Anatole France, La Révolte des Anges, p
6. Cité sans indication de source par P. Albert, Littérature française au XIXe siècle, I, 98.
Hire:
ques raisons plus précises. Napoléon était au fond irréligieux, et l’athéisme ossianique était fait pour lui plaire.Partout ailleurs, il trouvait des héros soutenus et conduits par quelque dieu. Achille, Enée, Godefroi, baignent dans le
surnaturel, et croient de quelque manière à un au-delà mys-
térieux. Le maigre surnaturel d’Ossian, son merveilleux soufflé, l'Esprit de Loda et les ombres au sein des nuages, ne peuvent pas avoir beaucoup occupé Napoléon. Le seul au-delà dont rêvent les héros du Barde, l'espoir que ses chants répètent et commentent à satiété, c’est la survivance de la gloire dans le souvenir des générations. « Pour moi, disait Napoléon, l’immortalité, c’est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes ‘. »
Une autre explication psychologique a été tentée par Bourrienne *. On peut le croire quand il dit : « A quelques éclairs près, je n’ai jamais connu un homme plus insensible que Bonaparte à la belle poésie et à la belle prose. » Mais l'explication qui suit, et qui prétend donner la clef à la fois des deux goûts littéraires les plus marquants du maître, paraît peu acceptable sous la forme qu’elle adopte. Elle peut indiquer cependant une direction juste.
Comme il y avait du vague dans son esprit, une constante énergie dans son caractère, et qu’il rapportait tout à lui, son esprit se plaisait dans les nuages d’Ossian, et son caractère positif se trouvait comme exprimé dans les hautes pensées de Corneille : de là sa prédilection presque exclusive pour ces deux auteurs.
Je ne sais trop quel « vague dans l'esprit » pouvait avoir Napoléon, et comment Corneille exprimait son « caractère positif ». Mais je crois que ce qu’il admirait dans Ossian, ce n'était pas ses « nuages », mais ses héros, leur vaillance, leur gra ndeur d'âme, leur pureté, la noblesse un peu drapée de leur attitude, leur vertu austèrement pompeuse, à la romaine — il y a dans Fingal ou Oscar du Romain de théâtre — leur passion de gloire, tout ce que rêvait le jeune