Ib., p. 14-15 (messidor an XIII
Victorin Fabre 535
imitations s’inspirent des poèmes ossianiques, en marge desquels elles développent librement leurs grâces un peu molles. Elles complètent ou enjolivent les touchantes histoires que conte le Barde, mais n’offrent d'ailleurs qu’un intérêt et qu’une beauté médiocres. Il faut y joindre, d’après lindication de l’auteur, la Description d’une nuit d'orage par quatre bardes, bien que ce poème soit dans Le Tourneur. Ce qui est ossianique dans ce dernier et plus important poème, c’est le cadre. Il se:divise en quatre parties : la nuit sombre et menaçante ; l'orage éclate; il cesse ; « tableau philosophique » sur ce thème : tout passe ; jouissons de l’heure présente. Il y a là, dans la distribution et dans Popposition des thèmes, une curieuse analogie avec la Symphonie pastorale ; mais il y a surtout des rappels des poèmes descriptifs du xvur° siècle, un souvenir du début du Moretum, peut-être une trace d'Horace et de son lyrisme épicurien. Il y a aussi une note troubadour, et comme une annonce de certaines Ballades de Hugo. Cette fête gaillarde ne rappelle plus guère la mélancolique évocation du repas des coquilles dans le palais de Selma; raison de plus pour y voir, en 4804, une transition intéressante :
Allumez cent flambeaux,
Que le vin coule à flots,
Que les luths retentissent, Jeunes filles, chasseurs, Ceignez-vous de ces fleurs, Ces fleurs qui se flétrissent.…
Ge qui n'empêchait pas le Spectateur du Nord de trouver que « cette poésie porte bien l’empreinte de ce génie singulier ‘ ».
Victorin Fabre, en intitulant sa Malvina: Chant non imité d’'Ossian *, veut dire qu’il ne reproduit aucun épisode que l’on puisse retrouver dans les poèmes du Barde ; il s’inspire du tableau de M”* Harvey exposé au Salon de 1806. Son poème n’en est pas moins très ossianique. Îl met en scène tour à tour Malvina, Sulmala, puis Comala, et leur prête :
1. Spectateur du Nord, XVIII, 368 (juin 1801). nee | 2. Décade, LI, 48 (1° octobre 1806); Œuvres de Victorin Fabre, T, 504.
Le, 0
un langage très classique, d’inspiration racinienne, où do-
mine la périphrase élégante, et où l’on est tout étonné de rencontrer, au coin d’un vers, Fingal, Malmor, Toscar, Inistore ou Moïna. Voici une prophétesse bardique, héritière des Pythies et des Sibylles, qui ressemble déjà à Velléda, et qui montre que le type PASSE par Chateaubriand était dans l'air:
Ses longs cheveux au vent flottent abandonnés ;
De l'inspiration ses yeux lancent la flamme ;
Les accords embrasés des ardeurs de son âme
Dans le trouble des airs et des flots déchaïînés Exhalent son brûlant délire ;
La harpe d’or frémit sous le doigt qui l’inspire.
Et déjà par endroits perce le moyen âge gothique :
Regarde, Malvina ! vois ces combles antiques, Vois ces créneaux que la mousse a couverts.
L’auteur possède une facilité métrique un peu négligée :
0 grotte de Fingal ! noble séjour des ombres, Des ombres des héros,
Toi qui dans le lointain m'offres tes voûtes sombres, Asile du repos.
Victorin Fabre est aussi l’auteur de Lémor, chant gallique ‘, poème de 25% vers, qui a voyagé dans plusieurs recueils avant de trouver un tombeau dans les œuvres de l'auteur. Ce Lémor, choisi pour dire, de deux jeunes beautés, quelle est la plus belle, fait penser à Pâris ; ce Salgar amené par les instances d’une femme à combattre son ami, et tué par lui, ce n’est plus de l’antiquité — l’amour n’y triomphait pas ainsi de l'amitié — c’est de l'Ossian, c’est l'histoire ressassée d'Oscar et de Dermid. Mais ce guerrier qui entre les bras de son ami se laisse mourir du chagrin de ce qu’il a fait,cela n’est ni homérique, ni ossianique, c’est sentimentalement moderne. On voit avec étonnement voi-
1. Mercure, novembre 1807; Almanach des Muses, 1809, p. 266; Œuvres de Victorin Fabre, 1, 362.
Imitations diverses 57
siner ici les lions, la terre embrasée par l’haleine du midi, avec les brumes, les harpes, les bardes, Fabre est encore un peu écolier en genre ossianique.
Même mélange d’éléments ossianiques et d'éléments inventés dans la lamentation d’un Barde que donne un inconnu. Ici, Morven est pris pour une cité, voisine de Selma ; et nous trouvons encore un écho de cette plainte de Fingal sur les ruines de Balclutha, qui a tant frappé cette génération grandie dans les ruines et les deuils. Le reste de la pièce est inventé.
Dorion, l’auteur d’une ennuyeuse Bataille d’'Hastings, a écrit des odes, des cantates, souvent de circonstance et purement classiques. Il donne en 4801 un Chant de Sulmalla *. C’est un poème de près de cinq cents vers dont « les poèmes de Temora et de Fingal ont fourni le sujet et les tableaux » ; mais c’est une imitation très libre, à en juger déjà par les noms propres, souvent inventés ou transformés. Le sujet du poème est la mort de Cathmor et de Sulmalla dans une guerre où cette dernière a voulu suivre son époux. L'histoire est assez mal narrée, et il y règne une monotonie fatigante. À défaut de talent, il semble que les auteurs de semblables compositions pourraient au moins éviter les anachronismes et les fausses notes. Point : on trouve ici des hérauts, des nymphes, un palais d'hyménée. L’auteur a beau semer ses vers de quelques doques, nuages ou fantômes, le virus mythologique est trop ancien, il ne peut s’éliminer assez rapidement.
Nous arrivons aux inventions presque entièrement per-
-sonnelles. Voici un architecte de Bordeaux qui déclame devant l’Académie de cette ville un Chant du Culdée*. La pièce a, pour le sujet, le mérite de la nouveauté : c’est un Culdée, ou solitaire chrétien, nommé Oreb, qui pleure la mort d’Ossian ; car le vieux Barde, s'est dit avec raison M. Marois fils, architecte, a bien fini par mourir tout de
1. Mercure, 29 septembre 1804: Le Dernier des Bardes sur les ruines de Morwen sic), imitation d’Ossian, par À. B...
2. Dorion, Chant de Sulmalla, an IX; reparaît dans ses Poésies lyriques et bucoliques, 1825, p. 51.
3. Bulletin polymathique du Muséum de Bordeaux, IV, 174 (1806) : Le Chant du Culdée, lu à la société des Sciences, Belies-Lettres et Arts de Bordeaux, par M. Mazois fils, architecte.
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même ; et après qu'il a pleuré la mort de tant de gens, il est juste que quelqu'un pleure la sienne, Le Culdée, après avoir, comme il convient, placé une .apostrophe à la lune, annonce qu’il va pleurer la mort d’Ossian ; ; Darthula — qui ressuscite pour remplacer en cette circonstance Malvina, morte depuis longtemps — Darthula, après avoir commencé le chant funèbre, ]lui passe sa harpe, et le Culdée rappelle la gloire et chante la mort du Barde qui fut son ami :
Que j'aimais de ses chants la lugubre harmonie.
Il y avait là une idée éminemment poétique, si l’on faisait du solitaire chrétien le symbole d’un monde nouveau chantant l'hymne funèbre sur la tombe du dernier témoin des temps révolus : e’était l’antithèse des Martyrs, ou, si l’on veut, de la GÜtterdämmerung ou encore de Fervaal. L'homme aime qu’on lui montre, fût-ce à travers les brumes des siècles, fût-ce sous le faux jour de la légende, ces moments décisifs où se flétrit et tombe la forêt des croyances que l’on crut éternelles, où une autre végétation jeune et drue vient abriter les hommes en attendant de se dessécher à son tour. La vieille légende irlandaise authentique pouvait fournir au moins un point de départ à cette idée, avec son ‘Patrick et son Entretien des Vieillards ; aueun moderne n’a suen tirer parti, à l’exception de Leconte de Lisle, qui ne l’a utilisée qu’à demi. Au reste, il fallait encore supposer à l’apôtre une rare largeur d’esprit, et comme un éclectisme bienveillant, pour lui faire prononcer l'éloge du vieux Barde, irréconciliable adversaire de sa foi. La conception de
l’architecte de Bordeaux faisait honneur à son imagination :
et à son sens poétique ; mais elle restait infiniment délicate et difficile à réaliser.
Edmond Géraud ne pouvait manquer d'appliquer ses théories sur le genre ossianique. Il l’a tenté dans trois de ses poèmes. Ce médiocre poète cherche en général son inspiration en Italie, en Provence, dans le moyen âge féodal ; et le genre troubadour l’attire. Ses Efégies abondent en traits qui viennent certainement du Barde : humides vapeurs, ombres plaintives, étoile du soir. Ses Romances sont de beaux échantillons du genre troubadour. Une fois, en imitant Beattie, il côtoie l’ossianisme, sa poésie de la nuit
Edmond Géraud 5 39
et de la solitude *. Mais c’est dans Le Captif, dans Edgar et Vaïna, et dans Egilda, qu’il se livre tout à fait à limitation libre ou à la transposition ossianique que nous l’avons vu préconiser dans son Journal. Il se peut d’ailleurs que Géraud ait eu sous les yeux une des nombreuses adaptations d'Ossian en vers anglais. L'épigraphe d’Egilda, tirée de Fingal, se compose de deux vers iambiques qui ne sont pas de Macpherson, et qui pourtant rappellent de très près Macpherson.
Le Captif* se compose de 410 vers libres, généralement groupés en strophes. C’est l’histoire de Mathos, jeune guerrier calédonien, qui, fait prisonnier par les Romains et emmené à Naples, se lamente sur son sort et regrette « ses déserts, ses torrents, ses nuages ». Ce cadre ingénieux permet à l’auteur une couleur ossianique assez vive : Arven, Morven, Sélamor, Clessamor, le père du guerrier, sonamante Evélina, « noble fille d’Anir », et la harpe « humide de ses pleurs »,
Et de l'esprit des bois la plainte passagère. Le malheureux se traîne
Comme un fantôme errant au milieu des brouillards.
Mais cette couleur n’est que plaquée, et les vers sont faibles ou mauvais. Même médiocrité dans les 76 vers d'Edgar et Vaïna *, et dans les 62 vers d’Egilda *. Ici, c’est un amant tué à la guerre, funeste sort qu’un sage avait fait pressentir à son amante ; là, c’est une épouse qui pleure son époux, tué en chassant le sanglier. Des noms authentiques, d’autres inventés, des expressions ossianiques, chefs
1. Edm. Géraud, Poësies diverses, p. 75: Les Prestiges nocturnes.
2. Décade, XLI, 560 (30 prairial an XII) : Le Captif, poème dans le goût d’Ossian. Le même dans le Nouvel Almanach des Muses, 1810, p. 29, et dans ses Poésies, p. 18.
3. Décade, XLII, 370 (30 thermidor an XII) : Edgar et Vaïna, poème dans le goût d'Ossian. Le même dans le Nouvel Almanach des Muses, 1812, p. 75 ; et dans ses Poésies, p. 66.
4. Décade, XLV, 554 (19 juin 1805) : La Complainte d'Egilda, fragment dans le goût d’Ossian. Le même dans le Nouvel Almanach des Muses, 1813, p. 9 ; et dans ses Poésies, p. 82.
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des concerts, rois des chants, des fantômes, des chevreuils, des harpes, et point de poésie, et le style le plus usé, des épées homicides qui moissonnent les héros intrépides, quelques zéphirs, et des vers aussi poétiques que celui-ci :
Arrête : je prévois un malheur, disait-elle
On a dit qu'Edmond Géraud a quelquefois « le sentiment de la nature sinistre, monotone et tragique, traversée de grands frissons d’automne ». Je ne m'en suis pas aperçu beaucoup pour ma part : s’il avait ce sentiment, il aurait bien dû l’exprimer dans ses poèmes ossianiques. En somme, jamais le genre n’est tombé aussi bas. Une seule remarque doit être faite ici. La plupart de ces poésies chanteñt la mort d’un guerrier pleuré par une épouse, une fiancée, un père. Est-ce l’écho des batailles napoléoniennes qui fauchaient si impitoyablement la jeunesse ?
On le croirait, à entendre Viollet-Leduc emprunter la
harpe du Barde pour pleurer la mort de deux généraux français *. L’ample machine qu'il dresse à cet effet a la structure d’une ode. Il y met des allusions patriotiques à la campagne de 1813 :
.… Les Francs et le Scythe inhumain Ensanglantaient toujours les fleuves du Germain.
Il y met de la mythologie scandinave, le palais d’Odin qui ouvre dans les plaines de Pair ses salles lumineuses. Il y met même des traits ossianiques qui se fondent tant bien que mal dans ses vers classiques :
Heureux celui qui meurt au milieu des b
Un aussi beau trépas n’est jamais trop brigué ;
Le lâche peut le fuir, mais pour une âme altière C'est un lit de fougère
Qui le soir se présente au chasseur fatigué.
1. H. Potez, L'Elègie en France avant le Romantisme, p. 379. 2. Mercure, 17 juillet 1813 : Chant ossianique sur la mort des ducs d’Is-
trie et de Frioul, par V. Le Duc. Le même dans l’Almanach des Muses, 1814, p. 97.
La romance ossianique 541
De même la « mousse épaisse » et « la vapeur malfaisante qui sort du lac marécageux ». L'auteur du Nouvel Art poétique a sans doute voulu donner une ode modèle, comme Boileau fit sa Prise de Namur.
Nous avons vu à la fin du Directoire la romance ossianique charmer les soirées du Luxembourg ; mais l’âge d’or du chant qallique, du chant bardique, de la romance écossaise et analogues, c’est le Consulat et les premières années de l’Empire. On sait la vogue de la harpe, qui succède autrement que par métaphore à la lyre classique, en attendant le luth romantique. Pendant une vingtaine d’années au moins, la harpe a régné : Pleyel en lançait des modèles perfectionnés, et l’on sait comme elle faisait valoir les beaux bras que le costume à l’antique laissait découverts. Le genre ossianique partage avec le genre troubadour la faveur des salons. On est tenté ici de distinguer les romances à chanter dont nous avons la musique, ou dont le timbre est indiqué, celles qui se présentaient sans musique, mais qui appellent le chant et ont dû tenter les compositeurs de salon ou les amateurs comme la reine Hortense, et les poèmes un peu plus longs et un peu plus graves qui ne sont pas à chanter. A l’épreuve, la distinction est impossible à faire ; elle aurait d’ailleurs peu d'intérêt. Longs ou courts, tendres soupirs ou compositions plus savantes, toutes ces poésies ont un caractère commun : elles débitent Ossian en petites tranches selon le goût du jour, elles en versifient quelque épisode amoureux. C’est une mine inépuisable de situations qui se prêtent aux tendres aveux, aux longs soupirs, aux mélancoliques regrets de l'absence, et surtout au désespoir d’une perte cruelle. D’autres pièces n’empruntent au Barde que les noms et quelques couleurs ; mais ces noms mêmes sont déplacés, et le fond de l’aventure est inventé. Chaussard, qui prétend continuer Boileau en le complétant, donne une place à la Romance dans sa Poétique secondaire, et n'oublie pas ces airs
Que savent moduler les filles de Fingal Quand sous leurs doigts émus la harpe obéissante Confie aux rocs déserts sa plainte attendrissante *.
Coupigny s’écrie :
Les Bardes, les Scaldes étaient-ils autre chose que des poètes de Romances ? Les chants du Barde, retracés par des maîtres habiles, vivent chez un peuple sensible et poli : après tant de siècles écoulés, les malheurs d'Oscar, les plaintes et la lyre de Malvina nous demandent encore des larmes *.
Chaussard et Coupigny donnent la théorie, mais la maison Pleyel s'occupe de la pratique. Elle fait glisser à la suite d’une romance, Ossian ou la Harpe éolique, une petite réclame à la fois poétique et avisée :
Depuis quelques années, on a inventé de tendre entre Les arbres de longs fils de fer. La Harpe éolique est le fruit du perfectionnement de cette invention. Sa forme élégante et simple en rend le transport facile. Rien ne peut exprimer le charme mélancolique de cette musique aérienne (On trouve ces harpes chez M. Pleyel, boulevard Saint-Denis) *.
Si les ossianistes aux beaux bras enchantent les salons aux accents de la harpe, les rêveurs solitaires, les couples amoureux, seront délicieusement surpris en écoutant, au fond du parc, la harpe d’Ossian gémir toute seule au souffle du vent, comme jadis elle gémissait aux murs désolés de Selma. La romance ossianique est avant tout langoureuse et mélancolique.
D’abord, Baour-Lormian lui-même fournit ample matière aux faiseurs de remances. « On dirait, juge un critique dès l'apparition de son ouvrage, qu’il a travaillé pour les musiciens autant que pour les poètes *. » Aussi détache-t-on des Poésies Galliques force morceaux pour les mettre en musique. Non l'Hymne au soleil, trop grave, mais des pages qui appellent la musique et le chant, comme le Songe de
L. Chaussard, Poétique Secondaire, 1817, chant IV, p. 71. 2. Coupigny, Romances et poésies diverses, 1813, p.2.