CHAPITRE III
Traductions diverses, imitations et romances
I. Deux traductions réimprimées : les Variétés Littérares de 1804; l’Ossian français complet de 1810. — Labaume et ses poèmes irlandais (1796-1803). Origine et caractère de ces morceaux.
II. Traductions partielles en vers: D’Arbaud-Jouques, traducteur d'Ossian d’après Cesarotti (1801). Ses sentiments ossianiques. Valeur de son travail. Son style. Appréciations de la critique.
III. Miger et ses deux poèmes traduits d’Ossian (1797-1804). Ses idées. Son langage. Le lieu commun lyrique. Le style. Ossian intermédiaire entre le classique et le romantique. q
IV. Autres traductions partielles en vers : Taillasson (1802). Lebrun des Charmettes (1805). Le général Despinoy (1801). Imitations qui sont des traductions libres : Clavareau, Coupigny, Masse, Monperlier et divers (1802-1813).
V. Le genre ossianique et l’imitalion libre. Théorie du genre : Victorin Fabre et Edmond Géraud. Les résultats : poèmes et chants ossianiques de Fabre, Arnault, Dorion, Géraud, Viollet-le-Duc et quelques autres (1801-1813).
VI. La romance ossianique.La harpe du Barde et celles de Pleyel. Baour-
Lormian mis en musique. Nombreuses romances bardes ou galiiques (1801-1814).
Avant d'entrer dans l’étude des traductions diverses qui se multiplient pendant cette période du Consulat et de l’Empire, il convient de rappeler tout d’abord deux réimpressions importantes, celle des fragments d’Ossian traduits par Suard et celle de la traduction de Le Tourneur complétée par Hill. En 180% paraissait une seconde édition des Variétés Littéraires de 1768, à laquelle la mode ossia-
L'Ossian complet de 1810 511
nique n’était peut-être pas étrangère ‘. « M. Suard, disait l’Avertissement,a revu avec soin les morceaux qui lui appartiennent, et y a fait des corrections et même quelques additions. » Parmi ces morceaux figuraient, on s’en souvient, douze poèmes, fragments, ou analyses de poèmes, sans compter la Lettre de Turgot et le résumé des Observations de Blair : tous, anonymes en 1768, reparaissaient signés de Suard en 1804. Quant aux « corrections » et aux « additions », elles sont, il faut l’avouer, peu visibles, si même ces mots s'appliquent aux morceaux ossianiques. Beaucoup plus important dans l’histoire de l’ossianisme français est le nouvel Ossian qui parut chez Dentu en 1810*. Nouveau, il ne l'était à vrai dire que par l'Avertissement qui disait le but et le contenu de l'ouvrage, par la Notice de Ginguené sur la question ossianique, que nous étudierons .plus loin, et surtout parce qu’il offrait pour la première fois, et d’une manière commode, l’Ossian de Le Tourneur et celui de Hill — c’est-à-dire l’œuvre de Macpherson et celle de Smith — intimement soudés de façon à former un Ossian français homogène et complet. Les préfaces, les notes de chacun des deux traducteurs étaient reproduites, sauf quelques coupures dans l’Avertissement de Hill. Mais les deux séries de poèmes étaient habilement mélangées, de sorte qu’il était impossible de savoir par cette publication seule ce qui était du premier traducteur et ce qui était du second. Le tome I contient 16 poèmes (10 de Macpherson et 6 de Smith) ; le tome II, 23 poèmes (15 de Macpherson et 8 de Smith); soit en tout 39 poèmes et un total de 974 pages d’Ossian. L'éditeur affirme que cette traduction a été revue et constitue un progrès même sur l’édition de Van VII, qui sortait également de ses presses. Il serait fastidieux de contrôler de près cette assertion ; qu'il me suffise de dire que ces améliorations me paraissent se réduire à bien peu de chose, Un frontispice offre le portrait d'Os-
1. Variélés Litléraures, ou Recueil de pièces tant originales que traduites, concernant la philosophie, la littérature et les arts. Nouvelle édition corrigée et augmentée. Paris, Déterville, an XI1-1804, 4 vol. in-8.
2. Ossian, barde du mr° siècle, Poésies Galliques, traduites par Le Tourneur ; nouvelle édition, augmentée des Poèmes d'Ossian et de quelques autres bardés, etc... Paris, Dentu, 1810, 2 vol. in-8 de 38-XLVI11-429 et 553 p.
sian « d’après le tableau que l’on suppose esquissé par Runciman, ancien peintre écossais ». Il est moins âgé qu'on ne le représente d’ordinaire,et porte une cuirasse assez moderne. Quatre autres gravures par Tardieu aîné ornent les deux volumes ; elles sont médiocres. Les héros ossianiques y paraissent uniformément revêtus d’armures complètes de plates. Le lecteur était invité, en les regardant, à rapprocher davantage encore ces poèmes des romans de chevalerie qui avaient la vogue.
L'édition Dentu, publiée en pleine mode ossianique, était une adroite et légitime entreprise de librairie : elle offrait un grand intérêt et répondait à un réel besoin. Je rencontre peu d'indices d'influence particulière de cette édition ; cependant, toutes les fois qu’un imitateur puise indifféremment dans le fonds de Macpherson et dans celui de Smith, on peut admettre qu’il pratique l’Ossian de 1810. Dans 630 catalogues postérieurs à cette date, je l’ai rencontrée quatorze fois, un peu moins souvent que celle de 1777.
Mais venons aux interprétations vraiment nouvelles. Baour-Lormian n’est pas, même à l’époque du Consulat, le seul traducteur qui ait cherché à faire mieux connaître Ossian. Ce n’est même pas le plus autorisé. Il versifiait partiellement la prose de Le Tourneur ; d’autres se servaient d’autres traductions, ou même, puisant à des sources assez éloignées de la Calédonie de Macpherson, donnaient d’Ossian une autre idée et le peignaient sous d’autres couleurs. Commençons par ce dernier genre, d'autant plus intéressant que le cas est isolé dans l'histoire de l’ossianisme français.
Griffet-Labaume était, on s'en souvient, l’un des deux tarducteurs qui signaient Hill. Pendant que son collaborateur, David de Saint-Georges, en restait à John Smith et à son Ossian de fantaisie, pendant qu’il demeurait inébranla-
ble dans sa foi complaisante à la Calédonie mythique de Macpherson et des Ossianides, au point qu'il devait bien plus tard citer les Galic Antiquities de Smith comme un texte vénérable ; Labaume, plus curieux et plus hardi, faisait une petite découverte et en tirait aussitôt parti. Il découvrait le recueil de Miss Brooke et y trouvait la traduction du poème irlandais La Chasse. I1 le mettait en français, probablement en 1795, entre la première et la deuxième
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Les Poèmes irlandais de Labaume "is
édition de l’Ossian qu'il publiait avec David de Saint-Georges. Plus tôt, il l’aurait inséré dans l’édition de 1795. En tout cas, le Magasin Encyclopédique donnait ce poème au commencement de 1796*, et le donnait comme devant être incorporé au recueil: « La Chasse de Fingal, poème erse, tiré de la nouvelle édition actuellement sous presse des Poèmes d'Ossian et de quelques autres bardes, pour faire suite à l’Ossian de Le Tourneur. » Le morceau compte 14 pages de texte, accompagnées de 4 pages de notes. Il est signé Z. Cette initiale désigne probablement Labaume seul, nous le verrons tout à l'heure, Il ne se trouve pas dans la deuxième édition de Hill, en dépit de la promesse que nous venons de voir. Pourquoi ? Sans doute parce que, au lieu d’une véritable réédition, le libraire s'est borné à une réimpression pure et simple: la place était prise, et la Chasse de Fingal est restée à la porte.
En tout cas, le poème est fort curieux, et touche infiniment plus à la légende ossianique authentique que rien de ce qui avait été publié en France sous le nom d’Ossian. Il appartient à ce groupe de poèmes ou ballades qui représentent Ossian ou Caoïlte discutant avec Patrick, l’apôtre de l'Irlande, en face de qui ils incarnent le paganisme expirant et refusant de rendre les armes au christianisme vainqueur. Ces poésies irlandaises sont fort anciennes ; celle-ci est importante à tous égards, porte un caractère poétique très marqué, et Miss Brooke avait été bien inspirée en la faisant figurer dans son recueil.
Comme ce poème n’a jamais été compris dans le corpus ossianique que J'ai résumé dans l’Introduction de cet ouvrage, et que même les seules traductions françaises qu’on en puisse lire sont celle de la Revue de Millin et celle qu’en . devait donner plus tard O’ Sullivan dans son Jr/ande, je crois utile d'en présenter une brève analyse. Ossian demande à Patrice s’il connaît l’histoire merveilleuse de la Chasse de Fingal. Patrice répond que non, et lui demande de la lui faire connaître. Ossian va la raconter; mais, avant de com-
mencer son récit, il évoque le souvenir des anciens temps de Fingal, et de ces héros disparus, tous si loyaux et si vail-