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Le Tourneur et Baour-Lormian 497
Voilà une impression d’ensemble, et qui n’est pas susceptible d’une grande précision. On ne peut faire du metteur en vers le même examen minutieux que du traducteur en prose : toute comparaison de détail est impossible. Il faut seulement remarquer la liberté avec laquelle Baour transforme les noms ossianiques, le plus souvent pour des raisons d’euphonie, parfois aussi pour des raisons de clarté. Autant Leconte de Lisle recherchera les consonnances extraordinaires, les mots à figure exotique ou barbare, autant Baour les évite. Il est de l’école de Boileau, en matière de noms propres comme pour le reste. De même il laisse souvent tomber ce qu’il y a de plus nettement ossianique dans les idées ou dans les sentiments. Voici un air de bravoure assez typique, que je rencontre dans Darthula :
Le Tourneur
Pourquoi rouler avec tant de fracas tes flots écumants, Ô mer d'Ullin ? Pourquoi déployez-vous dans les airs vos bruyantes ailes, tempêtes éclatantes du ciel ? Orages, croyez-vous que c'est vous qui retenez Nathos sur le rivage ? Non, c’est son courage qui l’y retient, enfants de la nuit.
Baour-Lormian
O mer d’Ullin ! avec tant de fracas Pourquoi précipiter tes ondes furieuses ?
Pourquoi déployez-vous vos ailes orageuses, Enfants de l’air et des frimas ?
Pensez-vous que vos vains éclats Sur ce roc aride et sauvage De Nathos enchaînent les pas ?
Non, il n’est retenu que par son seul courage...
Voici dans un genre différent le début d’une lamentation funèbre empruntée aux Chants de Selma :
Le Tourneur
Mes pleurs, ô Ryno, sont pour les morts ; ma voix, pour les habitants de la tombe. Tu es debout maintenant, ô jeune homme, et dans ta hauteur majestueuse tu es le plus beau des enfants de la plaine. Mais tu tomberas comme l'illustre Morar : l'étran-
ger sensible viendra s'asseoir et pleurer sur ta tombe. Tes collines ne te connaîtront plus, et ton arc restera détendu dans ta demeure.
Baour-Lormian
Mes pleurs sont pour les morts. Superbe, belliqueux, Aujourd'hui le plus beau des enfants de la plaine, Tu triomphes, jeune homme. et demain sur l’arène Peut-être le trépas viendra fermer tes yeux.
Comme toi Morar fut célèbre ;
Comme toi Morar fut vaillant ;
Il n’est plus : sur son lit funèbre \
L'étranger s’assied en pleurant,
On voit tout ce que laisse tomber le traducteur ; surtout on voit l’effet que produit cette manière de broder à grands traits de couleurs brillantes, mais peu variées, ce qui offrait chez Le Tourneur un tissu, je ne dis pas serré, mais assez rempli. La répétition, les reprises, sont pour beaucoup dans l’effet pathétique du morceau : la même idée y paraît successivement avec ses nuances diverses. Le poète dégage l’idée, choisit pour la fixer quelques images frappantes, et passe.
Le lecteur qui ne connaît pas Ossian se préoccupe médiocrement de cette question d’exactitude, et sera plus sensible à l’effet général et direct que produisent les vers de Baour. Le style et la versification en ont été généralement appréciés, du temps qu’on le lisait ; puis le discrédit du fond a entrainé l'oubli total de l’œuvre, forme comprise. Aujourd’hui, si l’on rencontre le volume des Poésies Galliques et qu'on ait la curiosité de le feuilleter, on ne trouvera au style ni originalité ni couleur. On n’y remarquera que des images usées et un vocabulaire poncif ; mais, si l’on estéquitable, on se rappellera que certaines élég'ances démodées abondent encore dans les premières Odes de Hugo et dans quelques Méditations. Même, si l’on est familier avec la poésie impériale et avec celle aussi du xvme® siècle, on appréciera dans Baour un style qui fait aussi peu de concessions que possible à une mode éphémère et vite ridicule, et on lui saura gré d’avoir laissé peu de fausses notes ou de traits
Le style et la versification 499
discordants. Sans doute, il a quelques expressions qui ne sont pas à leur place dans le genre ossianique : les phalanges, les cohortes, les drapeaux, V'étendard, une cuirasse d’or pur, toutes choses inconnues des armées de Fingal ; l'aigle, le cygne, qui ne font pas partie de la faune de Morven, et le zéphire ou zéphyr qui se joue entre les roseaux. C’est à peu près tout ; et c'est peu. Plus sensible est l’abus d’une banale phraséologie pseudo-classique : l’airain homicide, la flamme (de l'amour), son sein d’albätre, défendre tes charmes, les frimas, V'astre du jour. Ces ennuyeux clichés reviennent assez souvent ; moins souvent que chez tant d’autres. Le poète fait parfois parler le vieux Barde en style troubadour, comme lorsqu'il peint le jeune
Uthal
Dans l’âge des combats, dans l’âge de l'amour, Des belles, des héros triomphant tour à tour...
Il n'échappe pas non plus à une faiblesse très fréquente en ce temps de misère poétique. Il emprunte sans vergogne les hémistiches les plus célèbres ; il sait trop bien par cœur son Corneille et son Racine. Au premier appartiennent sans conteste Jeune présomptueux.. — Connais-tu bien Fingal 2... — la clarté qui tombe des étoiles. Le second peut revendiquer horreur d'une profonde nuit. — Une aimable rougeur couvrait son beau visage. Le Barde a fait ses classes, et ses souvenirs classiques lui sortent par tous les pores. Mais beaucoup plus fatigante? parce qu'elle est plus continue. est cette élocution vague et verbeuse, où règnent l’à-peu-près et l’image usée, ce style d’une élégance facile et pompeuse, qui est proprement la manière pseudo-classique. C'est ainsi qu'écrit Baour toutes les tois qu’il n’est pas soutenu et comme rafraîchi par l’inspiration ossianique. Heureusement qu'il n’invente guère, et que son modèle lui fournit en abondance des idées et surtout des images qui infusent un sang nouveau à son style vieillot,
Sa versification est à la fois son triomphe et sa faiblesse, Les contemporains ont été unanimes à louer l’harmonie de ses vers, et à le préférer à cet égard à tous ses rivaux.
Il est vrai qu'il est harmonieux : il sait à merveille remplir l’une des plus importantes conditions de la poétique classique, l’enchaînement euphonique des sons sans la moindre dureté, sans le moindre heurt. Son oreille experte, et qu'avait sans doute assouplie encore le long travail de sa Jérusalem Délivrée, lui fournit à chaque instant les groupes de sons que sa mémoire fertile lui rappelle, ou que son imagination combine aisément. Les mots, habitués à se rencontrer, se présentent ensemble sous sa plume ; et cette harmonie réelle n’est jamais neuve. Elle est d’ailleurs obtenue à grand renfort de chevilles. Baour abonde plus encore en rimes quelconques, négligées, incolores, ou trop usées et presque ridicules par leur facilité même A la fin de ses vers se retrouvent régulièrement des mots qui sont de vieux amis, comme épée et trompée, cœur et vainqueur, querre et tonnerre, rivage et sauvage, roi et effroi, épouvante et menaçante ; jemprunte ces exemples à une seule page de Témora (chant I). La pauvreté des rimes touche à la misère, ainsi qu'on peut l'attendre de ce classique de déca. dence. Les rimes en épithètes foisonnent. J’en relève 79 dans les 330 vers du chant I de Témora, et 46 dans les 200 vers de Lathmon ; quelquefois elles se suivent d’une manière insupportable.
Par ses qualités comme par ses défauts, le vers de Baour- Lormian est un vers de romance ou de cantate : il en a la facilité lâche et un peu langoureuse, l’harmonie banale, la fluidité impersonnelle, et tout ce qui n’impose à l'esprit aucun effort, ne provoque aucune surprise de l’oreille, et néanmoins ou par cela même exerce un charme, peut-être de qualité inférieure, mais indéniable.
Les défauts de cette versification sont surtout sensibles dans l’alexandrin à rimes plates, le plus banal et le plus difficile de tous les mètres. C’est celui de Témora, de Lathmon, de presque tout Elmor, de presque tout Lorma. Le poète est beaucoup plus heureux dans les morceaux écrits en alexandrins à rimes croisées ou embrassées, comme Minona, l’un des mieux venus du recueil. Il y a là quelques passages d’une mélodie légère de berceuse :
Le style et la versification 501
L’obscurité couvrait le palais de Lathmon ; Aux rives du couchant, pâle, silencieuse,
La lune ne versait qu’une clarté douteuse, Et le vent de minuit sifflait dans le vallon.
Ah ! que n'ai-je vécu comme la fleur des champs Qui sur le roc désert naît et meurt inconnue !
A peine seize fois des volages printemps
Mon œil sur nos forêts vit la robe étendue
Aux bords de Duvranna, sur ces rochers antiques Que le temps couronna de lugubres sapins, S'élève un vieux palais, dont les torrents voisins Réfléchissent au loin les tours mélancoliques...
Plus fréquemment, le mètre varie ; et les effets de cette variété sont en général assez heureux. Les poèmes que traduisait Baour, par leur caractère semi-épique,semi-lyrique, souvent même dramatique, invitaient à user de différents mètres : il y avait place pour des récits en alexandrins, des dialogues en stances,des récitatifs en octosyllabes ; et Padroit versificateur sait multiplier indéfiniment ses combinaisons. C’est alors surtout que ses poèmes offrent l’aspect de cantates. Enfin, il tire du vers libre d’assez heureux effets : grâce à lui, il échappe aux contraintes dangereuses du vers fixe ; il évite, grâce à lui, la cheville, et par suite la périphrase ; il ne dit à peu près que ce qu’il a besoin de dire ; et, pour un traducteur, c’est un bienfait particulièrement appréciable. .
On savait que les principes de Baour comme traducteur n'étaient pas à beaucoup près aussi rigoureux que ceux de Turgot. On les connaissait déjà par sa Jérusalem Délivrée. Il avouait lui-même, que dis-je ? il proclamait hautement qu’il avait « préféré le développement à la précision »; qu’il avait su « se dégager des entraves de son modèle, et marcher moins sur ses traces que son égal ». Il disait : « Je n’ai pas craint d'abandonner fréquemment mon original
pour me livrer à ma propre sensibilité. >» Les comptes rendus remarquent et approuvent cette extrême liberté : « Il retranche de l'original tout ce qui est sans intérêt. plus de vingt stances manquent au xvi® chant. Quelquefois il ajoute. il agrandit de nouveaux traits la figure déjà si grande de At » Il a corrigé « toutes les fautes contre le goût et le naturel ». Il a « débarrassé le style de ce poème he grand nombre de faux brillants qui le déparent ». C’est ce que le critique appelle « rendre au Tasse de grands et d’éminents services * ».
Après le Tasse, Ossian. Encouragé par ces approbations, comment Baour ne l’eût-il pas traité de la même manière ? L’anglais de Macpherson étant beaucoup moins familier aux critiques que l'italien du Tasse, ils ne relevèrent pas avec autant de détail les procédés du traducteur. Cependant on vit bien qu'il abrégeait Ossian, et en général on sut gré à Baour d’avoir taillé librement dans le texte. Il « ne traduit pas tout, il imite ; et il n’imite pas tout, il choisit * » « En passant dans ses vers ,Ossian...a même gagné sous quelques rapports : on trouve dans l’imitation moins de désordre, moins de monotonie, que dans l’original. » On le félicite. de n’avoir « pas cru devoir, comme Le Tourneur, suivre Macpherson pas à pas »; d’avoir « soumis les chants galliques à l’analyse », et d’en avoir « retranché tous les détails oiseux » de façon à « en pallier les défauts sans rien changer à la teinte ‘ ». Il a conservé cette teinte en l’affadissant ; c'est bien ce que veulent dire ceux qui le félicitent d’avoir « sagement élagué tout ce qu’il y avait de gigantesque et d’oiseux...°».1Ila «abrégé le texte de l'Homère écossais ». En résumé, « comme abréviateur, il a fait preuve de goût et de sagesse ® »; et « la plupart des défauts d'Ossian ont disparu sous sa plume " ».
Ces félicitations à peu près unanimes s’adressent à deux
1. La Jérusalem Délivree en vers français, 1796, 1, p. I-XIII (Préface):