Catheluina, Préface, p. VIII-IX
il a senti « son imagination s’exalter par degrés ».I1 remarque que ce poème «participe tour à tour de l'épopée et du drame, de l’élégie et de l’ode »; et il entreprend de le traduire envers dibres. Mais le brave général, qui appelle dissyllabe le vers de dix syllabes, n’est pas beaucoup plus fort en pratique qu’en théorie. Les,470 vers de son Catheluina sont incolores, quand ils ne.sont pas détestables. Il a de bizarres innovations onomastiques : il crée un « écuyer » du nom de Ferarma; nom prédestiné, sinon en gaélique, du moins en latin. Il a surtout des rimes naïvement banales. N’insistons pas sur cette contribution de l’armée française à la gloire d’Ossian.
Certaines « imitations » sont de véritables traductions, un peu libres, des morceaux les plus:connus de ces poèmes. L’une des plus intéressantes est celle de Clavareau :.1l donne une: Colma sur le Rocher ‘ d'autant meilleure qu’il est soutenu: de très près par l’un des morceaux les plus pathétiques d’Ossian. C’est une paraphrase, qui:par:endroïits est une traduction :
Il est nuit, je suis seule ! Où fuir? Où me cacher Sur cette colline sauvage?
Les. vents sifflent.… J'entends mugir, près du rocher Le torrent enflé par l’orage.
L'auteur, qui a des lettres, se souvient de Simonide :
Tempête, apaisez-vous, cessez votre murmure ; Dormez, vents de l’automne, et vous, vagues, dormez; Dormez, Ô douleur sans mesure.
Et, comme il est honnête, il met en note : « Cette idée appartient à un poète grec. » Cette pièce a au moins de agrément ‘et de la simplicité.
Nous avons vu Coupigny traduire la plainte d’Armin. Le même Armin refait par la voix de Masse le même lugubre récit *. Un peu plats, ces 146 alexandrins peuvent pourtant
se Lire. C’est l’essai d’un jeune poète qui, je crois, n’a plus
1. Mercure, 3 avril 1813: Colma sur le rocher, par A Ci de Aug. Cflavareau], Poésies fugitives, s. d. » P+ 21.
2. E. M. Masse, L’Education, poème, suivi de Poésies diverses, 1818 ; p. 46 : Armin à Carril, imitation d’Ossian.
Traductions diverses 533
rien produit. Il donnait dans le même volume la traduction du fameux combat d’Oscar et de Dermid, en 136 décasyllabes ‘; ce morceau ne vaut pas le précédent ; la différence -est dans le sujet, et peut-être dans le mètre adopté. Un autre déroule sur le même thème 218 alexandrins *; mais FOscar de Monperlier est le fils d’Ossian ; c’est Malvina qui sépare les deux amis et qui meurt avec eux; c’est Ossian qui raconte l’aventure. On voit que les rimeurs ne se gênent pas pour modifier sur un point essentiel la légende ossianique. Cela vient, je crois, de ce que le public connaît et goûte surtout certains noms toujours les mêmes, Malvina au premier rang. Pensée et style d'écolier, au demeurant. Même sujet encore dans l'Oscar et Morni du chevalier de B... ; c’est un hymne à l’amitié en sept strophes. L'élément descriptif et sidéral intéresse beaucoup Pfluguer, qui rime une brève Invocation au Soleil *. Voici encore une imitation d’Ossian due à un collégien de treize ans 5; c’est Fingal qui déplore la chute de Balclutha en alexandrins sages et médiocres. C’est à Hill que le citoyen d’Estourmel emprunte son Dargo et Crimoïna *. On:se rappelle l’histoire : des perfides ont fait croire à l'épouse que l'époux a péri à la chasse ; elle meurt de douleur, et Dargo meurt par contre-coup. L’imitateur français leur dit assez bizarrement adieu :
Allez, modèles des époux, Dormez sur le même nuage!
Si l’on songe que Baour-Liormian n'avait rien traduit de Hill, on peut s'étonner que d'autres n’aient pas exploité plus librement le filon qu'il laissait intact.
1. E. M. Masse, L'Édncation…., p. 52 : Mort d'Oscar, fils de Caruth.
2. Monperlier, Le Cimetière, suivi de La Mort d’Oscar, Lyon, 1811.
3. Almanach des Muses, 1811, p. 173 : Oscar et Morni, romance par M. le Chev. de B.
4. Pfluguer, Les Amusements du Parnasse, 1811, p. 92 : Invocation au Soleil.
5. Nouvel Almanach des Muses, 1802, p. 131: Les Ruines, imitation d'Ossian, par Fr. Juris, âgé de 13 ans, élève-au collège de Provins.
6. Almanach des Muses, 1802, p. 231 : Drago et Crimoïna, imitation d’Ossian, par le C. d’Estourmel.
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Voici maintenant la masse imposante de la poésie d’inspiration ossianique, qui suit librement les traces du Barde, et tantôt l’imite de près, tantôt s’écarte en des chemins plus nouveaux, mais sans quitter la Calédonie. Quelques-uns réclament hautement cette liberté, et prétendent constituer un nouveau genre poétique, le genre ossianique, qui infusera un sang nouveau à la poésie française anémique et épuisée. Si le Barde a ouvert aux lettres un monde nouveau et des horizons inconnus, il convient d’en profiter. Le traduire est bien ; errer librement dans les vastes domaines qu’il ouvre à l’imagination est plus intéressant et plus fécond. Ainsi le monde homérique s'ouvre à André Chénier, le monde des Chansons de geste à l’auteur d’Aymerullot. La théorie du genre est donnée par Victorin Fabre. Il prétend bien n’emprunter à Ossian que des couleurs : il s’est donné libre carrière dans l’invention des sujets. Il institue une différence essentielle entre les ouvrages mêmes attribués à Ossian et le genre ossianique :
L'auteur ne prétend point justifier le genre qu'il a choisi dans ces vers. Il sait quels défauts nombreux et réels le goût français a reprochés aux compositions erses ou galliques. Aussi n’est-ce point cela qu'il a voulu imiter : c’est une étude qu’il a esquissée d’après une nouvelle manière poétique #.
Il compte sur la « mythologie de Macpherson » pour « prêter à des conceptions fortes et touchantes, à de nouveaux développements du cœur humain ». Et Sabbatier, son éditeur, revient à la charge dans un avant-propos spécial, en rappelant que « cette simple étude a pour but de prouver que la mythologie d'Ossian peut agrandir le domaine de la poésie, sans qu’il soit inévitable de tomber dans les défauts reprochés par le goût aux compositions erses ou galliques ». Nous voilà dûment avertis. Comme il y a des censeurs qui trouvent le Barde ridicule, ou ennuyeux, ou audacieux, ou monotone, on cherche à les désarmer en leur faisant remar-