent entre les goûts du public et les nouveautés d'Ossian pour expliquer l'accueil favorable et parfois enthousiaste que ces dernières ont rencontré. Cesarotti, jugeant les Français sur la littérature qui avait cours officiellement plutôt que sur les désirs à demi conscients des lecteurs, les estimait incapables de goûter le « sublime » d’Ossian. « Ils sont, disait-

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