De Pradt, Mémoires sur la Révolution d’Espagne, p
On sait, d'autre part, que le Barde fut la cause très indirecte des hostilités qui recommencèrent en janvier 1806 entre l'Empereur etle Journal de l’Empire. Le « style ossianique » de Napoléon excitait la raillerie: il est aisé de le comprendre à travers les termes mesurés de l’historien du Journal des Débats. Après Austerlitz, « il avait dicté une de ses proclamations ossianiques dont les expressions trop pompeuses parurent contraires aux règles du goût, et de nature à choquer une partie du public ‘ ». On en fit une autre ; mais la première avait déjà été publiée; d’où querelle avec Fouché.
Dans quelle édition l'Empereur lisait-il son cher Ossian? Quel est ce volume favori qui, selon Alfred de Musset, aurait franchi avec lui la Bérésina?, qui l’a, en tous cas, accompagné dans bien des campagnes ? D’après Chateaubriand, c’est l’Ossian de Cesarotti qu’il avait à Sainte-Hélène*, C’est fort possible. Avant l’exil,il se servait d’un texte sur lequel Arvède Barine a donné des détails malheureusement incomplets.Je rappelle ce passage qui a été plusieurs fois reproduit :
Un ami m'écrit à ce sujet : « J'ai entre les mains les volumes de la bibliothèque de campagne que Napoléon emportait à la guerre et qui le suivirent à Sainte-Hélène. J'ai feuilleté son Orlando Furioso et son Ossian où son pouce de priseur avait estampillé les pages d’une marque jaunâtre. On sentait encore, à travers le tabac et le camphre, une sorte de patchouli énervant. Sur les marges, des coups de crayon, des points d’exclamation .. »‘
On donnerait beaucoup pour retrouver ce volume. Mais qui est cet ami qui néglige de donner le moindre détail sur un ouvrage aussi intéressant ? Cet Ossian, est-ce une des nombreuses éditions de Cesarotti ? Est-ce l’ancien Le Tourneur que le général Bonaparte lisait à Arnault ? C’est « probablement Le Tourneur », dit d’'Arbois de Jubainville, sans dire sur quoi se fonde cette probabilité *
A. Nettement, Histoire du Journal des Débats, 1, 187.
A. de Musset, Œuvres, IX, 137: Un mot sur l’art moderne (1833). Mémoires d’Outre-tombe, 1V, 74.
Journal des Débats, 27 novembre 1894.
D’Arbois, Cours de Littérature Celtique, V, p. XXIV
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Raisons de cette préférence 443
Voilà donc une des préférences littéraires les plus connues et les plus certaines, non pas due à la mode, mais précédant, déterminant la Fa même, non pas éphémère et Pr Rp ne mais intime et constante, de la vingt- -cinquième année et de la première gloire à 2h Hélène et à l’agonie. Comment s’explique-t-elle ? et comment a jailli la mystérieuse étincelle entre le Barde nuageux et mélancolique, et l’homme au regard clair, à l’esprit prompt et pratique, le plus étonnant manieur de réalités positives que le monde ait connu ? Ce surprenant contraste ne pouvait échapper aux contemporains. Certains savaient fort bien résoudre l’antinomie. Les flatteurs de Napoléon, dit Villemain, dont l’enfance a été contemporaine de la vogue ossianique,« ne manquaient pas de trouver un rapport, une affinité secrète, entre l’héroïsme simple et rude des guerriers calédoniens, et la simplicité, la candeur d’héroïsme qu'ils attribuaient au héros moderne ‘ ». Les flatteurs ont passé, et les historiens sont venus, qui se posent la même question, mais ne la trouvent pas si aisée à résoudre.
Il y a quelque chose de vrai dans l’expression de Sainte- Beuve : Napoléon, dit-il, « prêtait de son génie à Ossian* ». Il remarque ailleurs que « Napoléon ne trouvait à embrasser dans Ossian que le fantôme du sublime * ». Cette idée a été reprise de nos jours : on a essayé d’expliquer la passion de Napoléon pour Ossian par «le goût de l'impossible, la hantise de l'immense, l’ardeur pour la chimère * >. De même M. Anatole France, quand il appelle Napoléon « un rêveur enivré d’Ossian * ». Et sans doute ces chants répondaient au besoin de rêve que connaissent, à certaines heures, les têtes les plus positives. C’est aussi ce que voulait dire Talleyrand : si le général Bonaparte, d’après lui, adore Ossian, c’est que « ses beautés sublimes le détachent de la terre $ ». Maïs on peut trouver de ce goût si marqué quel-