Gurlitt, Ueber Ossian, 1801, II
Valeur de la traduction 327
rendus se retrouvent identiquement dans les deux textes qu'il pouvait avoir sous les yeux.
Il y a pour un traducteur trois manières principales d’être inexact quant au sens : la suppression, l’addition, la modification. Le Tourneur les a pratiquées parallèlement.
Il procède par suppression d’épithètes, lorsqu'il ne traduit pas « his pointed spear », « s{reamty Morven», « stream Moruth », « secret rocks », «the mossy walls », « ‘the-moss y stone », « echoing oo », « echoing hall », « Carums sounding banks », « cloudy night », € Mist hills », « the sea-borne Swaran », « the dark billowy bay », « gloomy wrath » ; autant d’épithètes de nature, qui lui paraissent sans doute, les unes banales, les autres intraduisibles. Il ne respecte pas non plus les épithètes de couleur, peu variées, mais très souvent répétées : « blue helmets », « the blue course », « blue Ocean », « green hills », « green Erin », « grey stream », « grey dogs », « dark-browed chief », « red eye », « red-haired Comar », dont la plupart ne sont guère choquantes ; peut-être est-ce pour abréger et éviter le style homérique. Les suppressions portent sur des mots plus importants : « Bards of other times », « the hill of winds », « 1 am pale in the tomb»,et de très nombreux génitifs descriptifs, de ceux qui sont si idiomatiques : «the feast of shells > (un des rares détails ossianiques qui aient de la couleur locale), « by {he noise of the mountain stream », « the windof heaven », « the strokes of battle », « Lochiis of lakes ».
Dans tous ces passages, les mots en italiques sont purement et simplement supprimés. Mais il manque aussi des membres de phrase ou des phrases entières : « Come, {hou huntress of Lutha, Malvina » ; « at the roar of the foamy walers ».
I1 supprime notamment les comparaisons ; ces comparaisons dont il s’excusait, nous l’avons vu, de n’avoir pu retrancher un assez grand nombre. En voici quelques-unes qu'il a laissé tomber : as the bow of heaven (Le Tourneur n'aime pas l’arc-en ciel) ; like the terrible course of a stream ; it is a meteor 9f death (his spear) ; like a light through a cloudy field; et j’en rencontre de belles dimensions : like an 00zy rock, that covers its dark sides with'foam ; ou encore like
the show ery bow, when it shows its lovely head on the lake, and the setting sun is bright ; ou trois de suite : like a beam of light on the heath, bright as the moon 1n autumn, as the sun in a summer storm. Tout cela saute d’un coup.
Toutes ces suppressions devraient abréger le texte ; et cependant il est un peu plus long que l'anglais. C’est que Le Tourneur parsème son Ossian de tours et d’ornements de son invention, qui remplacent ceux qu’il supprime. Il n’ajoute pas beaucoup d’épithètes ; cependant on trouve « la nue inconstante », « faible enfant de la nuit », « l'inébranlable Fingal », « effrayantes tempêtes », « cette fille aimable », « cet aimable étranger », « les sons éclatants de la harpe », « la main /égère », « le lit superbe où tu reposes », « tes /ongs cheveux », « ton sein d’albälre, tes beaux yeux », « un sanglier monstrueux ». Plusieurs de ces épithètes sont venues se placer là par euphonie; on voit comme elles sont banales, et ce qu’elles valent au prix de celles qu'ailleurs il.a supprimées. Voici quelques autres exemples d’additions gratuites : « dans ce vallon serpente (= ts) l'onde d’un ruisseau » ; « le feu mourant des chénes » ; « dans /es nuages de l'Orient » ; « les vagues de l'Océan »; « bardes de Morven » ; « une épaisse ef noire chevelure » ; «sous l’acier de son casque » ; «il est fort comme le mur »; « les cordes de la harpe »; « Moran revient annoncer sa découverte » ; « le héros qui expire à cette heure »; « son repas frugal ». Quelques-uns de ces enjolivements ont été introduits pour plus de clarté, mais cette clarté froide est l’ennemie des brumes poétiques ; d’autres pour embellir et orner, uniquement. De ce nombre est une phrase entière: « On n’entend plus siffler le tranquille bouvier. » C’est du Le Tourneur, et cela se devine, car l’élevage est inconnu de la civilisation ossianique telle que la représente Macpherson. Il faut ajouter que Le Tourneur se pique d’écrire dans le style de nos poètes classiques, et surtout de Racine: il dira donc régulièrement, pour {o me : « pour voler dans mes bras »; pour {hou shalt see no more : « tes yeux ne reverront plus »; pour 1 raised : « mes mains ont élevé ».
La suppression, l’addition et la transformation se mélent d'une manière qui résiste à l'analyse dans des phrases comme celles-ci, qui se passent de commentaires :
VONT ENST Te ON © AY rte RACE NT AUS NCA,
Valeur de la traduction : 329
The field of graves. — Le champ de la mort.
Like the summer wind. — Douce comme le Le dans les ardeurs de l'été.
My love is a son of the hill. — Mon amant erre sans cesse sur la montagne.
He leaned on her grey mossy stone. — Il marchait sur sa tombe.
Why artthou on the desert hill? Why on the heath alone ?— Pourquoi restes-tu seule sur cette colline déserte ?
Fair thou appearest, Vinvela ; fair thou wast,when alive ! — Jet’ai vue belle pendant ta vie, belle tu m’apparais encore après ta mort.
Oh !'talk with me, Vinvela ! — Viens converser avec moi, cher objet de mes larmes...
For of the kings of men are ye, tall riders of the wave. — Vous êtes sans doute au rang des rois ? votre courage et votre taille majestueuse me l’annoncent.
In white bosoms rose the king of Selma. — Leurs tendres cœurs soupirèrent pour le roi de Selma.
Pleasant is the joy of grief. — La tristesse a ses charmes.
À voir un texte ainsi défiguré, on sent qu’on approche du contre-sens pur et simple ; le voici : « The murmur of Lora's stream has rolled the tale away. — Souvent tes accents se sont mêlés au murmure du Lora ».
Celui-ci est de taille,et nous pouvons en rester là. Si Le Tourneur n'offre que peu de contre-sens, c'est que peu de textes anglais sont aussi faciles que l'Ossian de Macpherson. Mais tous ces mots isolés, groupés dans un ordre artificiel, toutes ces phrases désarticulées ne donnent pas l’idée de la valeur de la traduction, ni par rapport à l’anglais, ni en elle-même. Voici un passage assez long qui permettra d’en acquérir une vue d’ensemble : et jele prends dansles pages que nous n’aurons pas l’occasion de citer une autre fois *.
A tale of the times of old ! Je chante un événement mé- Why, thou wandererunseen! morable des temps passés : inthou bender of the thistle of visible habitant des airs, qui Lora ; why, thou breeze of the courbes les roseaux du Lora,