Notabililés contemporaines, 1: Notice sur Le Sueur
6. Lettre du 14 juillet 1804, reproduite dans la Notice de L, Laffon, 7. Archives générales : Notice sur Le Sueur, s. d., p. 24.
« Les Bardes » opéra de Le Sueur 563
La pièce comptait 46 rôles et 39 parties d’orchestre. Le héros est Ossian « chef d’une tribu de la Calédonie, barde et guerrier célèbre ». Cet Ossian-ci est le jeune et valeureux Ossian, le fils préféré du grand Fingal, le vainqueur d'Uthal et de Rothmar, le libérateur de Res et de Croma, et non pas le vieillard débile, aveugle et tremblant qui recommence un perpétuel /amento.En face de lui, Duntalmo, prince scandinave ; puis l'héroïne Rosmala, Hydala, chef des Bardes, etc. Le premier acte se passe au pied de la statue d'Odin, devant la grotte de Fingal. On se trouve ensuite Fronnuort dans « une solitude d’un aspect âpre et sauvage », devant une « vaste caverne taillée dans le roc », où l’on prépare un sacrifice humain ; on aperçoit « le rocher où le sang des trois victimes doit être offert au dieu des Scandinaves ». L'on voit les « héros assis sur leurs trônes de vapeurs ». Et ce ne sont que « boucliers à sept voix, harpes prophétiques,et autres signes mystérieux consacrés chez les Calédoniens ». Cela va bien : mais pourquoi les bardes sont-ils couronnés de lauriers, vêtus de chlamydes ? ? pourquoi ces gerbes de fleurs ? L’ antique, si fort à la mode en 1804, a déteint sur la Calédonie. De même Rosmala porte « le costume des Amazones » ; de même Ossian offre la guerre à Duntalmo en ouvrant, comme Fabius à Carthage, le pli de sa robe , et de même l’auteur du Carmen saeculare reconnaîtrait sans peine le mouvement lyrique qui termine la pièce : « Soleil, s’écrie le chœur, puisses-tu n’éclairer rien de plus grand ! »
Faut-il raconter le « poème » ? Duntalmo veut marier son fils Mornal à Rosmala, fille du arte Rosmor, et aimée d’Ossian. Celui-ci lui déclare la guerre. Le prince traître accuse faussement ses ennemis d’avoir enlevé Rosmala malgré leurs promesses ; il coupe le pont derrière Ossian et le retient prisonnier pour l’immoler, ainsi que Rosmor et Rosmala, sur l’autel du Dieu scandinave. Mais, comme on le pense bien, c’est le tyran qui périt et les victimes qui triomphent. Le morceau le plus remarquable, et d’ailleurs le plus ossianique d’inspiration, était peut-être le Sommeil d'Ossian, au quatrième acte.
Quelques témoignages de l’accueil fait aux Bardes dans la presse nous montreront ce dont nous avions lieu de nous douter : on admire la musique et encore plus la mise en scène, on fait des réserves sur le poème. « Cet ouvrage a obtenu un succès mérité... ce n’est pas à l’auteur des paroles qu’il le doit. Le plan de ce poème est mal conçu. mais les décorations, surtout les perspectives des palais aériens, etc...‘ » C’est, à les en croire, « le spectacle le plus merveilleux qu’eût encore présenté l’Opéra si fécond en merveilles ». C'est aussi l’avis que l’A/manach des Muses? rapporte en son style, nous dirions, télégraphique : « Poème qui a essuyé beaucoup de critiques ; musique dont on a fait les plus grands éloges... ; des décorations magiques ; très beau spectacle ; représentations très suivies. » En 1810 encore, la reprise faisait « grande sensation * », probablement dans le même sens. :
Ce sont là des témoignages complaisants ; les deux articles qui comptent le plus sont, au contraire, très sévères. Celui du Mercure est une charge à fond. Le critique trouve tout mauvais, l'exposition « pénible et embrouillée », le style « faible, lâche et sans valeur ». Il reconnaît que les connaisseurs apprécient dans la musique une « facture savante » et « un style grand et large ». Un autre, plus sévère encore, trouve qu’ «il y a des longueurs insupportables » et que « les chœurs sont dignes des habitants de la Calédonie * ». Plus important encore est le jugement de Geoffroy. Son article * est un morceau important pour l’histoire de l’ossianisme français, un manifeste du parti de la résistance, et qui se rattache aux polémiques suscitées par la théorie de M°° de Staël dans sa Littérature, car Geoffroy combat sur le dos de Le Sueur et des librettistes tout le . Annales Dramatiques, 1808, I, 474.
. Almanach des Muses, 1805, p. 276.
. Magasin Encyclopédique, 1810, VI, 134.
. Mercure, 14 juillet 1804.
+ Les Quatre Saisons du Parnasse, hiver 1806, p. 304.
. Journal des Débats, 23 messidor an XII; Geoffroy, Cours de Littérature Dramatique, V,51.