Œuvres de Girodet, II
L'Ossian de Girodet 579
de ses guerriers ; ses dogues fidèles l'accompagnent ; il s’appuie sur sa lance renversée, et se penche pour embrasser Desaix. Kléber tend une main à Fingal en signe d’alliance ; de l’autre il porte avec Desaix un trophée d'armes enlevées aux Mameluks. Après eux vient Caffarelli-Dufalga, tenant un drapeau brisé, conquis sur les Turcs. Marceau regarde Ossian avec admiration. Onremarque ensuite les généraux Dampierre, Dugommier, Hoche, Championnet et, Joubert ; près de ces guerriers un drapeau déchiré, pris aux Impériaux, flotte dans les airs. La Victoire non ailée plane entre ces trophées et précède les bataillons français. D'une main, elle tient un faisceau de palmes mêlées de laurier et d’olivier, emblème des conquêtes glorieuses et utiles ; de l’autre elle présente en souriant, aux ombres des héros calédoniens, le caducée, symbole de la paix ; une étoile scintillante brille sur sa tête, et marque par un long sillon sa trace lumineuse.
La Tour d'Auvergne, premier grenadier de France, marche au second rang, à la tête d’une colonne de grenadiers et de sapeurs ; leur bonnet est ombragé d’olivier ; ils arrivent tambour battant ; devant eux sont quelques troupes légères de dragons et de chasseurs. Les derniers, sur la troisième ligne, sont les généraux Kilmaine, Marrot et Duphot. Dans une région de nuages plus élevés, on aperçoit à travers les vapeurs une troupe de hussards, dont quelques-uns se livrent au plaisir de la chasse,
De l’autre côté du tableau, le fils d'Ossian, Oscar, est près de son grand-père; derrière eux paraît Cuchullin, roi de Dunscaich, et ami de Fingal. la pointe de sa lance est brisée. D’autres guerriers montrent aux Français des trophées de leur valeur. Au-dessus du roi de Morven, dont le casque sur-
monté d’une aile d’aigle brille des feux d’un météore, on voit la foule de ses ancêtres ; ils descendent. des régions les plus élevées de l’ atmosphère. ‘Comhal, son père, tient sa lance; ses cheveux blancs sont épars autour de son visage. Près de ui un guerrier sonne du cor ; un autre siffle un air belliqueux ; d’autres se penchent sur leurs nuages. Trenmor, aïeul de Comhal, s'appuie sur son sceptre ; un météore rougeâtre brille sur sa tête ceinte d’une couronne radiale. Tous ces héros admirent les hérosfrançais. Des jeunes filles jouent de divers instruments, ou apportent des couronnes. Dans l’éloignement, et à travers les rayons d’un météore, on aperçoit un vieux Barde et sa fille ; ils touchent la harpe en l'honneur de nos guerriers ; plusieurs d’entre eux, en battant des mains, applaudissent à ces chants.
Sur le devant du tableau, un essaim de jeunes filles, à demi vêtues de leurs voiles de brouillards, viennent au-devant des étrangers : celle-ci leur offre des couronnes, celle-là des fleurs qu’elle sème sur leurs pas ; plusieurs leur présentent à boire dans des coquilles. Un canonnier et un dragon, qui ont déjà bu, trinquent de nouveau : le premier, dont le visage porte d’honorables cicatrices, porte un toast à son général, à Ossian et à la paix ; il agite en l’air gon chapeau orné de branches de laurier et d'olivier.… le second boit à la santé de la belle qui lui a présenté la coupe.
Evirallina, femme d’Ossian, et Malvina, épouse d’Oscar, sont auprès des rois ; leurs mains voltigent sur la harpe ; l’une exprime une vive admiration, l’autre rougit de pudeur ; deux météores brillent sur leurs têtes... Près d'elles, on aperçoit les guerriers de Loclin : ils s’agitent vainement pour troubler la fête de la paix. L'un fait entendre des sifflements séditieux ; un autre frappe, du pommeau de son épée, le bouclier d'un guerrier de Morven, dont le son est le signal de la guerre ; un autre, les yeux enflammés de colère et de jalousie, agite son épée et regarde les héros français d’un air menaçant ; mais aucun ne daigne faire attention à lui. Plus bas on voit le roi de Loclin, le féroce Starno, ennemi de Fingal ; un poignard est fixé à sa ceinture d’où pend un crâne desséché qui lui sert de coupe. Il a saisi par les cheveux Agandecca, sa fille, amante de Fingal; il était près de la percer de son épée ; mais un jeune dragon vole pour la défendre : le panache et le cimier de son casque sont abattus ; sans s’effrayer, il saisit et arrête d’une main le glaive de Starno : de l’autre il perce son ennemi, d'outre en outre, avec un sabre d'honneur que lui a décerné le Premier Consul. Le Barbare tombe en mordant de rage l’arme qui a 2 servi sa fureur.
Un aigle traverse le nuage où se meuvent toutes ces EE, A l’aspect de l'oiseau vigilant, symbole du génie de la France, qu'une gloire brillante environne, il fuit épouvanté. Le coq-dieu, perché sur un faisceau de palmes, de laurier et d’olivier que porte la Victoire, et armé de la foudre, étend son aile, comme un bouclier protecteur, sur l’innocente proie que l'aigle avait ravie et qui vole, en tremblant, se réfugier sous son ombre. La scène est éclairée par des météores ; tous les personnages en sont fantastiques, à l'exception de la Victoire et des oiseaux symboliques.
Ce long morceau n’est que la sèche explication du tableau, la notation précise des détails, qui ne donne presque aucune
Accueil de la critique et du public 581
place à la couleur, à l'expression, à toute la partie vivante de l’art, et qui ne fait guère plus connaître la toile qu’une diagnose linnéenne n’évoque aux yeux le port, le coloris, le parfum d’une belle plante. Les autres descriptions sont parfois colorées et même poétiques, mais elles sont ou peu claires ou peu exactes. La gravure renseigne sur la composition et le dessin, et nous aimerions surtout à savoir comment un tel tableau était peint. En écoutant les appréciations des contemporains, les seuls qui aient pu voir la toile de Girodet, nous glanerons à cet égard quelques renseignements intéressants.
L'œuvre fut portée aux nues par tout le monde, ou peu s’en faut, sauf par les gens du métier, Le maître, d’abord. Bonaparte avait dit à peu près à l’artiste : « Vous avez eu une grande pensée. Les figures de votre tableau sont de véritables ombres. Je crois voir celles des guerriers que j’ai connus ‘. » Je ne puis voir là, avec un récent critique, un blâme dissimulé ou même une réserve significative. L'éloge serait chiche dans la bouche d’un connaisseur, mais Napoléon n’était rien moins que connaisseur en peinture. Je reconnais d’ailleurs qu’il a dû être médiocrement satisfait de cette apothéose des généraux républicains, lui qui prononçait déjà au plus profond de lui-même un secret Tu seras roi.
Je ne trouve pas dans la critique un seul témoignage défavorable, et,s’il y a des réserves, elles sont respectueuses. C'est la conception que l’on admiré surtout. On loue le peintre d’avoir osé « embellir l’histoire par cette nouvelle mythologie », et l'on ajoute : « Cette idée est grande, j'oserais dire sublime *. » On loue « la nouveauté de la conception *»; très nouvelle en effet. Girodet lui-même est fier de ce tableau, qui, dit-il, « malgré les défauts qu’on a pu lui reprocher, et dont plusieurs sont réels, m’a cependant donné le plus de confiance en mes propres forces, parce qu’il est tout à fait de ma création dans toutes ses parties. J’ai été
1. G. Stenger (La Sociélé française pendant le Consulat, 5° série, p. 113) rapporte ce propos sans indication de source. M. H. Lemonnier, Girodet et les Héros d’Ossian, p. 10, le cite à peu près dans les mêmes termes.