‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 24 sur 512 · LL · texte numérisé non relu

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errent parmi les vapeurs empestées du Lego. Pas de vie de famille, sauf quelques très rares indications ; pas de foyer, pas de vie matérielle. Le manque de détails empruntés à l’existence de tous les jours avait frappé de bonne heure des lecteurs qui connaissaient leur Homère, Ni maisons, sauf le vague et pompeux « palais de Selma » ; ni armes, ni trésors, ni meubles, ni repas, sauf la « fête des Coquilles », sur laquelle aucun détail gastronomique n’est donné; rien n’est décrit avec la précision naïvement admirative qu'on remarque dans l'Odyssée, dans nos Chansons de Geste, et dans les véritables poésies ossianiques. Les blessures mêmes sont indiquées par à-peu-près. N’étaient les quelques indications vagues que nous avons citées, l’on pourrait dire que ces gens-là vivent en plein air et se nourrissent de vent. Restent les deux grands ressorts de la poésie épique, la guerre et l’amour. La guerre est partout dans ces poèmes : l’on s’y bat à toutes les pages, mais l’on s’y bat, si l’on peut dire, sans conviction. Non seulement Fingal est généreux, et pardonne au vaincu: il tient ces qualités du Finn légendaire ; mais encore il ne combat que très rarement lui-même ; il envoie à sa place Ossian, ou Oscar, ou Gaul, ou Fergus, ou Fillan ; il se contente de présider la bataille au lieu de la conduire. De plus, on se bat parce qu’il y a des envahis-

seurs, les guerriers de Lochlin par exemple, à repousser,

ou des rois amis à rétablir sur leur trône en punissant un usurpateur ; mais ces guerres ne sont pas animées et soutenues d’un vigoureux esprit patriotique ou national. Point de haines héréditaires, point de préjugés nationaux. Un grand souffle épique n’anime pas ces poèmes.

La guerre, d’ailleurs, est surtout prétexte à des histoires d'amour. Quand il n’y a pas de batailles, ce sont des aventures sur mer, des naufrages, où se placent tout naturellement d’autres histoires d’amour. Elles sont aussi innombrables que fastidieuses. Il serait long de dénombrer les couples dont Ossian retrace, avec plus ou moins de détail, la destinée le plus souvent lamentable, Tendres amants, ou légitimes mais non moins tendres époux, aucun n’a de caractère bien tracé; ce sont des ombres vaines et larmoyantes. L'amant est frappé au combat d’un coup mortel, ou il succombe dans un combat singulier, ou il est vietime d’un nau-

frage, ou il est mis en pièces par un sanglier. L'amante, qui s’est travestie en jeune guerrier, reçoit un coup mortel en combattant à côté de lui ou en se portant à son secours. Car le travesti se porte beaucoup dans Morven. Quelquefois, comble d’infortune ! elle reçoit la mort de celui même qu'elle adore, et qui ne l’a pas reconnue sous ce déguisement. Ou bien, si les combats l'ont épargnée, .elle meurt de ‘douleur sur la tombe de son amant. Ces situations très peu variées se retrouvent dans vingt histoires plus romanesques et plus invraisemblables les unes que les autres. Elles faisaient jadis les délices des cœurs sensibles, et c’est aujourd’hui la partie morte et bien morte de la poésie ossianique.

Mais les âmes méditatives et rêveuses trouvaient dans ces poèmes des attraits plus profonds, et dont le pouvoir n’est pas encore aboli. Si la narration épique est froidement romancée et fadement artificielle, elle est située du moins dans un paysage qui a été une révélation pour l'Europe, et qui est encore à de certaines heures en singulière harmonie avec nos âmes. Ce paysage est peu varié : Macpherson n’a peint que ce qu’il connaissait, le berceau de sa jeunesse élant la terre de ses héros ‘. Et, par cette rencontre providentielle, il a évité forcément le vague, le faux, le lieu commun, fléaux du paysage classique et souvent du paysage romantique. Cette heureuse monotonie a été l’un des principaux éléments de son succès. On connaît, au moins par oui-dire, les éléments essentiels du paysage ossianique : la mer glauque ou blanche d’écume, roulant ses vagues énormes à l’assaut des rochers escarpés du rivage ; les baies et les îles innombrables, qui découpent le littoral et rapprochent partout les deux éléments ; les lacs que revêt un perpétuel voile de brouillards ; le ciel bas, nuageux, sombre ; les montagnes nues, couvertes de landes stériles ou de forêts de chênes et de sapins ; les torrents écumeux et bruyants ; les vastes bruyères désertes sous la lune froide. Parfois, un chevreuil qui fuit à travers les rochers : un chasseur solitaire qui s’arrête auprès d’une

1. Un géographe considère l'Oxsian de Macpherson comme la parfaite expression du paysage des Hautes-Terres, tandis que Burns exprime celui des Basses-Terres (fardy, Géographie des Highlands, p. 154).

tombe ou au pied d’un arbre fracassé par les tempêtes. Pas d'agriculture, pas de vie pastorale, rien qui réchauffe le cœur en annonçant les féconds travaux des hommes : un pays presque désert sous un ciel inclément.

Et puis, dans les poèmes ossianiques, la narration n’est pas tout, ni l’évocation du cadre où se meuvent les héros. Il y a là en outre des motifs lyriques qui ont puissamment ému les hommes, et dont quelques-uns peuvent encore réveiller des émotions vagues et sincères. Fuite irréparable des jours, grandeur des époques et des empires qui ne sont plus, sentiment désespéré de la faiblesse de l’homme éphémère devant la nature impérissablement jeune, sous l’œ1l serein des astres ; désir passionné de fixer au moins par la mémoire le souvenir des temps révolus ; mélancolie du vieillard qui survit à tout ce qu’il aima; harmonie des vents lugubres, de l’automne qui endeuille la terre, des feuilles qui tombent, des nuages sombres, avec la tristesse de l’âme ; mystère insondable de la destinée, et néant des espoirs humains ; tels sont en raccourci les principaux thèmes lyriques qui se retrouvent presque à chaque page d’Ossian, et qui en font, bien plus que les fantômes, les vains coups d’épée et les historiettes sentimentales, la véritable originalité et l’intérêt permanent. Par eux la poésie, trop souvent bannie des vers, rentrait à grands flots fougueux et pressés dans cette prose nouvelle. Par eux trouvait une voix tout ce que l’âme moderne, inquiète et compliquée, sentait en elle de tristesses et d'émotions que nul n’avait encore exprimées.

Telle était la seconde nouveauté d’Ossian. Une troisième était la forme. La prose rythmée de Macpherson fut une révélation. Grâce à cette prose, Ossian pouvait librement épancher ses sentiments ; il était dispensé de la régularité des vers majestueux et de la contrainte des strophes à forme fixe. Il pouvait éviter les antithèses, les épithètes, les remplissages et les boursouflures. Il disait brièvement ce qu’il avait à dire, d’un souffle un peu haletant, sur un ton très peu varié, mais parfois saisissant. Sa phrase courte, directe, cadencée, l'aidait à faire impression sur les âmes. Et ses paroles pouvaient inspirer les poètes : car c’était de

la matière épique sans la gêne du grand vers de l’épopée,

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c'était surtout de la matière lyrique sans la difficulté des rythmes précis et inexorables du lyrisme. On pouvait librement en versifier tel ou tel morceau, et nous verrons qu’un véritable concours de poésie s’est institué sur des passages de Carthon ou des Chants de Selma.

Ce style, au reste, n’avait rien de trop déconcertant. Les grands poètes ont chacun leur manière propre, qui parfois étonne, effarouche leurs premiers lecteurs, et peut nuire pour un temps à leur popularité. Ossian est original sans l'être trop. Il rappelle qu'il est gaélique par un certain nombre de tours consacrés, dont le génitif descriptif est le plus fréquent (Selma des rois, Cromma-glas des boucliers, Swaran des îles des tempêtes, Ullin des harpes) ; par les épithètes composées qui rappellent étrangement celles d’'Homère (Duthmaruno aux cheveux notrs, Trenmor au large bouclier, les guerriers au sourcil sombre) ‘ ; par les périphrases consacrées (fils de la chasse, enfant du rocher) ; par les fréquentes métaphores et 15 incessantes comparaisons. Maïs il n’est pas trop étrange, trop barbare ; il n’offre rien qui ne se comprenne d’abord, et l’on se sent agréablement dépaysé sans se trouver perdu dans l’inconnu. La prose anglaise qu'Ossian a revêtue pour se présenter à l’Europe est claire et facile ; son vocabulaire limité, où font presque partout défaut les termes concrets, pittoresques, est emprunté à la langue poétique classique et n’offre rien qui déroute l'étranger : une connaissance élémentaire de cette langue suffit à la bien entendre : et c’est encore là une raison décisive de son succès. La langue dans laquelle est écrit Ossian le rend d’avance européen.

Tels sont, résumés à grands traits, les principaux aspects d’Ossian à ne considérer ces poèmes qu'en eux-mêmes, et telles sont en même temps, on l’a vu chemin faisant, les principales raisons, internes et essentielles, de son succès éphémère ou prolongé. Maïs nous avons à résumer aussi les discussions passionnées que dès son apparition il a sou-

1. Ces exemples sont tous empruntés au début du Duan II de Cath- Loda.Dans les cinquante premières lignes de ce chant, je relève 3 génitifs descriptifs, 6 épithètes composées, 2 métaphores, 7 comparaisons.

levées, et dont nous retrouverons l’écho à chaque période de son histoire en France.

L'accueil fait en Angleterre à l’écossais Ossian avait été inég'alement bienveillant selon les dates et selon les groupes littéraires. Il faut en chercher la raison en grande partie dans des motifs politiques et des préjugés nationaux. Ces mêmes motifs et ces mêmes préjugés rendaient les oreilles attentives et souvent favorables aux premiers soupçons qui s'élevèrent sur l'authenticité des productions de Macpherson.

Dès l'apparition des Fragments de 1760, un juge aussi délicat et aussi compétent que Gray montrait des doutes que Hume s’efforçait de dissiper. Gray, d’ailleurs très sensible aux beautés d’Ossian, doutait qu’une pareille poésie eût Jamais pu exister dans les montagnes de l’Ecosse. Hume prouvait qu’elle y avait existé de tout temps. On voit dès l’origine le malentendu : l'un parle de l’Ossian tel que Macpherson le donne, l’autre parle du corps imposant des traditions ossianiques que nous avons indiquées plus haut. On voit aussi, dès l’origine, le dilemme faux qui devait être répété tant de fois au cours de la controverse : Ou Macpherson a un génie extraordinaire, ou il a découvert un trésor inappréciable ‘. Comme Gray ne pouvait admettre qu'Ossian fût l’œuvre de Macpherson, dont les talents lui étaient suspects, il finissait par se laisser convertir à l'authenticité, en avouant toutefois qu'aucune hypothèse ne satisfaisait pleinement sa raison. À Cambridge, d’ailleurs, on restait sceptique. :

D'autre part, également avant la publication de Fingal, des indices d'inquiétude s'étaient manifestés en Irlande.

1. Lettre de Gray à Warton, dans Mason, Life of Gray (II, 162), citée par B. Saunders, p. 87: « In short, the man is the very demon of poetry," or he has lighted on a treasure hid for ages. »

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Les Ecossais allaient-ils ravir aux Irlandais leur héros national ? On protestait, de Dublin, contre les publications annoncées. Ceux même qui admettaient l'authenticité essentielle des poèmes eurent beau jeu, quand le volume eut paru, à démolir le fragile échafaudage de notes et de dissertations sur lequel Macpherson étayait son Ossian écossais. Sans qu'il soit possible d'entrer ici dans le détail de cette polémique, dont nous retrouverons en France une intéressante répercussion, il faut faire remarquer qu'il y avait là une permanente accusation de plagiat qui pouvait influer sur l’attitude de l'Europe lettrée.

Macpherson, cependant, semblait avoir cuirassé d’avance son œuvre contre tous les coups qui pourraient l’atteindre. Il avait élaboré des Dissertations érudites, destinées à situer Ossian dans l'histoire, et à expliquer les mœurs de son siècle ; il insistait sur la concordance des textes latins avec ses propres trouvailles ; il accompagnait chaque poème de notes savantes, où des rapprochements étaient indiqués, qui expliquaient, qui Justifiaient une foule de noms et de circonstances. D’autre part, dès janvier ou février 4764, il pensait à anéantir tout soupçon en publiant, en même temps que sa traduction, les originaux qui lui avaient servi. Il avait commencé à lancer pour cet objet une souscription qui n'aboutit pas. Dans l'avertissement de la première édition de Fingal,il revenait sur cette idée, et déclarait qu'il était tout prêt à publier ses textes, mais qu'aucun souscripteur ne s’était présenté ; à défaut de mieux, il déposerait les originaux dans une bibliothèque publique, ou chez son libraire. Il se peut que ces fameux originaux, dont nous reparlerons en détail plus loin, aient été” réelle ment déposés chez le libraire, qui l'a affirmé ; mais personne ne dit les y avoir consultés. En fait de texte, on avait le septième chant de Temora, publié en gaélique à la suite du poème. Mais cette publication ne servait guère. On manquait de points de comparaison. Il y avait extrémement peu de textes gaéliques écossais imprimés, depuis un siècle qu'avait paru à Glasgow, en 1659, le premier livre imprimé en gaélique, un recueil de psaumes #.

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