‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 229 sur 512 · Veillées des Muses, I · texte numérisé non relu

Veillées des Muses, I

satire avec succès ‘».Je l'aime moins lorsqu'il hausse le ton et s’écrie en parlant des poètes vengeurs :

Et leur Muse tonnait en l'absence des Dieux |

que lorsqu'il accumule sermone pedestri de plaisantes attaques contre les plagiaires et les épigones du siècle philosophique. Mais si Baour satirique a du talent et surtout du savoir-faire, il lui manque le grand sentiment d'indignation qui anime le généreux Gilbert; il lui manque surtout les idées générales, qu'elles soient morales ou littéraires, qui font vivre l'œuvre de Boileau. On lit sans ennui et même avec plaisir ces pages mordantes et pleines de verve; on est incapable d’en dégager une seule idée au nom de laquelle le satirique mène l’attaque ou la défense.

Entre deux épigrammes, et au moment même où il écrivait ses meilleures satires, Baour cherchait quel auteur étranger serait capable, mieux que le Tasse, de le mener en droiture à la gloire et à la fortune. Car de faire œuvre originale, il n'y fallait pas songer ; et il avait trop de bon sens pour concevoir là-dessus la moindre illusion. Son incapacité à penser comme à sentir par lui-même, mal dissimulée par sa faconde méridionale, était passée en proverbe ; on lui appliquait ces vers d’une de ses satires :

Personne ne dément le bruit si répandu Que pour lui la pensée est un fruit défendu.

Delille, Ducis, Parny, Chénier, Legouvé, entre ces astres glorieux quel éclat aurait eu son nom? Mais ce poète sans invention était un habile versificateur, quise sentait capable de nuancer sa poésie au reflet de l’âme d’autrui. Après le Tasse, qui ne lui avait pas donné toute la renommée qu’il en attendait, « il jeta les yeux sur la carte littéraire pour découvrir une région qui ne fût ni trop inconnue ni trop explorée, car il savait à merveille que si les vieilles choses rebutent, les nouvelles effarouchent... * » et choisit Ossian. Toujours habile, il tâta l'opinion en publiant çà et là des

1. J. Despaze, Les Quatre Satires, an VIII, p.vur. 2. Œuvres de Rigault, I, 194.

Sa carrière poétique 475

fragments de sa traduction; et quand il sentit que décidément Ossian prenait, quand l’ossianiste vainqueur fut dèvenu le maître de la France, il lança son volume.

Il ne s’agit nullement ici, comme on l’a cru à la légère, d’une véritable commande faite par le Premier Consul. Baour allait au devant de son désir, voilà tout. Une phrase de Lamartine : « Baour-Lormian le traduisait en vers pour les camps de l’Empereur », a induit en erreur Bailey Saunders et à sa suite Arvède Barine, d'ordinaire plus attentive. Mais Bonaparte sut montrer par des preuves certaines que l’idée et l'œuvre lui agréaient. Il décora le traducteur d’Ossian ; il fit de lui l’un de ses poètes officiels les plus appréciés et les mieux rémunérés. Baour emprunte « la harpe de David * » pour célébrer le Rétablissement du Culte *, puis embouche la trompette lyrique en diverses grandes occasions *. La récompense ne tarda pas. En 1807 Napoléon écrit de Varsovie à M. de Champagny sa satisfaction pour les vers de Baour-Lormian qu’on a chantés à Opéra, et ordonne de donner à l’auteur une gratification*. Le 30 septembre de la même année, un décret lui accorde une pension de 6.000 francs. En 1811, c’est une nouvelle gratification de 3.000 francs, pour avoir célébré sur le mode ossianique la naissance du roi de Rome. Il paraît que d’autre part il avait reçu de l’empereur de Russie une boîte en or pour son Ossian.

Son activité littéraire se multiplie sans jamais trouver derechef le grand succès. Le « grand barde Baour » comme disait Lebrun’, avait eu un Antiochus refusé au Théâtre- Français vers 1803 °; son Omasis, qui eut du succès, était joué en 1806, son Mahomet II tombait en 1811, et tombait à plat, à en juger par les consolations de ses amis? ; il tra-

duisait lAminte du Tasse (1813), Il avait publié en 1811

Page 1