‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 208 sur 512 · Comtesse de Montholon, Souvenirs de Sainte-Hélène p · texte numérisé non relu

Comtesse de Montholon, Souvenirs de Sainte-Hélène p

le maître prompt à récompenser qui le servait à son gré, bien des guetteurs de honne aubaine s’attaquèrent au Barde de Morven. La lyre de Pindare et d'Horace s'était usée à chanter la gloire ou les vertus des princes ; la harpe d’Ossian vint fort à propos la remplacer. L’Olympe s’effaça devant les palais de nuages, et Achille devant Oscar ou Fingal. Jamais mode poétique ne s’imposa avec plus de force, et ne fut plus artificielle. Bien différente du sentiment sincère de la poésie ossianique, elle ne survécut pas au régime : née avec lui, elle disparut avec lui. Nous allons voir le Barde, travesti en poète officiel de l’Empire français, jouer un rôle nouveau et assez inattendu.

Dès 1800, Creuzé de Lesser, l’ennuyeux auteur de la Table Ronde, d’Amadis et de Roland, lit au Premier Consul, chez le consul Lebrun, ses Vers sur la Mythologie d’'Ossian *, où celle-ci n’est qu’un cadre à d’agréables flatteries :

Adieu les fables des vieux âges,

Les Dieux des Grecs et des Troyens:

Vivent les héros des nuages

Dans leurs palais aériens !

Comme leurs âmes « viennent converser avec les héros de la terre », il n’est pas étonnant que « le vainqueur de Mélas » croie à cette mythologie; et le poète trouve occasion de retracer la course triomphale de Bonaparte, à qui sont apparues, en Egypte, l’Âme d'Alexandre; sur le Saint- Bernard, celle d’Annibal; en France et dans la paix, celle de Numa. Le ton est celui d'une profession de foi un peu badine :

J’aime Ossian et ses combats ; J'aime ses âmes, qui n’ont pas D'autre demeure que les nues...

C'est « un culte » dont le poète se déclare l’apôtre. Et la pièce finit comme un madrigal : l’auteur demande à ses auditeurs où logeront les héros

1. Creuzé de Lesser, Vers sur la Mythologie d’'Ossian, 23 vendémiaire an IX.

DE HR : ( Poésie ossianique de circonstance 447

Quand, épuré par ses succès Après tant d’horribles orages, Le ciel qui luit sur les Français, Grâce à lui, sera sans nuages ?

« La chute en est jolie », et le visage pâle du vainqueur de Marengo put à bon droit s’éclairer d’un sourire,

Après la paix d'Amiens, la reconnaissance emprunte volontiers la voix du Barde. En 1803, c’est la pièce anonyme Ossian à Bonaparte ‘. Ossian, qui depuis des siècles goûte le repos dans les nuages, entend « les cent bardes gaulois » faire monter à lui « leurs chants de paix et d’allégresse ». Il apprend que l’ère des héros n’est pas close ; il salue Bonaparte, en qui « revivent ces héros révérés »,en qui revit surtout son cher Oscar ; il se permet de lui donner des conseils :

Détache, il en est temps, détache cette épée : Les Bardes chanteront ton renos glorieux...

et s’enorgueillit d’avoir su lui plaire :

Mes hymnes quelquefois ont charmé tes instants ; De l'illustre Fingal les combats éclatants Peut-être ont enflammé ta jeunesse guerrière.

Ce poème de près de cent vers est très ossianique dans le détail : on y trouve une biche, des palais nébuleux, des palais des vents. C’est la première fois peut-être que toute cette fantasmagorie encadre la silhouette de Bonaparte : ce ne sera pas la dernière. La même année, on exécute solennellement un Chant gallique de Baour-Lormian, dont Lesueur avait fait la musique : deux ossianistes sans rivaux, chacun en son art. Nous retrouverons ce poème en étudiant l’œuvre de Baour-Lormian.

On s’attendrait à compter plus de pièces de ce genre dans la Couronne Poëtique?.On n’y trouve que celles que nous

1. Almanach des Muses, 1803, p. 93 : Ossian à Bonaparte; et Couronne poétique de Napoléon-le-Grand, p. 89.

Page 1