‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 297 sur 512 · Delestre, Gros, sa vie et ses ouvrages, 2° éd., p · texte numérisé non relu

Delestre, Gros, sa vie et ses ouvrages, 2° éd., p

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dans sa main, de sorte que « le spectateur devine et ne voit point » son émotion. Au premier plan, un jeune guerrier, nu, écoute les plaintes de Malvina; un chien lèche le front d'Oscar, étendu mort aux pieds de son épouse. Celleci, la tête inclinée, d'épais cheveux noirs couvrant son visage, joue de la harpe: « sa, tête abattue semble écouter la voix de son cœur. » Elle chante pour ouvrir à Oscar les portes du palais des nuages.

… Gérard, Girodet, Gros, étaient contemporains; Ingres est un peu plus jeune, mais ses yeux se sont ouverts à l’art et sa main a appris à manier le pinceau juste au moment de la plus grande vogue ossianique. Aussi, comme les trois autres élèves de David, il a payé sa dette au goût du jour et cherché à annexer Morven, ses nuages et ses rêves, à l’empire de la peinture. Plus heureux que pour ses prédécesseurs, nous pouvons étudier les deux morceaux ossianiques de son œuvre : une toile à Montauban, un dessin à Paris. Le Songe d’Ossian fait partie des tableaux du maître dont le musée de Montauban a hérité en 1867. 1l date de l'Empire, c’est-à-dire de la jeunesse d’Ingres, et a été peint à Rome.

Le poèle endormi voit en songe tous les héros qu’il a évoqués descendre sur des nuages aulour de lui. Le tableau, primitivement de forme ovale, a été fait pour le plafond de la chambre à coucher de Napoléon I° dans son palais de Monte-Cavallo à Rome. Il fut vendu en 1815 et racheté par Ingres qui voulut le modifier dans les dernières années de sa vie. Son élève R.Balze a ébauché en grisaille les parties changées ; la peinture achevée par le maître devait être léguée à la ville de Montauban. La toile

est restée inachevée *.

L'impression d’inachèvement, en effet, et de confusion, rend le tableau peu agréable à l’œ1il. On ne distingue bien qu'Ossian, dont la tête est cachée dans ses mains, Oscar que son bouclier cache en grande partie, et Malvina.

Le dessin du Louvre * est une esquisse dont quelques parties sont peintes. Il a exactement le même sujet que le

1. Catalogue du Musée de Montauban (Peinture), p. 7, n° 2. N° 2120 (collection Coutant).

Le Songe d'Ossian, d'Ingres 589

tableau. Ossian est assis de face au premier plan. Appuyant sa tête sur ses deux bras qui sont allongés sur un rocher placé à sa droite, il dort. À ses côtés, sa harpe primitive à sept cordes. Le corps du Barde est d’un dessin fini, sa robe bordée de franges est rehaussée de quelques couleurs. Sa tête au contraire se distingue à peine. Dans le haut, les tableaux qui se présentent à l’esprit d’Ossian pendant son sommeil ; ils sont légèrement esquissés. À gauche, Malvina, presque nue, reposant sur un nuage, les contemple, tandis que dans le tableau elle semble se recueillir pour jouer de la harpe et abaisser les yeux sur Ossian; à droite Oscar, tenant un bouclier rond à quatre bosses ; dans le tableau, il est armé de pied en cap. Au fond, guerriers et paysage rocheux ; dans le tableau, on distingue mieux deux lignes de guerriers qui se font face, un ciel sombre, et la lune pleine qui brille entre d’épais nuages.

On est frappé de l’analogie de la conception d’Ingres avec celle de Gérard. Tous deux ont senti que la poésie d’Ossian résidait pour une grande part dans sa puissance de rêve. À d’autres la précision vivante, chaude et colorée de la vie; au Barde aveugle le vague du souvenir, la mélancolie du regret, et les pressentiments d’au-delà. Plus les figures et les scènes qui hantent Ossian sont incertaines et fuyantes, plus nous sommes disposés à rêver avec lui, et à voir dans le vieillard de Morven l'interprète d’une des grandes tendances de l’âme humaine. Néanmoins ces figures, ces scènes, fixées par le crayon, le pinceau, ont toujours trop de réalité : les contours vaporeux dont on les enveloppe, les nuages qui les séparent du reste du tableau, ne suffisent pas à transporter l'imagination dans le monde du rêve. LR

La même observation peut être faite à propos de l’Ossian de Forbin, l’un des deux tableaux ossianiques du Salon de 1806. Cette toile excitait une attention sympathique. Comme nous ne pouvons ni savoir ce qu’elle est devenue, ni en voir

une reproduction quelconque, force nous est de nous contenter de la description suivante, la plus complète que j'aie rencontrée :

Ossian a survécu à tous les siens : errant dans les déserts de la Calédonie, il a gravi, au moment de la fonte des neiges, l’une des sommités du Cromla; il revoit les ruines du palais de Selma, le Lora se précipitant dans le lac Lennan,et les bruyères déser-

tes qui furent le théâtre des exploits de ses pères. A son émotion

a succédé une rêverie profonde, pendant laquelle il croit voir passer, au milieu des orages qui grondent sur sa tête, l'ombre de Fingal son père, appuyée sur son frère et sur Moïna. Une jeune fille porte en triomphe derrière eux les fruits de leur chasse aérienne, et leurs chiens les suivent en aboyant ‘. |

Ce tableau, pourtant de dimensions respectables (4 pieds 6 pouces sur 6 pieds 2 pouces), paraissait mesquin à l’auteur lui-même ; il le considérait, paraît-il, « comme une simple esquisse » et se proposait « de l’exécuter en grandeur naturelle * ». Ce genre de peinture, qui mêle sur la même toile le fantastique et le réel, est plein de difficultés qui, dit le même critique, « n’ont pas effrayé M. Forbin ». Il faut bien remarquer du moins que la scène qui se déroule dans les nuages « n’est que pour le spectateur, car Ossian est aveugle et ne la regarde pas ». Sans doute, et nous le comprenions bien ainsi.1l est évident en effet que placer comme Gérard, Ingres et Forbin, l’aveugle Ossian au-dessous de nuages où apparaissent des figures, c’est imposer au spectateur un effort d’abstraction peu agréable, surtout en peinture. Si le Réve de Detaille déroule sa marche victorieuse au-dessus du bivouac endormi, nul n’a jamais supposé que nos soldats croyaient voir dans les nuages des drapeaux et des sabres, Les nuages ne sont là que le symbole du rêve ; symbole classique, et peut-être discutable. Les Calédoniens au contraire, nous dit-on, croyaient réellement voir dans les nuages les formes de ceux dont ils honoraïent la mémoire. Encore fautil, pour éprouver cette sorte d’hallucination, jouir de la vue; Ossian, qui en est privé, ne peut l’avoir que par le souvenir : c’est de l’hallucination au second degré. Le spectateur est

1. Explication des ouvrages de peinture... 1806; no 208. 2. Journal de l’Empire, 1806.

L ' Divers tableaux ossianiques 591

invité à contempler un vieillard aveugle qui se rappelle qu’il croyait voir des ombres dans des nuages... Tout cela est d’une complication, d’un raffinement dans Vs béfruetiont qui dépasse ce qu’on peut raisonnablement demander à l’amateur de peinture.

D'ailleurs l'Ossian de Forbin « vêtu d’une longue robe blanche, ornée de franges d’or, est d’un beleffet de couleur. Tout le reste est sombre, et toute la lumière jaillit en quelque sorte de la longue barbe, des cheveux et des vêtements blancs de cette figure. » Par contre « les fantômes sont un peu roides * ». On reconnaît à cette toile un certain « mérite de couleur locale » ; c’est-à-dire que « la couleur de convention pour cette sorte de sujets » y est « très bien saisie ». C'est « le même style mélancolique et sombre » auquel on est maintenant habitué *. Un autre critique, plus sévère, trouve le tableau « plus extraordinaire que beau ». Pour lui « ce sujet appartient en peinture à MM. Girodet et Gérard, comme en poésie à MM. Chénier, Baour et Ducis. Toutes les imitations d'Ossian que l’on comparera aux leurs paraîtront faibles. » Et d'ailleurs « ces sujets sont-ils bien du ressort de la peinture » qui est un art d'imitation ? Dans le tableau de Forbin, tout ce qui est vrai, naturel, est bien rendu : le reste... comment en juger* ?

L'autre tableau, celui de M'° Elisabeth Harvey, appartient à un genre tout à fait différent. Nous voilà enfin sortis des nuages, et nous n'avons plus affaire au Barde lui-même, mais à un épisode de ses poèmes. « Malvina pleure la mort d'Oscar: ses compagnes cherchent à la consoler‘. » M"° Harvey n’est pas la seule femme peintre du Salon de 1806 : exactement einquante dames ou demoiselles cherchent cette année-là à attirer les yeux du public. Aucune ne retient aussi fréquemment l’attention de la critique,et ne se voit décerner un tel tribut de louanges. Son tableau est petit(24 pouces sur 30) et représente trois jeunes héroïnes d'Ossian dans un paysage qui évoque la Calédonie qu’il a chantée. Pendant que la fille de Toscar se lamente, la belle Sulmalla l'invite à goûter avec elle

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