‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 254 sur 512 · Spectateur du Nord, XVIII · texte numérisé non relu

Spectateur du Nord, XVIII

3.Ch. d'Arbaud-Jouques, Traductions et imilations de quelques poésies d’Ossian, ancien poële celte, 1801, in-8.

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D'Arbaud-Jouques F0 9

se trouve à l'égard de Baour-Lormian.. Lorsqu'il vise, Due

sa Préface certaines « imitations des poèmes », dont l’au-

teur s’est cru obligé « d ‘élaguer, presque partout, une foule de détails précieux, qui seuls peuvent faire connaître Ossian », qui l'ont « embelli avec beaucoup de goût », mais qui l'ont. « plus ‘souvent encore réduit à une: simple analyse » ; il ne peut, par ces expressions, faire allusion qu’au FRE de Baour-Lormian,ou:tout au moins aux morceaux détachés qui avaient paru äci et là pour préparer l'opinion!

Il vise en effet un auteur unique ; il ne peut donc pas être

question des ‘imitations dispersées sous le: Directoire, et il ne s'agit pas non plus des travaux de Miger, de P.-A. Lebrun, qui sont postérieurs, D'Arbaud-Jouques a donc connu Baour-Lormian, et ne l’a pas goûté, ce qui:n’a rien d’étonnant: ac aoë@. Il men a pas moins travaillé à sa grande traduction presque complète, et qu'il avait l'intention de publier un jour. Mais d’Arbaud ne donna pas suite à cette idée, et fit bien, car il n’était pas de force ; de la grande traduction commencée il ne reste que ces quelques pages.

Il est curieux de voir d’Arbaud commencer par remarquer le succès d’Ossian à l'étranger, et par taxer les Français de froideur à son égard. C’est une note qui d’abord surprend, mais que l’on entend souvent parmi les ossianistes étrangers. La France, malgré Le Tourneur, ne connaît pas Ossian ; c'est qu'elle n’a pas eu un Cesarotti, un Denis, poux populariser le Barde en le traduisant en vers. C'est la tâche que s'impose d’Arbaud :

Les poésies d'Ossian ont excité un enthousiasme universel en Allemagne et en Italie... Pourquoi donc Ossian est-il si. peu estimé en France?C'’est qu'il n’y est pas encore assez connu. À force de chercher la route, quelqu'un la trouvera. J'ai été du nombre de ceux qui l’ont cherchée.

Il sera plus sincère, plus exact que son rival « qu’on peut lire avec la plus grande attention, sans connaître beaucoup : le caractère de son: modèle ».

Là ) Généralement les traducteursen vers sont trop occupés d’euxmêmes. Jele répète, pour faire aimer Ossian,il ne faut que le faire connaître : c’est là surtout. ce que je cherche.

Ce n’est donc pas la foi, ni l'enthousiasme qui manquent - à d’Arbaud, plus intéressant à cet égard que le prudent Baour. Il est sincère quand il salue « le génie extraordinaire » dont la poésie est « originale dans les descriptions, touchante dans les sentiments, et pure dans la morale ». Ce n’est pas la sincérité qui lui manque, c’est la fidélité vraie, et c’est le talent.

On est frappé enle lisant de la figure étrange que prennent les noms propres ossianiques. Le Tourneur en avait modifié

quelques-uns, et Baour se permettait d’adoucir encore cer-

tains noms qu'il trouvait dans Le Tourneur,et même de les changer. Mais d’où viennent les Rothamire, les Cathille, les Barclute de d’Arbaud ? La réponse est aisée : ils viennent de Cesarotti. Le poète italien s'était cru autorisé par le délicat génie de sa langue à abréger ou à assouplir quantité de noms calédoniens ; d'Arbaud le suit sans hésitation, et emploie exactement les mêmes formes. Il a des infidélités plus choquantes : il met dans Morven des zéphirs, des ormeaux et des roses ; il nomme les Romains par leur nom, et parle de leurs aigles, comme des portiques de Selma. Il remplace la fin de l'Hymne au Soleil de Carthon par le développement d’un vague lieu commun philosophique : Quel est l’homme qui pourrait se plaindre de mourir, si le soleil lui même doit disparaître ?

Surtout il abrège un peu trop son modèle, qui est, répétons-le, non pas Macpherson ni même Le Tourneur,mais Cesarotti. L'italien rendait l’anglais avec une précision poétique et souvent heureuse, remplacée ici par des à peu près et par une platitude vague et banale. La description que voici,

claire et pittoresque en italien, devient obscureet incohérente en français :

Malvina, vedi tu quell’alta rupe

Che al cielo innalza la pietrosa fronte ?

Tre pini antichi cogli annosi rami

Vi pendon sopra, ed al suo piè verdeggia Pianura angusta ; ivi germoglia il fiore Della montagna, e vascotendo al vento Candida chioma ; ivi soletto stassi L'ispido cardo ; due muscose pietre Mezzo ascoste sotterra, ai riguardanti

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Segnan quel luogo; dall’alpestre balzo Bieco ilsogguarda il cavriolo,e fugge Tutto tremante, che nell’aere ei scorge La pallid’ombra ch'ivi a guardia sede ri

Regarde, Malvina, cette roche fameuse Qui porte dans les cieux sa tête nébuleuse.

Battus des vents, trois pins, sur le penchant du mont, Entrelaçant leurs bras, ne présentent qu’un front. - Sur un étroit plateau, qu’abrite leur ombrage, Est un tertre couvert par une herbe sauvage.

Le cerf au pied léger y passe quelquefois, Le regarde, et tremblant s'enfuit au fond des bois.

C'était un joli tableau, et ce n’est plus qu’un résumé informe.

Enfin c’est le talent qui manque. Cette traduction de Carthon est la plus mauvaise que j’aie lue, et ce n’est pas peu dire. Les vers sont mal rimés et pleins de chevilles. La couleur ossianique se noie dans un vague jargon pseudo-classique :

Dis-lui que devenu l'habitant d’un nuage,

Les vents me porteront sur le même rivage

Qui tant de fois, hélas ! témoin de mon bonheur, Contre mon cœur ému m'a vu presser son cœur.

. Fingal tient à Oscar le langage d’un homme qui a appris par cœur Afhale au collège :

Descendant de Tremmor, imite tes aïeux :

Comme eux, sois invincible, et généreux eomme eux.. Que toujours ta valeur écoute la justice ;

Que le faible chez toi trouve son protecteur, L'opprimé son soutien, l’orphelin son tuteur.

Nous pouvons supposer que la diffusion de l'Ossian de d’Arbaud-Jouques a été faible, car on ne trouve l'ouvrage qu’une fois dans 630 bibliothèques ; et les articles de la

1. Poesie di Ossian… trasportate in verso italiano dall’abate Melchior Cesarotti, Bassano, 1795, 3 vol. in-12. T. 11, p. 58 : Cartone (début). Je cite cette édition parce que c’est probablement celle dont se servait d’Arbaud-Jouques.

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