La Guerre d'Inistona. — Même poème
22. Uthal. — C'est l'épisode central de Berrathon. Larmor, père d’Uthal, devient Ronnan.
23. Le dernier hymne d'Ossian. — C'est Berrathon, moins l'épisode d’Uthal.
Au total, ce petit volume donnait à peu près complète-
ment dix petits poèmes sur vingt; un long poème sur deux;
il y ajoutait deux morceaux traduits par Le Tourneur, qui
ne figuraient qu’en note dans Macpherson; il tirait de Fingal cinq morceaux différents, et un de La Guerre de Caros. Restaient dix petits poèmes et Fingal presque tout entier qui n'étaient pas représentés dans le volume de Baour. En tenant compte de la longueur des divers morceaux traduits, on arrive à trouver que les Poésies Galliques représentent 59 °/, des publications de Macpherson.
Cette-première édition se terminait par un morceau de Coupigny, Fragment du Chant d'Armin, auquel Baour offre généreusement l'hospitalité afin, dit-il, de le faire connaître davantage. Il ne le donne pas pour inédit ; et en effet il avait paru dès 1794 ; nous l'avons déjà Léfcobbré et étudié. On est étonné de voir Baour, qui sans doute l’a lu bien vite, déclarer que « le sujet n’en est point pris dans Ossian », alors que Coupigny n’a fait que suivre, d’abord Berrathon, puis Les Chants de Selma, deux poèmes que Baour lui-même avait traduits.
Coupigny et son Armin disparaissent en 1804 ; mais le recueil se grossit de quatre poèmes nouveaux, en sorte que le texte définitif de Baour-Lormian compte 5084 vers.
1. Olgar et Sulmina. — Ossian pleure la mort de son ami Olgar qu'il a tué jadis sans le connaître parce qu’il lui disputait le cœur de Sulmina. Ce dernier nom se trouve dans le Cathlava de Smith ; l’ensemble du poème de Baour n’est pas ossianique ; il doit peut-être quelque chose au Catheluiëna de Smith.
2. La Mort de Gaul. — C’est le poème de Smith La Mort de Gaul fils de Morni. Baour l'appelle « un des principaux et des plus dramatiques d'Ossian », Evir-Choma devient Palmina, nom inventé.
3. Les Adieux d'Oscar et de Malvina. — Court poème non ossianique ; ce duo terminé par un ensemble de deux voix n’est qu’une romance, pastiche du genre, qui peut convenir à tous les amants que la guerre sépare.
4. Ossian à Sulmala. — Court morceau qui met en vers un fragment cité par Le Tourneur dans une note au chant VIII de Temora.
On s’aperçoit que dans l'intervalle Baour a découvert l'Ossian de Hill, auquel il n’avait rien emprunté dans sa
Variantes de 1804 491
première édition. Non seulement il a ajouté, mais il a modifié. Carthon, nom jugé sans doute ridicule, est devenu Elmor ; mais on a oublié jusque dans l'édition de 1827 de faire ce changement en tête du sommaire. Darthula, tout au moins au début, est profondément transformé ; de même l’'Hymne au Soleil. Remarquons que ces deux morceaux, que Baour a jugé à propos de refaire, sont deux illustres exemples de poésie sidérale. L’hymne à la lune qui ouvre Darthula n’a trouvé que dans la seconde édition la forme sous laquelle il a été souvent cité. Le poète avait d’abord écrit :
Fille du ciel, que j'aime tes appas,
Et l'éclat virginal dont ton front se couronne |!
Dans les plaines d’azur où s’impriment tes pas,
Des astres de la nuit la foule t’environne.
Les nuages obscurs s’éclairent de tes feux :
Par toi l’air est plus doux, la nature plus belle.
Les vents n’osent troubler ton cours silencieux.
Que fais-tu loin de nous quand une ombre rebelle
Enveloppe ton globe et le cache à nos yeux?
Vas-tu, comme Ossian, plaintive, gémissante,
Dans l’asile de la douleur Ensevelir ta beauté languissante ?
Reine aimable des nuits, connais-tu le malheur ?
Maintenant, revêtu de toute sa lumière,
Ton char voluptueux roule au-dessus des monts ;
Prolonge, s'il se peut, le cours de ta carrière,
Et verse sur les mers tes paisibles rayons.
Les neuf premiers vers ont été remplacés par ceux-ci :
Ainsi qu'une jeune beauté Silencieuse et solitaire,’ Des flancs du nuage argenté La lune sort avec mystère.
Fille aimable du ciel, à pas lents et sans bruit Tu glisses dans les airs où brille ta couronne, Et ton passage s’environne Du cortège pompeux des soleils de la nuit.
Que fais-tu loin de nous, quand l’aube blanchissante Efface à nos yeux attristés Ton sourire charmant et tes molles clartés ?
On Jui avait sans doute fait observer que les pas de la lune ne s’impriment guère dans le ciel, et qu’Ossian demande ce que l'astre devient, non pas pendant la nouvelle lune, mais pendant le jour. L’Hymne au Soleil, ce morceau fameux, a également subi une complète refonte, du moins dans les vingt premiers vers. Les voici dans le texte de
Invincible héros, roi du monde et du jour,
Quelle main, te couvrant d’une pompeuse armure, Dans les plaines de l'air te marqua ton séjour,
Et sema d’un or pur ta blonde chevelure ?
Nul astre dans les cieux ne marche ton rival ;
Les filles de la nuit à ton éclat pâlissent ;
La lune devant toi fuit d’un pas inégal,
Et ses rayons douteux dans les flots s’engloutissent, Sous l'effort redoublé de l’âge et des autans, Tombent le chêne antique et le pin solitaire ;
Le mont même, le mont, accablé par les ans, Incline sous leur poids sa tête séculaire ;
Mais les siècles jaloux respectent ta beauté ;
Un printemps éternel sourit à ta jeunesse ;
Tu traverses l’espace en monarque indompté,
Et l’azur lumineux t'environne sans cesse ;
Quand la tempête éclate et rugit dans les airs, Quand les vents font rouler au milieu des éclairs Le char retentissant qui porte le tonnerre,
Ton disque ouvre la nue et console la terre.
Les cinq premiers vers sont devenus les suivants :
Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d’or, Quelle main, te couvrant d’une armure enflammée, Abandonna l’espace à ton rapide essor,
Et traça dans l'azur ta route accoutumée ?
Nul astre à tes côtés ne lève un front rival...
Plus loin, huit vers sont changés :
Sous les coups réunis de l’âge et des autans Tombe du haut sapin la tête échevelée ;
Le mont même, le mont, assailli par le temps, Du poids de ses débris écrase la vallée ;
Abréviations et suppressions 493
Mais les siècles jaloux épargnent ta beauté ; Un printemps éternel embellit ta jeunesse ; Tu t’empares des cieux en monarque indompté,
Et les vœux de l'amour t'accompagnent sans cesse.
Enfin, le dernier des vers cités plus haut a été heureusement transformé :
Tu parais, tu souris, et consoles la terre.
En dehors de ces deux morceaux, on ne constate que des changements insigniliants. Ces différences signalées entre la première édition des Poésies Galliques et les suivantes, revenons au texte lui-même, et demandons-nous d’abord jusqu’à quel point Baour traduit ce qu'il nous donne de Le Tourpeur et jusqu’à quel point il se contente de le résumer.
La réponse est aisée : il abrège son texte. Un sondage opéré sur les dix premières pages de sa Darthula montre que ce qui reste de l'original équivaut à 48 c/, ; dans Les Chants de Selma, on trouve 61 ‘/,; dans Minona, beaucoup plus court, 90 °/.. Temora,on l’a vu, est extrêmement simplifié. 11 est impossible de donner une moyenne qui soit rigoureuse, mais en tenant compte des poèmes qu’il ne traduit pas et de ce qu’il omet dans ceux qu'il traduit, on peut admettre que Baour-Lormian donnait dans ses vers l’équivalent d’environ un tiers de la prose de Le Tourneur. Lui aussi, et mieux que les timides auteurs des Poésies Erses de 1772, 1l a voulu faire une anthologie ossianique qui fût variée, touchante, jamais ennuyeuse, et surtout poétique.
Ce qu’il supprime de préférence en effet, c’est ce qui offre un intérêt plus historique, ou soi-disant tel, que poétique. Ainsi dans Temora, au chant II, l'épisode de Conar, fils de Trenmor et premier roi d'Irlande, et l’histoire de Crothar, ancêtre de Cathmor, « épisode, disait Le Tourneur d'après Macpherson, qui répand un grand jour sur l’histoire d'Irlande, et sur les prétentions de la famille de Cathmor au trône ». De tout cela Baour-Lormian n’a cure : l’histoire d’Irlande et les prétentions de la famille de Gathmor le laissent parfaitement indifférent, parce qu'il sait que le lecteur français s’en souciera peu. Or,c’était justement l’élément de
ses compositions auquel Macpherson donnait le plus d’importance. Préoccupé, on l’a vu, d’asseoir la gloire de son Ossian sur des fondements solides, il cherchait toutes les occasions de le présenter comme un annaliste véridique, comme un sûr témoin des âges antiques. Le Tourneur suivait encore cette voie ; Baour s’en écarte résolument. Ce qui l’intéresse dans Ossian, c’est l'évocation d’un paysage lointain et nébuleux, ce sont des sentiments nobles ou tendres, c’est l’héroïsme, c’est la gloire, c’est l’amour : c’est en un mot le romanesque et le pathétique. Moins cette poésie a de contact avec la vérité historique, moins elle est précise, et plus elle enchante l’âme. Sans doute, il répète, en les abrégeant toutefois, un petit nombre des notes de son prédécesseur ; mais ce ne sont presque jamais des notes historiques ; ce sont des éclaircissements, presque nécessaires d’ailleurs à qui ne connaît pas encore Ossian, sur les usages et les expressions que l’on rencontre dans ses poèmes. Son Ossian est un livre de légende et de poésie, ce n’est à aucun degré un monument historique.
Il avait d’ailleurs très habilement groupé les morceaux de son anthologie. Le volume s’ouvrait par cet Hymne du soir séparé à dessein du reste du poème d’Oëna-Morul, et placé en tête du recueil comme une sorte de prélude, pour donner le ton :
L'ombre à peine voile les cieux ; Des temps évanouis la splendeur éclipsée Se retrace dans ma pensée, Et m'inspire des chants dignes de mes aïeux.…..
Là, toutes les principales cordes de la harpe du Barde sont touchées, et la tonalité générale est posée, Ossian va chanter : il indique en peu de mots sa situation et les sujets habituels de ses chants ; il nomme Fingal, Oscar, Malvina : il évoque en quelques touches rapides le paysage calédonien. Le lecteur se trouve tout de suite placé dans l’atmosphère si particulière, si neuve, qui est l’atmosphère ossianique, Et la série des poèmes, au milieu de laquelle est placé Témora, le plus long, se clôt par Le dernier Hymne d'Ossian, qui est une récapitulation générale du cycle que le
Composition du recueil 495
lecteur a parcouru, un dernier chant qui a quelque chose de solennel :
Le Barde va chanter pour la dernière fois...
Et il s’apprête à mourir :
Vents orageux du soir, ma bouche vous implore ; De vos bruyantes voix retenez les éclats :
Ossian va dormir... ne le réveillez pas...
La nuit doit être longue...
Lui qui à pleuré et chanté tant de morts héroïques, son tour n’est-1l pas venu de disparaître enfin, dernier survivant d’une race et d’un âge glorieux ?
O débile vieillard ! les hommes se succèdent Comme les flots des mers et les feuilles des bois. Meurs ! ta gloire vivra...
Cela ne vaut pas Hugo et la Promenade dans les Rochers, mais il y a de la grandeur dans ces suprêmes adieux, où la voix mélancolique du Barde reprend à son tour la plainte que firent entendre jadis et Homère,et proie et les Prophètes d'Israël.
Dans ce cadre restreint, et qu’il s'était si habilement tracé, comment Baour s'est-il acquitté de sa tâche ? Comment traduit-il,et comment écrit-1l ? Pour étudier en lui le traducteur, on va droit aux morceaux que ses contemporains ont le plus admirés et le plus cités. On vient delire l’Hymne au Soleil. Il a pu paraître beau à qui n’en connaissait pas l’original : c'était l’idée qui frappait par sa nouveauté ; mais Baour n’a mis là que des hyperboles qui visent trop ouvertement au sublime. 11 a supprimé plusieurs détails importants. La belle idée que Le Tourneur rend par «tute ris de la tempête » n’est plus représentée que par le faible « tu souris ». L’invocation à la lune, de Darthula, qui a été citée
également tout à l’heure, a charmé les contemporains. Ces vers valaient sans doute ceux de Lemierre ; nous autres, malheureusement pour Baour, nous avons tous dans le mémoire ceux de Lamartine, et cela nous rend un peu plus difficiles ; sans parler du Souvenir de Musset, et de Gœthe, et de Leopardi. Les flots abondants de magnifique poésie que certains titres, certains thèmes font jaillir de notre mémoire, ne doivent pas nous rendre injustes pour les premiers qui chantèrent aux âmes cette même chanson. Il y a néanmoins deux lacunes ici, et fort regrettables : d’abord l’idée que Le Tourneur rend par les mots : « A ton aspect, les étoiles honteuses détournent leurs yeux étincelants » ; puis celle-ci : « Tes sœurs sont-elles tombées du ciel ? Ne sont-elles plus, celles qui se réjouissaient avec toi dans la nuit ? Ah ! sans doute elles sont tombées, lumière charmante, et tu te retires souvent pour les pleurer !... » Ainsi ce morceau gracieux est extrêmement incomplet, et tout ce qu’il y avait dans le texte de nouveau, de rare, de spécifiquement ossianique a disparu.
Prenons encore l’exemple de l'Etoile du soir, et sans écraser Baour en le comparant à Musset, voyons s’il met heureusement en vers la prose de Le Tourneur. Nous nous apercevrons que ce qu’il nous donne n’est qu’une transeription assez exacte et assez complète : maïs l'expression reste quelconque, la forme n’est pas créée.
Compagne de la nuit, étoile radieuse Qui, sur l’azur du firmament, Imprimes de tes pas la trace lumineuse, Astre paisible, en ce moment.
Que regardes-tu dans la plaine ?
L'aquilon est muet ; la cascade lointaine Ne murmure que faiblement ; Les insectes du soir font retentir à peine Un triste et sourd bourdonnement.
Au bord de l’horizon tes clartés s’obscurcissent ; Tu descends dans le sein de l'océan fougueux ; Les flots bruyants se réjouissent, Et baignent l'or de tes cheveux.
Mais ton dernier rayon a lui sur la bruyère : Astre charmant, adieu ! Que mon génie éteint Se rallume, et succède à ta vive lumière !.….
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