D'Arbois, Catalogue..., p. XXV
fl
Nous essaierons plusloin de démêler ce que prouve ou ne prouve pas le texte de 1807. En tout cas il fut donné pour une réponse péremptoire aux doutes quirégnaient toujours à cette époque. Il joue un grand rôle dans la suite du débat. Ceux qui défendent l’authenticité, incapables le plus souvent de lire le gaélique, en rappellent victorieusement l’existence, et profitent de ce que, assez tard dans le xix° siècle, la connaissance des poèmes authentiques et la critique minutieuse des philologues n'étaient pas encore venues en ruiner la valeur. Leurs adversaires, également incompétents, cèdent pied sur ce terrain,et se rabattent sur des arguments tout différents. empruntés par exemple à l'aspect interne des poèmes. C’est ce qui rend le développement de la controverse ossianique à travers l’Europe si difficile à suivre : chacun, sans écouter les raisons de son adversaire, plaide de son côté et dans un langage différent.
Pendant que la Highland Society de Londres se consacrait à l'établissement et à la publication des « originaux », la Highland Sociely d’Edimbourg se donnait pour tâche d’élucider aussi complètement que possible l’obscure question des sources de Macpherson et de la nature exacte du travail auquelil s'était livré. Dès1797, un an après sa mort, cette Société nommait une commission, présidée par Henry Mackenzie, l’auteur réputé de ce Man of Feeling qui avait fait sensation en 1771, et la chargeait de réunir tous les faits et tous les documents possibles sur les débuts de Macpherson, ses voyages, ses matériaux, ses travaux, et l’histoire de ses publications. Elle devait s’abstenir, dans ses recherches et dans ses conclusions, de toute considération tirée de l’examen interne des poèmes ou du caractère de leur « traducteur » ; elle devait, en toute occasion, laisser parler les faits.
L'enquête ainsi conçue fut conduite avec un zèle louab.e
et une méthode suffisamment correcte ; elle dura près de
huit années. Le Rapport parut en 1805 . Il se complétai: par un Appendice composé de témoignages écrits, certificats, textes de poésies gaéliques reçues en réponse aux questionnaires envoyés dans toutes les parties des Hautes- Terres. Par exemple, trois de ces pièces étaient empruntées au Livre du Doyen de Lismore.
Le Rapport de 1805 est encore aujourd’ hui une source d'une extrême importance pour l’étude de la question ossianique. Il y a là des témoignages directs, tout à fait dignes de foi; d’autres sont trop indirects, ou sujets à caution. Le patriotisme littéraire, l'amour-propre national, la sympathie pour un compatriote, ont pu obscurcir certaines mémoires ou dévier certains souvenirs. Et puis, il y avait quarante ans et plus que lesfaits s’étaient passés ; quelle enquête, après quarante ans, peut se flatter d’être absolument concluante ? Négligeant tous les témoignages douteux ou discutables, soumettant tous les autres à une critique sévère, faisant abstraction de tout ce qui a pu être personnel aux membres de la Commission, et notamment de leurs conclusions, les historiens récents de la question ont pu faire état du Rapport de 1805 pour établir ou préciser certains des faits dont on à vu Jusqu'ici l'exposé.
Mais, à l’époque où il parut et bien longtemps encore après, si on lut le Rapport dans toute l'Europe, si après lavoir attendu avec impatience, on le reçut avec quelque émotion comme exprimant l’indiscutable vérité, c'est qu’on s'attachait moins aux détails minutieux qu'il contenait qu’aux conclusions qui le terminaient. On rendait Justice à la méthode et au labeur des commissaires, à l’'empressement des témoins, on admettait en bloc l’autorité de tous les témoignages, et on lisait avec le plus grand soin, on répétait volontiers les conclusions. Il convient de les reproduire ici, car nous aurons à y faire plusieurs fois allusion. La Commission concluait :
1. Report of the Commiltee ofth2 Highland Society of Scotland, appointed to enquire into the nature and authenticity of the Poems of Ossian, drawn up by H. Mackenzie, with a copious Appendix, containing some of the principal documents on which the Report is foun ded. Edimbourg,
1805, in-8.
I. — Qu’une ample tradition au sujet de Fingal et d’Ossian, son fils et son barde, avait existé en Écosse de temps immémorial ; que cette poésie ossianique, d’un caractère impressionnant etfrappant,se trouvait d’une manière générale et en grande abondance dans les Hautes-Terres ; et qu'il y avait encore, ou qu’il y avait eu encore il y avait peu d'années , beaucoup de personnes qui pouvaient répéter des fragments considérables de cette poésie.
I.— Que, si l'on avait trouvé des fragments qui présentaient la substance et parfois l'expression littérale de certains morceaux de Macpherson, on n’avait pu découvrir aucun poème qui fût identique, comme titre et comme texte, à quelqu'un des siens.
III. — Qu'à la vérité la Commission inclinait à croire qu'il avait rempli des lacunes, rétabli des transitions par des passages de sa propre composition. qu'il avait ajouté à la dignité et à la délicatesse des poèmes en omettant ou en abrégeant certains incidents et en affinant le langage ; mais que les membres de la Commission reconnaissaient qu'il était actuellement impossible de déterminer jusqu’à quel point s'étaient étendues ces libertés ; car Macpherson avait joui d'avantages qu'ils ne possédaient plus, leur enquête ayant été faite quarante années plus tard, alors que la recherche de la poésie ossianique était rendue difficile ou défectueuse par les changements arrivés dans les Hautes-Terres pendant cette période.
Le premier paragraphe de ces Conclusions est confirmé par les travaux et les publications qui se sont succédé depuis un demi-siècle ; la science moderne ajouterait, après les mots dans les Hautes-Terres, les mots : et surtout en Irlande. Le second paragraphe serait également accepté, sauf qu'on ne connaît plus aujourd’hui de morceaux quelconques présentant l’expression littérale de morceaux de Macpherson, si courts que soient ces derniers. Le troisième paragraphe contient d’abord l'affirmation des /ibertés incontestables de Macpherson ; on la voudrait plus poussée, car les termes de la Commission peuvent faire croire, et ont fait croire en effet à certains, qu’il travaillait sur des textes épiques, discontinus mais homogènes, qu’il arrangeait ces textes en poèmes plus ou moins longs, en les modifiant gravement dans l'esprit et dans la forme, mais sans inventer rien d’essentiel pour le fond. Or, on sait aujourd’hui, et nous verrons tout à l’heure, que le fond même est souvent de lui,ou du moins que les thèmes primitifs ont été tellement
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combinés et mélangés avec des éléments imaginaires, qu'ils ne sont plus que l’occasion et non le fond des poèmes. La fin de ce paragraphe est une reconnaissance très sage des limites de l’enquête : oui, on ne pouvait en 1805, faute de textes en assez grand nombre à collationner, discerner dans quelle mesure Macpherson avait été auteur et non traducteur.
Le travail de Londres et celui d'Edimbourg se contredisaient : car enfin, si l'enquête la plus patiente, menée dans le pays même, et qui avait été facilitée par l’empressement de tous à répondre et à témoigner, n'avait pu faire produire le moindre texte identique à l’Ossian de Macpherson, comment avait-il en sa possession ces originaux publiés en 1807 ? Où avait-il trouvé cet Ossian compact, si différent des fragments ossianiques que l’on avait récités ou envoyés aux commissaires d'Edimbourg ? Si son voyage de 1760, tout rapide qu il eût été, lui avait permis, grâce à l’époque encore favorable, de mettre la main sur quelques manuscrits authentiques, ceux qu'on était en train de publier, comment admettre qu’il ne s’en fût conservé, dans les Hautes-Terres et dans les îles, aucun autre exemplaire ? Bien plus, ceux qui lui avaient prêté des manuscrits, et à qui il ne les avait pas rendus, ne reconnaissaient pas dans ses publications les poèmes dont ils se souvenaient ; en 1807, ils durent ne pas reconnaître davantage leur gaélique dans celui de Londres. Bref, il a été fort heureux pour les « originaux » de 1807, de n’avoir vu le jour qu'après que les résultats de l'enquête d’Edimbourg avaient été publiés en 1805 ; car, si la Commission avait pu les faire entrer comme terme de comparaison dans son enquête, nul doute que les réponses n’eussent été sévères pour le « texte gaélique », où beaucoup déjà flairaient l’imposture.
D'ailleurs, tandis qu'on citait plus qu’on ne lisait, même dans la traduction latine de Macfarlan, le texte de 1807, les conclusions du Rapport de 1805 avaient un immense retentissemeni. À partir de ce moment, on considère souvent Macpherson sinon comme un faussaire, du moins comme un imitateur plutôt qu’un traducteur. Mais beaucoup ne s'en tiennent pas là : la controverse recommence sur de nouvelles bases. Les uns vont dépasser, et de loin, les
prudentes conclusions de la Commission; les autres voni édifier sur le texte de 1807 on ne sait quelle impossible authenticité.
Malcolm Laing (1762-1819) était natif des Orcades, voisin de l’Ecosse, mais non d’origine celtique. Dans un Appendice à son Histoire d’Ecosse ‘,il avait déjà dénoncé Ossian comme un centon compilé dans de nombreux auteurs anciens et modernes. En 1805, il donnait une édition des poèmes, dont le titre même était nettement épigrammatique *. il les examinait ligne par ligne, pour démontrer qu'ils étaient composés de près de 1000 emprunts à 88 écrivains différents. Son plaidoyer éclatant, et poursuivi avec une verve infatigable, eut beaucoup de succès. L'idée fondamentale de Laing était juste et féconde : on pouvait établir en effet qu'Ossian devait son succès à ce qu'il transposait dans un monde fabuleux et antique des sentiments, des idées, des thèmes épiques ou lyriques, des expressions, les uns déjà familiers au lecteur, et qu’il éprouvait un grand plaisir à reconnaître inconsciemment en les retrouvant, les autres nouveaux pour lui, mais qui l’eussent charmé autant et plus s'il les eût découverts dans l’écrivain original. Il était certain, de plus, que Macpherson, littérateur de langue anglaise, protestant, et étudiant d'hier, s’était souvenu de la Bible, d' Homère et de Milton. Mais Laing allait beaucoup plus loin: il prétendait voir des plagiats où 1l n’y avait que des coïncidences, des emprunts précis où il n’y avait que des réminiscences. Le grand nombre même de ces rapprochements inspirait la défiance : car enfin, comment admettre que James Macpherson, jeune, pauvre, isolé, eût pu connaître, manier, s’assimiler en quelques mois un nombre énorme de volumes pour en extraire presque mot à mot ses poèmes ? Malgré ces exagérations, il restait que lOssian de Macpherson avait été écrit ou récrit par quelqu'un qui avait lu les grands poètes,et qui s’en souvenait.
Walter Scott, à qui depuis longtemps l'authenticité était
1. Malcolm Laing, History of Scotland, with two Disserlations on...and on the supposed Authenticity of Ossian’s Poems. Londres, 1800, 2 vol. in-8.
2. Malcolm Laing, The Poems of Ossian, containing the Poetical Works of James Macpherson, in prose and verse. Londres, 1805, 2 vol. in-8.
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suspecte, fut définitivement conquis au camp ennemi par l'exposé de Laing. Ce dernier, d’autre part, se vit presque aussitôt combattu avec violence, et parfois ridiculisé. Un anonyme, dès août 1804, avait répondu aux premières assertions de Laing dans le Literary Journal ; et Mac- Donald, en 1805, reproduisit ces arguments au cours d’une longue Dissertation ‘, où parmi beaucoup de fatras (il remonte pour défendre Ossian à Ulphilas, aux Egyptiens, au déluge) on trouve le germe d’une saine méthode : il donne le texte de l'hymne au soleil tel qu’il l’a recueilli, dit-il, de deux vieillards différents, et sa traduction littérale en anglais *.On cite aussi Patrick Graham, dont l’Essai sur l'authenticité d’Ossian parut en 1807. La controverse continue avec J. Grant *, A. Stewart‘, et d’autres certainement, dont le nom et l’œuvre m'ont échappé. Il faut se contenter ici des renseignements fragmentaires et souvent incomplets que donnent Ginguené, Villemain, B. Saunders, Stern, Smart et d’autres. Non seulement nous n'avons pas une histoire de la controverse ossianique, mais encore une simple bibliographie de la question fait défaut jusqu’ici.
Pendant les trois premiers quarts du xix° siècle, la controverse ossianique fut reprise assez fréquemment dans les principaux pays de l’Europe, mais sans que l’on apportât, pour ou contre, des arguments bien nouveaux. Tant que les celtisants ne prenaient pas la parole, le débat se poursuivait sans aboutir, On tirait surtout argument de l’examen interne des poèmes. Deux Irlandais, Drummond et O’Reilly, se partagèrent en 1829 le prix proposé pour cette question par l’Académie Irlandaise. L’Allemande Talvj, dans son essai sur L'Inauthenticité d'Ossian *, donna un plaidoyer
1. Some of Ossian’s lesser Poems rendered into verse... by Archibald M'Donald. Liverpool et Londres, 1805, in-8.
D'AEb:, pe1145: ;
3. James Grant, Thoughls on the Origin and Descent of the Gael ; with. Observations relative to the Authenticity of the Poems of Ossian. Londres, 1813, Edimbourg, 1814, in-8.
4. The Works of Ossian... A new edition, to which is added an Enquiry into he genuineness of the Poems of Ossian, by the Rev. Alexander Stewart. Edimbourg, 1820, in-16.
5. Talvj, Die Unechtheit der Lieder Ossians…., Leipzig, 1840.
éloquent et solide, qui tirait parti des travaux de Drummond et d’O’Reilly, et de tout ce qu’on savait en 1840 sur la question. Elle eut des contradicteurs, notamment Ebrard en 1868. D’autres, comme Hately Waddell', tiraient leurs arguments d’une étude minutieuse, mais complaisante, des contrées où est censée se passer l’action dans l’Ossian de Macpherson. Il ne faut accorder que peu d’importance à des études comme celles de Herrig *, d’Oswald', de Nicolaï!, si longues et si complaisamment minutieuses que se fassent ces dernières : les auteurs se placent au point de vuede la critique interne, et ne font guère avancer la question.
Ces procédés périmés devaient, avant de céder la place à de plus sûres méthodes, inspirer encore l’un des monuments les plus imposants qu’on ait élevés à l’Ossian de Macpherson. La magnifique édition d’Archibald Clerk ?, publiée grâce à de hauts patronages écossais, et inspirée par un certain amour-propre national, n’apportait aucune donnée nouvelle au problème. C’est une reproduction du texte gaélique de 1807, avec une traduction anglaise littérale, vers pour vers, en regard. Le texte anglais de Macpherson se trouve au bas de la page. On saisit tout de suite l'intention de l'éditeur : il s’agit de démontrer, par la comparaison des deux versions anglaises à laquelle le public lettré, mais non celtisant, ne manquera pas de se livrer, que tout ce qu'il y a de faux, d’artificiel, de vainement sentimental, de démodé dans Macpherson, est de son invention ; que le véritable Ossian est beaucoup plus sobre, plus énergique, plus grand dans sa simplicité. Comment douter de l’authenticité d’un texte qui, rendu en anglais, produit en effet une meilleure impression ? Dans la Disserlalion qui accompagne les poèmes, Clerk prend pour
1. Rev. Peter Hately Waddell, Ossian and {he Clyde... or, Ossian hisee and authentic. Glasgow, 1875, in-4.
. (Hg.), Studien zur Geschichte der irischen Liederdichtung (Herrigs Pistes VI, 193; année 1849).