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Malgré toutes ces précautions, il y eut bien des doutes en Angleterre dès la publication de Fingal et de Temora; doutes épars et qui ne se coordonnaient pas. Samuel Johnson exprimait, avec la brutale franchise qui lui était coutumière, son mépris pour ces nouveaux poèmes. Le « dictateur littéraire » déclarait & priori qu’ils n'avaient d’autre auteur que leur traducteur, et qu'ils pourraient d’ailleurs être l’œuvre du premier venu. Mais il ne tentait même pas de démontrer l’inauthenticité : c'était une sorte de paradoxe qu'il lançait dans les cercles littéraires qu’il présidait. D’autres voix plus discrètes faisaient entendre des doutes. expressifs. Walpole demandait si un poème en six chants peut être retenu de mémoire, quinze siècles durant, par des sauvages. Beattie tenait pour évident que ces poèmes n'avaient jamais existé auparavant dans la forme où Macpherson les publiait. Après Temora, les doutes se font plus pressants. Hume, jusque-là si favorable, sent naître des scrupules; et, pour les dissiper, presse Macpherson et Blair de publier les témoignages écrits de tous ceux qui connaissaient déjà les poèmes en langue gaélique ou qui les ont communiqués à Macpherson. Celui-ci fit la sourde oreille ; mais Blair déféra en partie au désir de son illustre collègue, et publia, avec un historique du travail de Macpherson, une série de témoignages dans l’Appendice qui accompagnait la seconde édition de sa Dissertation. Hume ne fut pas aussi convaincu que Blair l'avait espéré.
Macpherson, à partir de cette époque (1763), excitait. la défiance par l'attitude extrême qu’il prenait. Il soutenait que tous les poèmes qu’il avait publiés étaient entièrement traduits d’originaux authentiques ; toutes les objections de détail le trouvaient intraitable. Il fallait donc, ou le croire absolument de bonne foi, ou le juger un effronté menteur ; son intransigeance excluait tout moyen terme ; et c’est en effet entre ces deux conclusions radicales que flottait l’opinion.
A cette première période de discussions (1760-1763) succède une longue période d’accalmie. L’attention publique s'est détournée d’Ossian et de son authenticité discutée t.
1. On ne voit pas en effet qu’on ait accordé grande attention à l’ou-
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Pendant ce temps, le succès des poèmes va en augmentant : les imitations en vers se multiplient en Angleterre, les rééditions que donne Macpherson s’épuisent assez vite Le mystère qui planait sur Ossian pouvait, on l’a du moins supposé, être pour quelque chose dans ce succès. La querelle reprit vers 1774, et devint bientôt la plus longue, la plus importante et la plus passionnée qui ait jamais divisé le monde des lettres.
Samuel Johnson, qui s’était tenu sur la réserve pendant une dizaine d’années, revint à la charge. Il entreprit son voyage dans les îles Hébrides, entre autres motifs, pour y recueillir des preuves que l’Ossian de Macpherson ne reposait sur aucun fondement réel, et publia le récit de ce voyage en 1775 ‘. Avec l'attitude combative et bourrue qui lui était habituelle, le docteur mniait absolument qu'il y eût, qu’il y eût jamais eu des poésies ossianiques : tout, sauf peut-être le nom d’Ossian, était sorti du cerveau de Macpherson. Cette position extrême, et déjà de son temps insoutenable pour quiconque eût pris la peine de s'informer en Ecosse ou en Irlande, s’expliquait par ses violents préjugés anti-écossais, par son parti pris d'ignorer des traditions populaires que toute personne de langue gaélique lui eût révélées, et par des traits communs aux critiques doctrinaires du temps, l'ignorance et le dédain des petits faits, l’esprit de système, le manque de sens historique, la hauteur méprisante, et l’aplomb imperturbable.
Pendant que le Voyage de Johnson s’imprimait, Macpherson eut connaissance des attaques dont il allait être l’objet, et chercha à faire adoucir les expressions violentes du docteur. Un échange de lettres, où se rencontrent trop souvent les mots de sof, d'impudent et de menteur, faillit dégénérer en un échange de coups. L’Ecossais dressait une taille de six pieds, et n’avait pas atteint la quarantaine. Le
. vrage d’un homonyme de Macpherson, qui touchait cependant le point en discussion : Rev. John Macpherson (ministre de Slate dans l'ile de Skye), Critical Dissertation on the Origin, Antiquilies, Language,Government, Manners, and Religion of the ancient Caledonians… Londres, 1768, in-4.
1. À Journey to the Western Islands of Scotland, by Dr. Samuel Johnson. Londres, 1775, in-8.
docteur comptait vingt-sept ans de plus et plusieurs pouces de moins ; aussi fit-1l emplette d’un énorme gourdin pour attendre Ossian de pied ferme. L’attaque ne se produisit pas : plus que le bâton noueux, la grande autorité littéraire et morale de Johnson et son âge firent sans doute réfléchie l’avisé Macpherson. Si l’on relit aujourd’hui, à une telle distance des faits, loin de toute prévention nationale, les textes qui nous restent de cette fameuse querelle, il semble que l’attitude de Macpherson en cette occasion ait été plus conforme que celle de son adversaire aux idées que l’on se fait de nos jours des limites du droit d'écrire et des devoirs d’un gentleman.
La controverse ossianique intéressait à cette époque un vaste public : elle fournit le sujet de plusieurs articles, pamphlets ou volumes. Le Voyage de Johnson avait mis le feu aux poudres; un Ecossais, Mac-Nicol, réfuta l’ouvrage *. Un autre Ecossais, mais des Basses-Terres, William Shaw, attaqua de son côté l’authenticité. On lui répondit. Il répliqua *. On lui répondit encore. Il répliqua de nouveau *,. Cette polémique s'était peu à peu éteinte vers 1785. Elle n'avait presque rien appris au public qui restât définitivement acquis : trop de préjugés, trop de violences, et pas assez de faits précis.
En 1783, on crut enfin avoir raison de la résistance que mettait toujours Macpherson à publier les pièces du procès, c’est-à-dire les originaux de ses « traductions ». Une souscription ouverte parmi les fonctionnaires de la Compagnie des Indes originaires des Hautes-Terres produisit une somme de près de mille livres sterling, que l’on fit parvenir à la Highland Society de Londres pour subvenir ‘aux frais de cette publication. Le secrétaire de cette Société, John Mackenzie, obtint de Macpherson la promesse de se mettre au travail « dès qu’il en aurait le loisir ».
1. Donald Mac-Nicol, Remarks on D° Samuel Johnson’s Journey to the Hebrides. Londres, 1779, in-8
2. William Shaw, An Enquiry into the Authenticity of the Posms ascribed to Ossian ; with a Reply to Mr Clarke’s Answer. Londres, 1782, in-8
3. William Shaw, À Rejoinder to an Answer from Mr Clarke on the subject of Ossian’s Poems. Londres, 1784, in-8.
Re
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Qu’entendait-on autour de lui, que pouvait-il entendre lui-même par cette expression, publier les originaux ? Macpherson et surtout Blair avaient répandu l’opinion que la langue gaélique possédait des poèmes épiques, grands ou petits, entiers ou en fragments. Ces poèmes, moyennant un léger travail de choix, d'élimination, de soudure, de combinaison, étaient devenus la prose de Macpherson. Il fallait par conséquent, pour répondre à l’appel des souscripteurs, constituer et faire imprimer un texte gaélique tel que tous ceux qui lisaient cette langue pussent le reconnaître pour l'original de la traduction, celle-ci dût-elle passer pour moins fidèle qu’on ne se l'était imaginé. Il ne pouvait être question de donner au public les poésies authentiques, pour lesquelles Macpherson dans sa Préface avait affiché tant de dédain, ni les fragments épiques populaires, ni les notes plus ou moins informes prises d’après les contes ou les chants récités devant lui, ni même les morceaux importants de poésie gaélique composés ou refaits auprès de lui et pour l’aider, au temps de ses premiers travaux, par Lachlan Macpherson, comme nous le verrons, ou par d’autres : bref, rien de ce qui lui avait servi de thème ou de canevas. À supposer qu'il eût conservé ces matériaux par devers lui, il devait leur faire subir une profonde transformation. Il fallait donc beaucoup plus de travail et de peine que les souscripteurs et le public ne le supposaient. De plus, et ce motif de retard, bien que le moins important peut-être, servait à déguiser les autres, il fallait, avant de transcrire pour les presses, prendre parti quant à l’orthographe et quant à l'écriture. La graphie différait suivant les manuscrits : celle qu’on employait autour de Macpherson était différente à son tour, et celle des morceaux qu’on lui avait réellement envoyés était autre chose encore. Pour l'alphabet, autre difficulté. Macpherson avait tiré d’un mot de César l’idée singulière que le véritable alphabet primitif des langues celtiques était l’alphabet grec. Sa correspondance prouve avec quel entêtement il tenait à cette idée. Il reconnaissait lui-même que peu d'habitants des Hautes-Terres lisaient le grec : on se demande alors combien de personnes (l'Irlande mise à part)auraient pu à la fois lire et comprendre l'édition projetée. On le dissuada non
sans peine. Mais ces dificultés, ces hésitations, retardaient indéfiniment la miseen train du travail. Travail complexe, extrêmement délicat, et seulement à demi avouable, pour lequel Macpherson semble avoir eu pour collaborateur assidu John Mackenzie. La rédaction définitive n’était même pas commencée à la mort de Macpherson, en 1796.
Après sa mort, les fonds furent remis à John Mackenzie, chargé de continuer le travail. Luiet Thomas Ross (d'Edimbourg) l’avancèrent beaucoup, collationnant, récrivant, recopiant de leur mieux. C’est Ross, nous dit-on, qui corrigea et copia les manuscrits légués par Macpherson. Mackenzie mourut,et la Highland Society se chargea de terminer ellemême le travail et de veiller à la publication, qui eut enfin lieu en 1807 *. Cette monumentale édition en trois volumes contenait Fingal, Temora, et neuf autres poèmes, soit onze en tout. Elle donnait, pour chacun d’eux, en regard du texte édité dans une forme moderne et correcte (celle de la Bible gaélique), une traduction latine littérale due à Macfarlan, et qui devait permettre aux non-celtisants de juger de la fidélité de la version de Macpherson. Elle renfermait, en outre, au premier volume, une Dissertation d’une centaine de pages, dont l’auteur était John Sinclair, sur l'authenticité des poèmes,morceau auquel les jugeslesmoins prévenus accordent encore aujourd’hui quelque valeur ; une nouvelle traduction du chant I de Fingal, avec des notes, par Thomas Ross ; une traduction des Observations critiques de Cesarotti sur ce même premier chant ; et un Appendice formé de six pièces, dont plusieurs destinées à corroborer l’authenticité : une déposition, une lettre-témoignage, une déclaration sous serment. On voit que la Société de Londres avait fait de son côté, dans une certaine mesure, le travail que venait de mener à bonne fin celle d’Edimbourg, et que nousallons étudier tout à l'heure. N'oublions pas une Scène tirée d'Ossian, propre à montrer que ces poèmes se prêtent à revêtir la forme dramatique. Le tome III contenait un long et impor-
1. The Poems of Ossian, in the original gaelic, with a literal translation into Latin, by the late R.Macfarlan... etc... etc... Londres, Nicol, 1807 ; 3 vol. gr. in-8. L’épigraphe annonce l'intention apologétique de l'ouvrage : Magna est verilas, et prævalebit.
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tant travail de Mac-Arthur, sous le titre d'Observations supplémentaires sur l'authenticité des poèmes d'Ossian ; ce travail s’appuyait pour démontrer l'authenticité sur les mêmes documents que venait de publier le Rapport d’Edimbourg, ou les résumait. Des pièces diverses venaient étayer cette démonstration. Enfin l'ouvrage se terminait par une liste des livres qui traitaient de choses celtiques ; une autre des livres gaéliques imprimés ; une autre de manuscrits en langue gaélique ; cette dernière liste, dit un juge compétent, n’est pas sans valeur même aujourd’hui ‘. Pour que tant de peine et tant de frais ne demeurassent pas inutiles, on chercha à répandre ce texte ainsi établi dans les contrées . de langue gaélique. Une édition gratis fut lancée en 1817; une édition populaire fut mise en vente en 1857. Il paraît que ces efforts n’eurent que très peu de succès.
Le premier fait que l’on remarque, en étudiant cette édition, c’est que le texte gaélique ne correspond pas à la totalité des « traductions » de Macpherson. Il y manque onze poèmes. Voici les seuls que nous trouvions ici (les titres sont donnés en gaélique; je les transcris sous la forme adoptée par Macpherson, pour qu’on puisse les reconnaître): Cath-Loda, Comala, Carric-Thura, Carthon, Oina-Morul, Colna-Dona, Croma, Calthon et Colmal, Fingal, Temora, Conlathet Cuthona. Parmi ceux qui manquent se trouvent les plus touchants ou les plus poétiques : Les Chants de Selma par exemple ou Dar-thula, Oithona ou Berrathon. Que s’était-1l passé pour ceux-là? Ceux qui tout de suite eurent le soupçon qu'on avait purement et simplement traduit en gaélique l’anglais de Macpherson se demandaient pourquoi on avait laissé ces poèmes de côté. S'ils étaient authentiques, pourquoi n’en pas publier l’original? S'ils étaient inventés, pourquoi ne pas les refaire comme les autres? Si cette lacune était l’aveu tacite qu’on n’avait rien ou presque rien trouvé qui les concernât dans le désordre indescriptible où Macpherson laissait volontiers ses papiers, il fallait admettre que pour tous les autres on avait publiédes textes authentiques ; rien que sur ce point la controverse pouvait repartir de plus
belle,